Égalités / Société

Vous n’aurez plus du tout envie d’aller sur YouPorn après avoir lu ce livre

Temps de lecture : 7 min

La jeune fille ne cesse de pleurer, pleurer, pleurer. Autour d’elle, les multiples hommes s’en contrecarrent.

Une fille qui souffre et pleure doit finir le job, selon un acteur. | Sydney Sims via Unsplash License by
Une fille qui souffre et pleure doit finir le job, selon un acteur. | Sydney Sims via Unsplash License by

C’est une sorte d’odyssée infernale, de plus en plus glauque, de plus en plus révulsante, insoutenable. Judy, Lola, Sofia et moi de Robin D’Angelo est une plongée dans l’univers du porno «pro-am», contraction de «professionnel» et d’«amateur», qui a envahi les plateformes comme YouPorn, xHamster, XVideos. On y suit le parcours de plusieurs actrices porno toutes aussi paumées les unes que les autres, entourées d’acteurs et de producteurs pour la plupart racistes, sexistes ou d’extrême droite.

Avec à la fin du livre [SPOILER], pour achever de vous dégoûter si vous ne l’étiez pas encore, une horrible scène de bukkake, où l’on voit une femme apathique, comme anesthésiée, se faire humilier et violenter par une trentaine de mecs (il lui faudra deux jours et un rendez-vous chez le médecin pour s’en remettre, dit-elle), après qu’un producteur cynique a donné le signal en lançant cette phrase ignoble: «Donc aujourd’hui on a une beurette. Elle avait pas trop envie de venir mais c’est bientôt Noël et faut payer les cadeaux aux enfants».

«J’avais dit pas d’anal et ils l’ont fait quand même»

Vomir, c’est le mot qui vient en tête, au fur et à mesure que j’annote le livre dans la marge avec le mot «viol». D’abord en petites lettres avec un point d’interrogation, puis sans point d’interrogation, puis carrément en lettres capitales, comme pour signifier une envie de crier. Et tous les arguments qui d’habitude viennent en tête pour ranger la réalité dans des cases bien claires s’effondrent face à ce questionnement béant: peut-on parler de consentement dans cet univers où les actrices ont subi dans leur enfance des violence familiales et/ou sexuelles, où elles cumulent des troubles du comportement voire de graves maladies psy avec une grande précarité économique? Peut-on se laver la conscience avec le mot «contrat» face à des hommes en face qui puent le sexisme, le racisme, la domination masculine et qui jouissent d’humilier et de faire mal, qui sont nombreux à vouloir repousser les limites de ce que les filles acceptent de faire, en leur faisant comprendre que sinon, c’en est fini du gagne-pain?

Si le mot «consentement» ressort si affaibli de ce livre, et c’est un euphémisme, c’est d’abord parce qu’on ne s’embarrasse guère de leur demander leur avis, et que beaucoup de choses leur sont imposées, à moins qu’elles ne protestent. «Elle devait avoir deux mecs, finalement, elle en a quatre!», balance un producteur à propos de Cindy, en forme de blague, comme si c’était un cadeau. Le consentement est ici la plupart du temps tacite, et jamais «positif», c’est-à-dire clairement exprimé, comme le conceptualise la philosophe Manon Garcia. Pire, il est même souvent carrément extorqué. «Non ça me brûle», se récrie Judy, qui refuse une nouvelle sodomie, pratique qui semble déplaire à l’ensemble des actrices interviewées dans le livre, qui se voient pourtant contraintes d’y «passer». «Mais on a besoin de ces photos!», insiste son boss, jusqu’à finalement la faire en partie céder. «J’avais dit pas d’anal et ils l’ont fait quand même», lâche Mandy.

