Égalités / Culture

«Le Grand Bain»: le cinéma a besoin de héros sensibles

Temps de lecture : 10 min

Le film de Gilles Lellouche met en scène des personnages masculins capables de partager sereinement leur émotions. Ce qui n'avait rien d'évident il y a encore peu de temps.

Image tirée de la bande-annonce du «Grand Bain» de Gilles Lellouche | Capture écran via YouTube
Image tirée de la bande-annonce du «Grand Bain» de Gilles Lellouche | Capture écran via YouTube

- On va chercher la fille qui est en nous!
- Moi, y'a pas de fille en moi.
- Bien sûr que si, abruti, t’en perdras pas tes
[couilles] pour autant, au contraire, t’en gagneras peut-être un peu.

Cette phrase, lancée par le personnage de Virginie Efira à l'un de ses élèves, résume assez bien la vision de la masculinité du Grand Bain (en salle le 24 octobre).

Dans le film de Gilles Lellouche, une bande d’hommes cassés reprennent confiance en eux en se mettant à la natation synchronisée. À travers ce sport typiquement féminin, ils découvrent un sens de la discipline, mais aussi un sentiment d’appartenance et un lieu sûr pour exprimer leurs peurs et leurs blessures sans jugement.

Aux vestiaires, au lieu de se donner des coups de serviettes sur les fesses ou de comparer la taille de leurs engins, ils s’adonnent à des séances de thérapie de groupe informelles et parlent de leur dépression, leurs doutes ou leurs peines de cœur.

Sensibles et heureux de l'être

Que les choses soient claires: les hommes sont tout sauf sous-représentés au cinéma. Ils occupent la majorité des rôles, que ce soit derrière ou devant la caméra. L’année dernière, parmi les films hollywoodiens les plus populaires, seuls 24% des rôles principaux étaient incarnés par des femmes. Mais la déconstruction du patriarcat, ça marche dans les deux sens: non seulement en montrant des femmes qui sont fortes, ou complexes, mais aussi en montrant des hommes qui sont sensibles, et heureux de l’être –comme les protagonistes du Grand Bain.

«Ils sont tous un peu losers, pathétiques, gauches. Et pourtant, on ne se moque pas d'eux, explique Alexandre, 26 ans, qui a été marqué par le film. Dans n'importe quel autre film plus “classique”, c'est-à-dire n'importe quelle comédie française qui rit de la féminité des personnages masculins, on les aurait tournés en ridicule.» Pour lui, qui dit évoluer dans un milieu un peu «rustre», Le Grand Bain encourage à s'assumer.

La comédie de Gilles Lellouche n’est pas le seul film récent à nous avoir offert des rôles masculins différents. Dans son western Les Frères Sisters, Jacques Audiard filme deux frères tueurs à gage, dont le quotidien est semé de fusillades et de meurtres. Pourtant, Eli et Charlie ne sont pas les cowboys taiseux et endurcis que l’on a l’habitude de croiser dans les classiques du genre: ils partagent de longues conversations sur leur enfance, leurs sentiments, leurs rêves… Et lorsqu’à la fin du film, [SPOILER] ils décident de revenir vivre chez leur mère, de lui faire un gros câlin et de laisser derrière eux une vie de violence, même la figure maternelle n’en revient pas.

On peut aussi penser à Le monde est à toi, de Romain Gavras, sorti en août 2018. On y suit un petit délinquant constamment poussé à s’endurcir par son entourage, et notamment par sa mère. Mais le héros conquiert son autonomie en refusant de se conformer à ce que l'on attend de lui.

Stéréotype du leader viril

Même en 2018, ces films détonnent dans un cinéma qui reste encore très macho –on vit quand même dans un monde où Cinquante Nuances plus claires a dépassé les 370 millions de dollars au box office. Pourquoi est-il si rare de voir des hommes se montrer aussi vulnérables au cinéma?

Les archétypes masculins, au cinéma comme dans la plupart des médias, rassemblent souvent trois qualités principales: force, stoïcisme et violence. Aybike Serttaþ, chercheuse turque et auteure d’une thèse sur la représentation masculine au cinéma, énumère les caractéristiques les plus fréquentes chez les héros masculins de fiction: «L’homme est le leader en toutes circonstances. Il se doit d’être fort, physiquement et émotionnellement. Il doit gagner de l’argent et protéger sa famille. Il ne doit avoir peur de rien.»

Autant dire que la vulnérabilité n’est pas vraiment un trait que l’on retrouve fréquemment chez les personnages masculins. Timothy Shary, professeur américain et auteur d’un livre sur la représentation des hommes dans le cinéma américain, détaille: «Se montrer vulnérable représente un risque. Les hommes le savent, et les films le savent aussi. [...] Les hommes ont reçu le message qu’ils devaient être des guerriers, des gagne-pain, [...] étant très peu connectés à leur famille, leurs enfants, leurs émotions.»

