Culture

«Les Âmes mortes», «Le Rouge et le Gris», «L’Envers d’une histoire»: trois jalons de la grande histoire

Temps de lecture : 7 min

Ce mercredi 24 octobre sont sortis en salle trois documentaires aussi différents qu’importants, qui donnent à voir et à comprendre des moments-clés du XXe siècle.

Extrait de la bande-annonce de «L'Envers d'une histoire» | Capture écran via YouTube
Extrait de la bande-annonce de «L'Envers d'une histoire» | Capture écran via YouTube

Semaine après semaine, on ne cesse de vérifier les puissances impressionnantes que mobilise la pratique actuelle du documentaire. Ce 24 octobre, trois films relevant de ce domaine mettent au travail, et en lumière, des aspects méconnus de grands événements historiques.

Les formats et les styles sont très différents. Deux d’entre eux sont des fresques: huit heures pour Les Âmes mortes, 3h30 pour Le Rouge et le Gris. Le premier est principalement composé d’entretiens, le deuxième est uniquement construit à partir d’éléments d’archives (images et texte), et le troisième, L’Envers d'une histoire, un siècle yougoslave, s’appuie sur une chronique familiale.

La distance des cinéastes avec l’événement est à chaque fois différente. Mais avec Wang Bing, François Lagarde ou Mila Tuarjlic, il s’agit toujours d’explorer, et autant que possible de comprendre, ce que des êtres humains ont fait dans des situations extrêmes.

«Les Âmes mortes»

Wang Bing poursuit sa longue quête documentaire sur les tragédies qui ont accompagné les stratégies politiques de la fin des années 1950 et du début des années 1960 en Chine, connues sous l’appellation de Grand Bond en avant.

S’il se concentre sur un moment particulier, appelé «la campagne anti-droitiste» dans le vocabulaire maoïste, qui fit des centaines de milliers de victimes –notamment dans la province en grande partie désertique du Gansu (Nord-Ouest) où étaient situés les principaux camps–, il documente en fait des pratiques qui eurent cours à une échelle encore bien plus vaste.

Monument aux victimes, entreprise de documentation des horreurs du régime, le film au très long cours de l’auteur de Fengming, une femme chinoise se déploie aux confins d’un travail d’historien méticuleux et d’un geste de poète à la fois inspiré et un peu fou, cherchant à faire éprouver des vibrations partageables, par-delà les décennies, les souffrances et les humiliations, les oublis et les interdits.

Le film est principalement composé de témoignages de survivantes et survivants, parfois de leurs proches. On ne peut pas ne pas songer à Shoah de Claude Lanzmann, par l’ampleur du projet de film comme par l’énormité du crime de masse qu’il entreprend d’évoquer, de documenter et d’inscrire dans la conscience collective, à l’échelle de gravité qui est celui du goulag chinois.

L'un des survivants du goulag chinois témoignant dans Les Âmes mortes | Les Acacias

La référence est d’autant plus marquée que l'un des procédés mobilisés par Lanzmann réapparaît à l’occasion, la mise en rapport de la parole des personnes qui ont survécu et des lieux, aujourd’hui, où «cela» est jadis advenu.

Cet immense travail de documentation ne compose d'ailleurs qu'une fraction de la recherche menée par le réalisateur depuis quinze ans –d’autres films à partir des centaines d’heures tournées sont annoncés.

Sur l'emplacement d'un ancien camp dans la région du Gansu, Jiabiangou | Extrait de la bande-annonce

Les Âmes mortes est un film d'une importance historique incontestable. Et même si le côté systématique d'aligner les témoignages des survivantes et survivants âgés d’une tragédie qui s'est déroulée voilà soixante ans n’apparaît pas toujours comme la forme la plus dynamique pour rendre partageable les fruits de cette recherche, la présence ici et maintenant de ces visages et de ces voix hantées par la mémoire de toutes celles et ceux qui n'en sont pas revenus demeure d'une indéniable puissance.

«Le Rouge et le Gris, Ernst Jünger dans la Grande Guerre»

Ce film extraordinaire est l’œuvre d’une vie, et même davantage, puisque son auteur, le photographe François Lagarde, est décédé alors qu’il en terminait le montage.

Bien qu’exact, le titre sous lequel il est distribué ne rend pas justice à la richesse de ce qui est bien plus qu’un film sur la Grande Guerre appuyé sur les écrits d'Ernst Jünger.

Le Rouge et le Gris est en effet composé de milliers de photos, pour l’essentiel prises par des soldats allemands, très nombreux à posséder des appareils photo –à la différence du côté des Alliés, où l’usage des prises de vue a été très rigoureusement contrôlé.

Ces clichés, pris aussi bien au front qu’à l’arrière, constituent une matière iconographie incroyablement dense, attentive aux détails, aux à-côtés de la tragédie en train de se jouer tout autant qu’aux batailles. Ce sont de plus des images prises du côté des (futurs) vaincus, ce qui les a encore davantage maintenues dans l’ombre.

Jünger en uniforme pendant la Première Guerre mondiale | Vendredi Distribution

Parmi ces soldats se trouvait le lieutenant Ernst Jünger, qui écrira à partir de ses carnets de campagne l’une des descriptions les plus fortes de la boucherie que fut la Première Guerre mondiale, Orages d’acier. Il se trouve que le meilleur ami de Jünger, qui fit toute la guerre à ses côtés, était photographe et a laissé de nombreux clichés correspondant aux lieux précis décrits par l’écrivain.

Ces images relient plus directement l’immense assemblage visuel qui se déroule sur l’écran, scandé par des plans tournés récemment des lieux évoqués, à la bande son, où l’acteur allemand Hubertus Biermann lit en français de longs passage d’Orages d’acier.

