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L’Arabie saoudite a transformé mon pèlerinage à La Mecque en cauchemar politique et éthique

Temps de lecture : 5 min

L’affaire Khashoggi n’est pas résolue, mais on peut d’ores et déjà se demander comment une personne musulmane peut rester de marbre face à une telle horreur.

Des fidèles musulmans prient autour de la Kaaba, le sanctuaire le plus saint de l'islam, à La Mecque (Arabie saoudite), le 25 août 2018. | Bandar Aldandani / AFP
Des fidèles musulmans prient autour de la Kaaba, le sanctuaire le plus saint de l'islam, à La Mecque (Arabie saoudite), le 25 août 2018. | Bandar Aldandani / AFP

Voilà quinze jours que nous parviennent les détails insoutenables du meurtre –suivi du démembrement supposé– du journaliste Jamal Khashoggi perpétré par des agents du gouvernement saoudien. Pour l’heure, le contrecoup le plus médiatisé a pris la forme d’une vague de désistements au Future Investment Initiative, le forum économique organisé par le prince Mohammed Ben Salmane. Des dizaines d’acteurs politiques, financiers et médiatiques (parmi lesquels le secrétaire américain au Trésor Steven Mnuchin et le PDG de JPMorgan Chase, Jamie Dimon) ont annoncé qu’il ne participeraient pas à ce «Davos du désert».

Ils invoquent pour cela les interrogations soulevées par l’affaire –et l’implication probable du prince héritier. Ces personnalités refusent d’être associées à un événement conçu pour redorer le blason (et alimenter les caisses) d’un régime brutal et d’un prince disposé à tuer un dissident en s'en cachant à peine.

Mohammed Ben Salmane présente ses condoléances au fils de Jamal Khashoggi, le 23 octobre 2018 à Riyad (Arabie saoudite). | Handout / SPA / AFP

Ce n’est pas au «Davos du désert» que j’ai songé en suivant l’affaire, mais à un autre rassemblement annuel. Il s’agit d’un voyage essentiel et obligatoire pour les musulmans: le pèlerinage annuel à La Mecque, l’un des cinq piliers de l’islam. Ma mère m’a dit que son pèlerinage demeurait le plus beau moment de sa vie. Mon père m’a demandé –en arabe– de prier pour lui quand je l’accomplirai. J’ai 29 ans, et je ne dispose pas des fonds nécessaires pour le faire, mais je me souviens du regard que m’ont lancé mes parents lorsque je leur ai dit que j’avais commencé à économiser pour me payer ce voyage. De l’émotion pure, comme s’ils y voyaient la preuve qu’ils m’avaient bien élevé. J’avais toujours rêvé de vivre cette expérience aux côtés d’autres musulmans. De converger, ensemble, vers ce site considéré comme le lieu de naissance de notre dernier prophète, où le premier mot du Coran a été révélé: «Iqra» [«Lis» en français].

Mais à l’heure où j’écris ces lignes, je commence à me demander si je pourrai m’y rendre un jour. Et je me demande également pourquoi nous ne demandons pas plus de comptes aux entités qui contrôlent notre site le plus sacré. Pourquoi nous ne remettons pas en cause les Saoudiens, qui l’ont détourné pour servir leurs intérêts politiques et financiers.

Nous nous rendons complices de leurs actes

En un sens, il est absurde qu’il ait fallu attendre l’assassinat présumé d’un journaliste pour que des acteurs diplomatiques de premier plan demandent des comptes au royaume, et pour que le vase de mes doutes déborde enfin. Nous ne devrions pas avoir à tolérer la campagne saoudienne au Yémen, brutale et sans merci, pour pouvoir participer à l’un de nos rites religieux les plus fondamentaux. Nous ne devrions pas avoir à fermer les yeux sur des décennies de violations flagrantes et notoires des droits humains. Je ne devrais pas avoir à accepter les «manuels» que l’Arabie saoudite fournit aux enfants des écoles musulmanes d’Amérique, dont la mienne.