Ces stéréotypes font partie de ce qu’on appelle la masculinité toxique, soit les mécanismes sociaux et culturels qui poussent les hommes à réprimer leurs émotions. Ce sont les phrases comme «avoir des couilles», «ne pleure pas, sois un homme», et tout ce qui nous conduit à lier la masculinité aux notions de contrôle, de force et d’agressivité –et à l’inverse, d’estimer que la vulnérabilité et l’ouverture émotionnelle sont des traits «féminins».

Le problème, c’est que la plupart des vrais hommes, eux, sont un peu plus complexes que ça. Tout le monde a besoin de pleurer un bon coup de temps en temps, même les héros. Gabriel, journaliste de 23 ans, confirme qu’en termes de représentation au cinéma, les options sont limitées: «J’ai toujours eu une vision de la masculinité réduite: j’ai toujours vu l'homme comme celui qui ramène le pain sur la table, celui qui “domine” (les femmes, mais aussi les autres hommes) et je sentais bien que ça ne collait pas avec moi. [...] L'homme au cinéma est souvent leader, or c'est totalement le contraire de ma nature.»

Greg, étudiant de 22 ans, estime lui aussi que «la remise en question de l’homme et de sa virilité est rare au cinéma. On a des héros, mais je pense qu’ils sont plus des modèles que des comparaisons». Beaucoup de héros de fiction sont exceptionnels à tous points de vue, et occupent des fonctions stéréotypiquement masculines: ce sont des super-flics, des super-soldats, des super-détectives.

Besoin de personne

Dans la vraie vie, la plupart des hommes ne sont pas des héros stoïques et infaillibles, ni de grands loups solitaires. Pourtant, au cinéma, l’image du héros reste souvent celle d’un homme qui accomplit sa mission tout seul, sans l’aide de personne: pensez aux films de John Wayne ou d’Arnold Schwarzenegger, à James Bond, Jason Bourne, Clint Eastwood dans L’inspecteur Harryou Clint Eastwood dans n’importe quel film, en fait.

Ce stéréotype de l’homme seul est particulièrement présent depuis la désillusion de l’après-guerre. Selon Timothy Shary, beaucoup de films sur des hommes héroïques reposent sur un conflit central: le bénéfice du groupe versus le bénéfice de l’individu. «Pendant toute la première moitié du XXe siècle, les hommes américains avaient entendu qu’ils devaient servir leur pays. Après la Seconde Guerre mondiale, [...] on a vu de plus en plus de films sur des hommes solitaires, des hommes qui étaient une machine de guerre à eux tout seuls, qui devaient prendre les choses en main plutôt que de se reposer sur le groupe.»

C’est le cas de Rambo, symbole ultime du mal-être des vétérans américains de retour après la guerre du Vietnam. Rambo souffre de stress post-traumatique et est incapable d’exprimer sa souffrance autrement que par la violence. À la fin du film, dans un grand moment de vulnérabilité, Rambo éclate en sanglots et réalise que son combat est futile.Mais il reste malgré tout un super-soldat, un héros tout en muscles, devenu ensuite culte pour sa force et sa résistance. Et son effondrement à la fin du film, bien qu’étant sain, est perçu comme tragique. Car même s’il existe –encore heureux– des personnages masculins sensibles et vulnérables au cinéma, cette sensibilité n’est presque jamais dépeinte comme normale, sereine ou même anecdotique.

Elle est source de névroses chez les personnages incarnés par Woody Allen, ou puérile à l’extrême chez Forrest Gump –oui, l'un des personnages masculins les plus sensibles de l’histoire du cinéma est un grand enfant complètement désexualisé, interprétez ça comme vous le voudrez.

Vulnérabilité traumatique

Dans les comédies masculines, la sensibilité est constamment tournée en dérision et très souvent accompagnée de blagues homophobes, comme dans cette scène de Very Bad Trip 2, où les deux amis de Stu se moquent de lui parce qu’il aurait pleuré en couchant avec une femme… et que quelques secondes après, la femme en question s’avère être transgenre. Hilarant! (Non.)

Mais le plus souvent, la vulnérabilité au cinéma est dépeinte comme un fardeau. Un bref sondage sur Twitter pour savoir quels étaient les films qui avaient fait réfléchir les hommes à leur propre masculinité a donné les résultats suivants: Paris,Texas, Eternal Sunshine of the Spotless Mind, Her… Autant de personnages pour qui la vulnérabilité est tout sauf heureuse et apaisée.

«Je pense que la vulnérabilité heureuse est presque un paradoxe, ou un oxymore, pour les hommes, confirme Timothy Shary. Depuis les années 1920 ou 1930, les femmes ont été associées au mélodrame et ont reçu l’idée qu’elles pouvaient trouver une catharsis à travers la vulnérabilité, qu’elles pouvaient pleurer et souffrir. Et cela n’a pas vraiment été le cas pour les hommes, jusqu’à récemment.» Ce qui expliquerait pourquoi on trouve encore régulièrement des articles intitulés «15 films devant lesquels les hommes ont le droit de pleurer».

Et puis, pour les hommes, la vulnérabilité s’exprime souvent de manière très violente, notamment dans les films post-Vietnam: les personnages se suicident (Voyage au bout de l’enfer), tuent d’autres personnes (Full Metal Jacket), souffrent de stress post-traumatique ou de problèmes d’addiction.