Porté par une très haute idée du montage (entre images, et entre images et sons), le résultat est à la fois d’une ample beauté sombre et incantatoire et fourmillant d’instants inattendus, touchants, drôles ou insolites.

Grâce à la quantité et à l'acuité des images, et grâce aussi à la sécheresse du style de l'écrivain, le film réussit un exploit paradoxal. Son caractère factuel, le réalisme dans l'évocation d'une époque à travers ses objets, ses idées, ses rapports humains instaure aussi une proximité avec ces soldats ayant combattu cent ans auparavant, et avec ce monde que l'on dit disparu.

«L’Envers d’une histoire, un siècle yougoslave»

De prime abord, le documentaire ne semble pas s'inscrire dans la grande histoire. Il commence par un souci dans le salon de la maison de la mère de la réalisatrice –une porte fermée à clé, qui accède à ce qui fut jusqu’à il y a soixante-dix ans une autre partie du même appartement.

En 1948, après l’arrivée au pouvoir de Tito et la naissance de la République populaire de Yougoslavie, quelques pièces de ce luxueux appartement de Belgrade ont été attribuées à une famille dans la misère. Depuis, la porte de séparation est restée fermée.

De là se déploie une histoire qui ne cesse d’être familiale –un aïeul de la réalisatrice, Mila Turajlic, fut parmi les fondateurs du Royaume de Yougoslavie à l’issue de la Première Guerre mondiale, et sa mère a été l'une des grandes figures de l’opposition à Milosevic– mais s'étend par boucles successives aux dimensions d'une ville, d'un pays, d'un continent.

Entre archives domestiques, souvenirs, témoignages, photos de famille et documents historiques, le film met en place une immense spirale qui reprend l’histoire de cette partie du monde.

Cette partie du monde, c’est ce qui fut la Yougoslavie, c’est la Serbie, mais c’est aussi l’Europe. L’Europe qui n’a pas vu, pas voulu voir ce qui s’est passé là, chez elle: L’Envers d’une histoire désigne l’envers de notre histoire.

Et cet envers est sinistre. C’est celui de l’invisibilisation des hommes et des femmes au nom de stratégies désormais illisibles, celui de l’opacité construite par des politiques à courte pensée et des intérêts peu avouables.

Qui sait qu’il y eut une révolution démocratique à Belgrade en 2000? Une révolution aussi courageuse, populaire et fragile que les soulèvements de Bucarest ou de Kiev –avec là aussi des lendemains qui déchantent.

En octobre 2000, l'insurrection populaire qui a chassé Milosevic | Djordje Kojadinovic / AFP

C'est à peine si l'on se souvient qu’une capitale européenne a été bombardée par l’aviation de l’Otan, un an plus tôt –ou, s'il s’agissait d’interrompre les guerres des Balkans, bien des années trop tard. Une histoire d’autant plus sinistre qu'aussitôt balayée sous le tapis d’une entrée dans le XXIe siècle qui a voulu ignorer ces héritages, ces blessures-là.

Mais tout le contraire de sinistre est le personnage qui se tient au centre du film, et de l’appartement, Srbijanka Turajlic. Professeure de physique qui aurait pu être une grande scientifique de son temps, elle a été une opposante résolue aux formes successives d’autoritarisme dans son pays, et une héroïne du soulèvement qui a évincé Milosevic en 2000.

Avec lucidité et bonhommie, elle essaie de tirer les leçons d’une traversée des événements où elle est impliquée depuis cinquante ans, et que le film reconstitue.

Srbijanka Turajlic harangue la foule lors des journées insurrectionneles de Belgrade | Extrait de la bande-annonce de «L’Envers d’une histoire, un siècle yougoslave» / Capture écran via YouTube

On devait déjà à sa fille Mila une autre traversée de l’histoire yougoslave depuis un autre point d’observation, le cinéma selon Tito, avec le passionnant Cinema Kommunisto.

Mais la réalisatrice ne se contente pas de recomposer l’histoire longue de son pays: elle interroge depuis aujourd’hui le sens des actes accomplis par celles et ceux qui les ont vécus –y compris ceux de sa mère. Leur relation traduit, au-delà de l’affection, un fossé. Et ce fossé aussi est historique.

Les guerres des années 1990 dans l'ex-Yougoslavie semblent ré-attirer l'attention, après avoir été occultées –souvent pour servir de repoussoir à la mémoire.

Dans L'Envers d'une histoire, il ne s’agit pas de l’attitude que traduisait un autre retour récent sur l’ex-Yougoslavie, également dans le cadre familial, Chris the Swiss. Sa réalisatrice, Anja Kofmel, après avoir enquêté sur la mort de son cousin en Croatie en 1992, y revendique de ne rien avoir affaire avec cette histoire, au nom d'un quant-à-soi dans un cocon sentimental et helvète pas très ragoûtant.

Mais entre Srbijanka et Mila Turajlic, il existe bien un hiatus entre ce qui a porté l’engagement de toute la vie de la mère et la perplexité frileuse de la fille face à l'idée même d’affronter des dangers au nom d’une espérance. C’est, aussi, une leçon d’histoire utile, à défaut d’être réjouissante.

Les Âmes mortes

de Wang Bing

Séances

Durée: Partie I: 2h46, Partie II: 2h44, Partie III: 2h56. Sortie le 24 octobre 2018

Le Rouge et le Gris,
Ernst Jünger dans la Grande Guerre

de François Lagarde

Séances

Durée: 3h28. Sortie le 24 octobre 2018

L’Envers d’une histoire,
un siècle yougoslave

de Mila Turajlic

Séances

Durée: 1h40. Sortie le 24 octobre 2018

Jean-Michel Frodon Critique de cinéma

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