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«Bolsonaro est une antiquité qui nous arrive du passé via WhatsApp»

Temps de lecture : 7 min

Comme les milieux religieux, la communauté tech est très divisée sur le phénomène Bolsonaro. Sur le point d'être élu grâce aux réseaux sociaux, il ne sera pas forcément pour autant un président favorable aux nouvelles technologies.

Facebook Live de Jair Bolsonaro, le 8 octobre 2018 | Mauro Pimentel / AFP
Facebook Live de Jair Bolsonaro, le 8 octobre 2018 | Mauro Pimentel / AFP

Cet article est le deuxième volet d'une série de trois articles sur le Brésil d'aujourd'hui, pour comprendre pourquoi le candidat d'extrême droite Jair Bolsonaro est aux portes du pouvoir.

Pour lire les autres articles:
> Au Brésil, les cathos de gauche perdent la main face aux évangéliques pro-Bolsonaro
> «Bolsonaro est tout à fait compatible avec l’homophobie internalisée de beaucoup de gays»

Au siège du Comitê para Democratizaçaö da Informaticá (CPDI), à Rio de Janeiro, Rodrigo Baggio ne fait pas de politique. Son association, récemment rebaptisée Recode, est un modèle au Brésil. Forte d'un réseau de 630 organisations-relais, elle se propose de revitaliser les favelas grâce aux technologies, de former des start-uppers et de redonner du pouvoir aux individus par le biais des civic tech.

«Nous faisons du digital empowerment», résume Baggio, repéré depuis longtemps par le président Lula et plus récemment par les Nations Unies. Recode serait l’un des modèles à suivre pour changer la vie dans les favelas, les bidonvilles, les ghettos et autres townships.

Comme beaucoup, Baggio a été stupéfait de voir l’importance prise par les réseaux sociaux durant cette campagne atypique –YouTube, Facebook, et surtout WhatsApp. Via ces plateformes, le candidat Bolsonaro, dont le parti était ultra-minoritaire, a réussi en quelques années à se faire connaître, et en quelques mois à faire l’un des plus beaux hold-ups de la vie politique brésilienne. S'il devient président du Brésil le 28 octobre prochain, ce sera en grande partie grâce aux réseaux sociaux.

Campagne sur WhatsApp

Il faut dire qu’avec ses 7,8 millions d'abonnées et abonnés sur Facebook, les deux millions de personnes inscrites à sa chaîne YouTube et ses 1,9 million de followers sur Twitter, il est particulièrement influent sur le web. Ses Facebook Live, en particulier, ont été une franche réussite. Mais son ascendant vient surtout de WhatsApp (qui appartient à Facebook), dont l’utilisation originale qu’en fait la population brésilienne explique pour une part ce succès.

À l’origine, WhatsApp est une application mobile pour smartphones qui offre des services de messagerie instantanée via internet. On l’utilise partout pour passer des appels internationaux gratuitement.

Au Brésil, où les abonnements mobiles et la 3G sont onéreuses, où les SMS sont encore souvent facturés et où le recours à des cartes pré-payées est très généralisé, WhatsApp est une bonne alternative pour communiquer entre proches. Ces dernières années, les opérateurs de téléphonie mobile ont même multiplié des offres permettant un accès illimité et gratuit à WhatsApp, y compris lorsqu’on a épuisé son crédit ou dépassé son forfait. Ajoutons que 94% de la population brésilienne accède à internet via un smartphone, et beaucoup plus rarement par une box à domicile. Pour toutes ces raisons, les SMS sont quasiment inexistants au Brésil, alors que WhatsApp est utilisé tout le temps, par tout le monde.

«Les groupes WhatsApp, avec leurs effets de masse et leur vitesse de propagation, ont permis à Bolsonaro d’imposer ses deux thèmes de prédilection, la sécurité et la corruption.»

Mathieu Le Roux, PDG du programme de formation au code Le Wagon à São Paulo

«On estime que 97 millions de Brésiliens utilisent WhatsApp chaque jour», explique Mariano Boni, le directeur des rédactions de TV Globo, au siège du groupe, à Rio de Janeiro.

Faute de parti influent à ses côtés, de groupe parlementaire adéquat et de temps d’antenne médiatique durant la campagne électorale, Bolsonaro a concentré tous ses efforts sur les réseaux sociaux, et notamment sur des groupes WhatsApp.

«C’est la première fois que la campagne électorale est véritablement numérique au Brésil. Et surtout: les groupes WhatsApp, avec leurs effets de masse et leur vitesse de propagation, ont permis à Bolsonaro d’imposer ses deux thèmes de prédilection, la sécurité et la corruption, dans la campagne», note Mathieu Le Roux, ancien patron de Deezer au Brésil et PDG du programme de formation au code Le Wagon à São Paulo.

Comparé à Trump

Les startuppers que j’ai rencontrés à Rio et à São Paulo sont –comme les catholiques, les femmes, les indigènes ou la communauté LGBT+– très divisés quant à leurs analyses et leurs pronostics sur le phénomène Bolsonaro. Si la plupart sont convaincus qu’il sera élu, beaucoup s’interrogent sur les conséquences de son éventuelle victoire sur la «nation tech» brésilienne.

Élu grâce aux technologies, Bolsonaro sera-t-il un président tech? Rien n’est moins sûr. Risque-t-il de mettre en place un système de censure qui anéantira tous les efforts de démocratisation et de décentralisation des organisations de civic tech? C’est possible.

«Le Brésil est comme les États-Unis: on peut élire Trump, mais la démocratie est plus forte.»

Un des principaux porte-paroles de la communauté web brésilienne

La comparaison avec Donald Trump revient dans toutes les bouches –comme repoussoir, mais aussi maintenant comme espoir. «Je suis au Brésil depuis trois ans. À force de suivre Bolsonaro, j’en suis arrivé à trouver que Trump était très modéré», raconte le correspondant d’un grand journal européen à São Paulo.