Mais qu’importe l’élément déclencheur: le moment tant attendu semble être enfin arrivé, du moins tant que le président Donald Trump ne fournit pas de porte de sortie aux Saoudiens. L’affaire Khashoggi n’est pas résolue, plusieurs enquêtes sont en cours, mais on peut d’ores et déjà se demander comment une personne musulmane, quelle qu’elle soit (et à plus forte raison si elle est animée par un sens profond du devoir religieux) peut rester de marbre face à une telle horreur et une telle corruption. Les gardiens des sites les plus sacrés de l’islam ne devraient-ils pas être tenus de mieux se comporter?

Ce type de violence flagrante et de mise à mort extrajudiciaire n’a pas sa place au XXIe siècle. Or, lorsque nous remplissons les poches des personnes responsables, nous nous rendons complices de leurs actes. Le Coran dit: «Ô les croyants! Observez strictement la justice et soyez des témoins (véridiques) comme Allah l’ordonne, fût-ce contre vous-mêmes, contre vos père et mère ou proches parents. Qu’il s’agisse d’un riche ou d’un besogneux...». Le message est des plus clairs –comme il est clair que l’Arabie saoudite est un régime violent, qui fait peu de cas des droits humains les plus fondamentaux.

Je refuse de donner cet argent à l’Arabie saoudite

Le régime saoudien a lui-même politisé le pèlerinage par le passé, en l’utilisant pour faire pression sur d’autres pays à majorité musulmane. Cet été, le Qatar a accusé les Saoudiens d’empêcher ses citoyens d’effectuer le hadj. L’année dernière, la possibilité d’une interdiction visant les Iraniens a été évoquée en raison des tensions de longue date opposant les deux pays. Des manifestations ont été organisées dans de nombreuses régions pour protester contre la flambée «immorale» des prix et rappeler –avec colère– au royaume tout le poids de ses devoirs religieux. «Seul Dieu peut interdire à une personne de faire le hadj; l’Arabie saoudite en est incapable», a déclaré une organisation indonésienne.

Mais elle en est capable en pratique, bien sûr. Le moment est venu de bousculer cet état de fait. Les musulmans ont plus d’influence sur la famille royale que nous ne le pensons. Il ne faut pas oublier que La Mecque représente une importante rentrée d’argent pour les Saoudiens. Le hadj et l’oumra devraient leur rapporter plus de 150 milliards de dollars d’ici 2022. Les musulmans vont donc leur apporter une coquette somme: nombre d’entre eux vendent leurs possessions et économisent plusieurs années durant pour pouvoir faire le pèlerinage. La violence arrogante et les transgressions du royaume ont provoqué la colère de nombreuses personnes; si nous canalisons cette colère, il sera contraint de réagir.

La vague de désistements qui a frappé le Future Investment Initiative et l’annulation de plusieurs contrats importants ont déjà mis la famille royale en émoi –et ont même suscité des interrogations quant à l’avenir politique du prince héritier. Les musulmans doivent donc tenir tête au régime, et ce dès maintenant: ses transgressions sont devenues trop flagrantes et ostensibles, elles ne peuvent plus être passées sous silence. Et le meilleur moyen de lui tenir tête est encore de rester chez nous tant que ce royaume n’aura pas changé.

L’accomplissement du hadj suscite –chez moi comme chez la majorité des musulmans et musulmanes– un désir intense, tant émotionnel que spirituel. Il ne s’agit pas d’un simple rituel: c’est un pilier indispensable et fondateur de notre religion. Je ne peux affirmer que je n’irai jamais à La Mecque. Je dois y aller. Ce que je peux affirmer, c’est qu’il me sera impossible de me consacrer sereinement à la préparation du hadj tant que les Saoudiens bafoueront le pèlerinage et corrompront l’islam en toute impunité. Je continue de mettre de l’argent de côté sur un compte; je me suis marié l’an dernier, et mon rêve serait de partir avec mon épouse, pour que nous puissions accomplir le pèlerinage ensemble. Mais pour l’heure, une chose est sûre: je refuse de donner cet argent à l’Arabie saoudite.

Aymann Ismail

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