Égalités / Monde

«Bolsonaro est tout à fait compatible avec l’homophobie internalisée de beaucoup de gays»

Temps de lecture : 5 min

Depuis ses déclarations violemment homophobes, la communauté LGBT+ du Brésil fait campagne contre le candidat d'extrême droite. Mais nombre de ses membres votent pour lui.

Manifestations contre Jair Bolsonaro à São Paulo, le 20 octobre 2018 | Nelson Almeida / AFP
Manifestations contre Jair Bolsonaro à São Paulo, le 20 octobre 2018 | Nelson Almeida / AFP

Cet article est le dernier volet d'une série de trois articles sur le Brésil d'aujourd'hui, pour comprendre pourquoi le candidat d'extrême droite Jair Bolsonaro est aux portes du pouvoir.

Pour (re)lire les articles précédents:

> Au Brésil, les cathos de gauche perdent la main face aux évangéliques pro-Bolsonaro
> «Bolsonaro est une antiquité qui nous arrive du passé via WhatsApp»

La réunion a été organisée le 16 octobre dans la précipitation, juste après «les résultats consternants du premier tour», me dit Andre Fischer. Chaque militant et militante a appelé ses proches et, d’association en association, une cinquantaine de leaders LGBT+ finissent par se retrouver dans cette immense salle de conférences.

Le local, rue Saõ João, est un repère de la gauche paulista, des progressistes de São Paulo. Au milieu de la pièce, Julian Rodrigues, membre de la section LGBT+ du Parti des travailleurs, anime l'assemblée.

Depuis une heure déjà, chacun et chacune s’exprime à son tour, trois ou quatre minutes maximum, et fait un constat alarmant de la situation. Pour la plupart des activistes, la situation est désespérée: si Bolsonaro est élu, l’homophobie d’État sera au pouvoir.

«Ça ne sert plus à rien de se battre, il a déjà gagné»

Je vois partout –sur le sol, sur les murs, sur les t-shirts– des badges, des stickers et des affiches «Ele Nao» («Pas lui»). L’heure est grave.

Soudain, un petit bruissement parcourt l’assistance. La drag queen Tchaka vient d’entrer avec sa fille dans les bras. Le cheveu rouge, la robe rose bonbon et bleu turquoise, elle est une star au Brésil. On l’a vue à la télé et en tête des manifestations pour les droits des personnes LGBT+.

#EleNão

Une publication partagée par Tchaka Drag Queen (@tchakadragqueen) le

Lorsque vient son tour, Tchaka prend la parole. Avec ses formules fleuries et ses grands mouvements de mains et de talons aiguilles, elle attire tous les regards. Le silence se fait. Tchaka évoque le cas d'un travesti assassiné le matin même, à 6 heures, non loin du métro República, «à deux pas du lieu de cette réunion»: son assassin aurait crié «Bolsonaro Sim» («Oui à Bolsonaro»). L’information a depuis été confirmée par les médias officiels, comme Globo.com.

La drag queen prend cet exemple pour illustrer ce qui attend les personnes LGBT+ lorsque Bolsonaro sera élu. Et de toute façon, dit Tchaka, «ça ne sert plus à rien de se battre, il a déjà gagné». «C’est fini, Bolsonaro sera élu», répète-t-elle.

Dans la salle, c’est la douche froide. Deux activistes LGBT+ se mettent à pleurer.

«Je serais incapable d’aimer mon enfant s’il était homosexuel»

Comme les indigènes, les personnes noires ou les femmes, la communauté LGBT+ est révoltée depuis des mois par le discours officiellement homophobe, misogyne et raciste de Jair Bolsonaro.

Le leader aussi charismatique qu’évangélique n’a-t-il pas déclaré en 2002: «Je ne vais pas combattre ni même discriminer, mais si je croise deux hommes qui s’embrassent dans la rue, je frapperai»?

Il récidive en 2010, dans un débat télévisé, où il se dit favorable à des «punitions physiques» comme «cure» pour les homosexuels. Et en 2011, dans une interview à Playboy, il affirme: «Je serais incapable d’aimer mon enfant s’il était homosexuel. Je préfèrerais que mon fils meure d’un accident plutôt que de voir une moustache près de lui.»