«Le Brésil est comme les États-Unis: on peut élire Trump, mais la démocratie est plus forte», estime l’un des principaux porte-paroles de la communauté web brésilienne (qui préfère rester anonyme lorsqu’il est question de politique).

L’intellectuel Eugênio Bucci, proche du président Lula et ancien président de l’audiovisuel public brésilien, s’étonne pourtant de cette comparaison avec Trump: selon lui, les institutions américaines sont bien plus solides que la fragile démocratie brésilienne; Trump était expérimenté, au moins dans le secteur privé, contrairement à Bolsonaro, qui est un «militaire à la retraite sans aucune expérience de gouvernement, ni de chef d’entreprise».

«Comme parlementaire, Bolsonaro n’a jamais voté pour aucune loi, ajoute Bucci. Il n’a jamais géré une boulangerie ou une société quelconque. Il est plus imprévisible encore que Donald Trump, et son logiciel bien plus daté: c’est celui de l’idéologie militaire brésilienne du XIXe siècle… Bolsonaro est une antiquité qui nous arrive du passé via WhatsApp.»

Bucci ajoute que Trump «inscrit son action, malgré tout, dans celle d’un parti politique bien structuré», et aussi exhubérant soit-il personnellement, «il a une majorité derrière lui». Bolsonaro, en revanche, est «l’homme d’un micro-parti qui n’a ni plateforme électorale, ni base, ni programme, et ne correspond à aucune tradition dans l’histoire du Brésil –si ce n’est celle de la dictature».

Résistances citoyennes

Au siège de l’IFESP, un institut franco-brésilien de formation à São Paulo, Alexandrine Brami ne partage pas cette vision apocalyptique. Elle est plus optimiste –comme d’ailleurs la plupart des startuppers que j’ai rencontrés. Car si elle vote majoritairement contre Bolsonaro, la communauté tech insiste sur les ressorts et les capacités de résistance de la société brésilienne.

«Ce qui se passe ici depuis quelques années est unique. Il y a bien sûr la politique, ce que tout le monde voit, avec la corruption et les élections au niveau fédéral. C’est l’étage le plus visible de la société brésilienne. Mais si vous regardez au-dessous, il y a des start-ups innombrables qui réinventent la démocratie au niveau local, au niveau de l’entreprise.» Brami me cite les exemples des corporate hackers, des Igov Nights et de Reinventing Organizations, sans oublier les pratiques décentralisées imaginées grâce à des expériences de type sociocratie ou scrum. Selon elle, tous ces mouvements seraient très influents au Brésil.

«Ce que Bolsonaro a proposé sur les réseaux sociaux, ce n’est pas un débat. C’est la haine! Il a transformé le débat public en folie, en démence.»

Eugênio Bucci, ancien président de l’audiovisuel public brésilien

Il y a néanmoins un paradoxe, soulignent plusieurs de mes interlocuteurs et interlocutrices, à voir fleurir autant de civic tech décentralisées au moment où le pays s’apprête à élire un candidat aussi centraliste et extrémiste que Jair Bolsonaro.

Ces pronostics rassurants ne convainquent guère Eugênio Bucci, également universitaire spécialisé dans la communication: «Ce que Bolsonaro a proposé sur les réseaux sociaux, ce n’est pas un débat. C’est la haine! Il a transformé le débat public en folie, en démence. Il n’est à mes yeux ni de droite, ni de gauche, ni même d’extrême droite –comme l’a d’ailleurs rappelé Marine Le Pen pour s’en démarquer: il est en dehors du cadre de la démocratie. Il ne comprend pas ce qu’est le pluralisme, la modernité de l’économie de marché et de l’État de droit. Ce qu’il propose, c’est de changer les institutions et la Constitution… Et les médias suivront. Car que fera-t-il face aux médias qui vont assurément le critiquer? Il les fermera? Il a déjà promis de détruire TV Globo!»

Pari des milieux économiques

Pour l’instant, une part non négligeable des dirigeantes et dirigeants d’entreprise ont décidé de jouer la carte Bolsonaro, en affirmant ne pas avoir d’autre option. Leur antipathie pour le Parti des travailleurs et la gauche est telle qu’elles et ils sont prêts à parier sur un aventurier. Bolsonaro s'impose à leurs yeux comme un homme favorable aux marchés, qui fera enfin les réformes économiques libérales dont le pays a besoin depuis des décennies.

Pendant ce temps, au siège de Recode et du Comitê para Democratizaçaö da Informaticá à Rio de Janeiro, on continue à se former au numérique, en espérant pouvoir trouver un travail de qualité dans le Brésil de Bolsonaro. Rodrigo Baggio me présente plusieurs jeunes femmes étudiant le code, visiblement fier de la féminisation en cours du milieu de la tech. Personne ne parle politique.

Alexandrine Brami partage ce souci de promouvoir des femmes dans les métiers du web –un combat juste, selon elle. Et en tant que cheffe d’entreprise, elle pense que les technologies survivront aux élections: le Brésil restera plus que jamais un BRICS, un géant économique émergent. Une inquiétude traverse pourtant notre conversation: «Si Bolsonaro devait fermer des start-ups ou censurer des sites, il se couperait des milieux économiques», reconnaît-elle.

Un optimisme à nouveau égratigné par Eugênio Bucci, qui se méfie du fascisme guettant le Brésil: «Au fond, les milieux économiques et les milieux tech pensent qu’ils vont pouvoir prendre le pouvoir avec Bolsonaro. Ils parient sur lui. Mais ils oublient que les militaires aussi veulent prendre le pouvoir.»

Frédéric Martel Journaliste et chercheur

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