Autre exemple cité par Timothy Shary: Jake Gyllenhaal dans Stronger (2017), qui incarne un rescapé de l’attentat du marathon de Boston. «C’est l'un des portraits masculins les plus sensibles que j’ai vus récemment, mais il a littéralement perdu ses deux jambes.» Plus qu’émotionnelle, sa vulnérabilité est donc physique, visible et associée à un traumatisme.

Pire encore: souvent, le seul élément de vulnérabilité d’un homme est... sa femme, ou sa fille. Elles sont le «point sensible» du héros, et alors que leur personnage n’est pas du tout développé, elles sont là pour servir de motivation au héros du film. C’est la femme morte de Maximus dans Gladiator, la fille kidnappée de Liam Neeson dans Taken, ou bien toutes les femmes mortes de la filmographie de Christopher Nolan –oui, on en compte un paquet.

Empowerment queer

Et puis, il y a la question de la sexualité. Notre société a aligné à tort les hommes gays et la féminité ou l’absence de virilité. Les seuls rôles masculins autorisés à être vulnérables émotionnellement et un peu plus complexes sont généralement des rôles d’hommes homosexuels.

Malgré tout, cette représentation compte, surtout quand les personnages LGBT+ sont encore peu ou mal développés au cinéma (les gays s’en tirant quand même mieux que les lesbiennes, les trans* ou les bis).

Gabriel raconte avoir été très touché par la vulnérabilité d’Elio dans Call Me By Your Name: «Il n'a objectivement pas “l'ascendant” dans le couple. Il se laisse faire, c'est lui qui court après Oliver, qui se prend la tête, etc. D'un point de vue genré et patriarcal, il agit “comme une fille”. Et il pleure devant l'homme qu'il aime, il est honnêtement vulnérable. En regardant CMBYN, j’ai eu un sentiment d'assimilation. Je me suis dit que je n'avais pas à être “un mec” au sens patriarcal du terme dans mes relations.»

Fabien, 34 ans, cite quant à lui Un couteau dans le coeur comme un film qui l’a particulièrement marqué. «Ce film célèbre selon moi l'identité queer. Je suis relativement efféminé, et au sein-même de la communauté homo, ce n'est pas forcément bien vu. [...] J'assume désormais mes “manières”, alors qu'il y a encore une poignée d'années, j'avais tendance à chasser le naturel autant que faire se peut.»

Le journaliste fait un lien direct entre la recrudescence de personnages queer qu’il a pu croiser au cinéma et l’acceptation de son côté efféminé: «Plus les représentations dans l'art –et principalement au cinéma– abondent, et plus le sentiment de légitimité est fort. C'est en quelque sorte de l'empowerment

Représentations dépassées

Les hommes hétéro de fiction commencent eux aussi à recevoir le mémo, grâce aux remises en question de plus en plus fréquentes de la masculinité toxique. «Les films commencent à illustrer la confusion et parfois même la colère que les hommes ressentent par rapport aux messages qu’on leur a servis dans le passé. Je pense que de plus en plus de gens commencent à se demander ce que ces vieilles représentations de la masculinité ont vraiment causé», souligne Fabien.

Preuve qu’un changement a véritablement lieu: même les films de super-héros, sans doute le genre le plus populaire du moment, prennent le pli. Il y a une dizaine d'années, les super-héros sont revenus à la mode avec le Batman solitaire et torturé de Nolan, puis l'Iron Man je-sais-tout incarné par Robert Downey Jr.. Mais désormais, les héros agissent en groupe, et Iron Man lui-même est devenu de plus en plus nuancé. L’idée qu’un héros peut tout accomplir seul est moins fréquente. «Dans Black Panther, c’est lui le héros, mais il a toute une communauté derrière lui», observe Timothy Shary.

Mais le plus bel exemple est sans doute Boyhood, qui en 2014 annonçait déjà un tournant dans les représentations de la masculinité à l’écran: un film tourné sur une période de douze ans, sur la transition de l’enfance à l’âge adulte. «Boyhood est extraordinaire, reconnaît Timothy Shary. On y voit le développement de Mason à travers tant d’années, et surtout à travers sa relation avec un père qui, à mon avis, a déjà réalisé la fausseté de la mythologie masculine.»

Ethan Hawke, qui joue le père de Mason, a effectivement complètement dépassé son besoin de prouver sa virilité. Il comprend ses erreurs de jeunesse et a échangé sa grosse cylindrée pour un minivan, beaucoup plus pratique quand on est père de famille. Mais surtout, Boyhood nous donne un héros dont la sensibilité n’avait rien de tragique, de violent ou d’anormal.

Dans Le Grand Bain, malgré les réticences initiales de certains, la vulnérabilité est également montrée comme heureuse; c’est au contraire la masculinité du personnage de Guillaume Canet qui est dépeinte comme extrêmement toxique. Et que vous soyez un homme ou une femme, il y a de fortes chances pour que le film vous fasse pleurer, de rire ou de joie, sur un air de Phil Collins.

Anaïs Bordages Journaliste

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