Les activistes LGBT+ ne s'entendent pas sur le crédit à accorder à ces propos du candidat à l'élection présidentielle, pour la plupart anciens: est-il sérieux ou fou lorsqu’il s’exprime ainsi? Est-ce une plaisanterie? Le populiste cherche-t-il seulement à récupérer des voix? Peut-il mettre ses menaces à exécution et faire voter des lois réellement homophobes? D’autant que Bolsonaro, ces dernières semaines, a tenté de calmer le jeu et laissé entendre que les homosexuels auront bien le droit de vivre dans son projet pour le Brésil.

Pourtant, dans un pays où l'on estime qu'une personne LGBT+ est assassinée toutes les vingt-cinq heures, ces propos peuvent inciter des individus –isolés mais présents un peu partout– à passer à l’acte. L'ensemble des militantes et militants sont convaincus que les crimes homophobes augmenteront si Bolsonaro est élu, comme légitimés par les paroles du président.

«Re-rentrer dans le placard en échange de plus de sécurité»

Un phénomène étrange, et encore mal analysé, serait malgré tout en train de se produire: les homosexuels aussi voteraient massivement pour Bolsonaro. C’est en tout cas la crainte d’Andre Fischer, l’une des figures gays les plus réputées du Brésil. Fondateur de différents journaux et médias LGBT+, il anime depuis vingt-cinq ans le célèbre festival Mix Brazil, qui célèbre la diversité culturelle.

La prochaine édition du festival doit se tenir en novembre, avec 150 films présentés et onze jours d’évènements et de débats –si elle a bien lieu. «Nous n’avons jamais mis en place de sécurité pour le festival et pour la première année, nous allons le faire. De même, on est beaucoup plus prudent dans les mots que l’on imprime sur le programme: on n’écrit plus “fasciste”, mais “ultra-conservateur”.»

Andre Fischer a cessé de voter pour le Parti des travailleurs depuis longtemps, et ses derniers suffrages sont plutôt allés à la droite modérée ou au centre droit. Mais dimanche 28 octobre, comme tous les membres de la communauté LGBT+ présents à la réunion de la rue Saõ João, il votera pour Fernando Haddad, à gauche donc: «Je n’ai pas le choix, c’est un vote absolument obligatoire.»

Les gays brésiliens ne pensent pas forcément comme lui. Selon différentes études d’opinion réalisées par les médias LGBT+ et les sites de rencontres comme Hornet (dont Fischer a été le country manager pendant longtemps), un pourcentage important d’homosexuels voteraient Bolsonaro.

«On ne sait pas exactement combien ils sont, mais je dirais autour de 30%, peut-être plus. Ce sont des homosexuels qui disent que l'on a besoin d’ordre. Voir des gays voter Bolsonaro est très effrayant! Au fond, ce que je crains, c’est que les gays acceptent de re-rentrer dans le placard en échange de plus de sécurité. Bolsonaro est tout à fait compatible avec l’homophobie internalisée de beaucoup de gays», regrette Andre Fischer.

La plupart des responsables d'associations que j’ai interrogés ne croient pas au vote de lois homophobes, ni au retour de la pénalisation de l’homosexualité. Au Brésil, le mariage entre personnes de même sexe a été autorisé par la Cour suprême (pas par le Parlement) et un retour en arrière semble difficile dans le pays où se déroule, chaque année à São Paulo, la plus grande Gay Pride d’Amérique latine. Mais toute la communauté craint des mesures plus pernicieuses.

22e édition de la Gay Pride de São Paulo, le 3 juin 2018 | Miguel Schincariol / AFP

Via les autorisations administratives du ministère de la Culture ou certaines autorisations de la police, le gouvernement fédéral pourrait limiter drastiquement les financements aux associations LGBT+ et la philanthropie, même privée, pourrait indirectement être tarie. Et il s'agit du scénario le plus optimiste. Le pire? Les militantes et militants lèvent les yeux au ciel, comme pour dire que Bolsonaro pourrait n’avoir aucune limite.

La réunion d’activistes, rue Saõ João, se termine. Chaque membre repart avec un paquet d’affiches et de tracts sous le bras, pour appeler à voter pour le Parti des travailleurs et son candidat Fernando Haddad, à la ramasse. Quelques centaines de prospectus, à peine. Une goutte d’eau dans un pays de 208 millions d’habitantes et habitants.

Frédéric Martel Journaliste et chercheur

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