«Elles sont tellement connes qu’elles disent oui à tout, t’y vas, tu le fais»

David, acteur

À cela s’ajoute une bonne dose d’inhumanité, qui n’est pas sanctionnable juridiquement à proprement parler, mais laisse comme un goût amer à ce faux consentement. Judy le dit à sa manière, en affirmant que pour elle, un consentement, «c’est vérifier que la fille va bien. Eux, ils ne vont pas aller creuser. Ils le font exprès, ils ne sont pas fous. Il faut qu’ils rentabilisent. Plus ils font de scènes, mieux c’est. Et plus c’est glauque, plus la fille a l’air de se demander ce qu’elle fait là, plus ça marche». Le témoignage de Dimitri Largo, rédacteur à La Voix du X, distributeur indépendant, est un bon exemple de ce manque total d’empathie: «Les actrices, c’est de la chair à canon. Elles sont complément englouties dans une détresse affective. Et c’est des victimes. Mais t’es victime dans le porn comme t’es victime de faire caissière au Franprix. Moi j’ai pas de pitié pour les victimes. Si t’es perdue, t’es perdue».

La vision qu’ont nombre d’acteurs et de producteurs interviewés dans le livre est plus que sexiste, c’est un sexisme d’un autre âge, celui d’un temps qu’on pourrait croire révolu, où le viol et les agressions sexuelles ne choquent pas. Les femmes sont qualifiées d’«épaves», de «serpillères à foutre». Il est normal de les étrangler, dilater, gifler. «Elles sont tellement connes qu’elles disent oui à tout, t’y vas, tu le fais», balance un acteur dénommé David. Avant d’estimer qu’une fille qui souffre et pleure doit finir le job: «Tu commences un truc, tu finis, c’est normal. Ce n’est pas elle qui décide». «Fais-la vomir!» crie un producteur. Un autre, nommé Célian, connu pour sa brutalité, assume de prendre ses proies par surprise. On le voit dans le livre appuyer ses jambes sur la tête d’une actrice, Madison Charm, jusqu’à la faire suffoquer, et réprimer un vomissement, puis lui gifler les seins, avant qu’elle ne proteste. Mais pour lui le problème se résout à un jeu de cartes: «C’est quitte ou double. Certaines se prêtent au jeu, d’autres non».

Plus c'est brutal, plus ça rapporte

Peut-on vraiment consentir pleinement, ensuite, quand on est pauvre, paumée, et dans une dépendance extrême? «Je croyais que tu étais venue pour le fun?» demande l’auteur du livre à une actrice. «Faut pas croire ce que je dis. Je suis juste trop en dèche de thunes», répond Judy, qui à côté fait les marchés le matin et donne des coups de main à un ami peintre en bâtiment. Il est fréquent, écrit Robin D’Angelo, qu’une actrice ne dispose pas d’un exemplaire du contrat qu’elle a signé. Pour essayer d’obtenir des scènes, beaucoup couchent avec leurs producteurs, qui ainsi abusent de leur pouvoir sur elles.

Les «héroïnes» du livre ont une histoire personnelle semée de douleurs. La mère de Cindy est morte et son père s’est suicidé. Sofia, qui vit à Hénin-Beaumont et dont la mère travaille à l’usine et le beau-père est au chômage, compare sa vie à celle de Marion Fraisse, «la petite de 13 ans qui s’est pendue à cause de tout ce qu’elle prenait dans la gueule à l’école». Le père de Judy est alcoolique et souffre du syndrome de Diogène. Elle-même a été diagnostiquée «borderline». Les «géniteurs» de Lola, comme elle les nomme, se sont rencontrés en hôpital psychiatrique. Elle a été violée pendant toute son enfance, comme une autre fille du livre.

Une somme de souffrances dont les actrices essaient de s’extirper par un mécanisme de défense, en se dissociant d’elles-mêmes, en refoulant leurs souvenirs et leurs émotions; ce qui a un coût très important, parce que ce mécanisme altère gravement leurs capacités affectives et relationnelles, comme l’explique Muriel Salmona: «La dissociation est également corporelle et entraîne des difficultés pour la victime à percevoir les signes d’alerte et de souffrance, avec un seuil trop élevé de tolérance émotionnelle à la douleur et au stress».

«Si je dis non, c’est pour les refroidir un peu, pour pas qu’ils abusent. Au final, je sais que je vais le faire»

Judy, actrice

Mais le livre est loin de faire de ces femmes de simples victimes, et si un regard extérieur est prompt à sortir le mot «viol», les principales concernées évitent complètement ce mot. «Si je dis non, c’est pour les refroidir un peu, pour pas qu’ils abusent. Au final, je sais que je vais le faire. Si tu ne fais pas de sodomie, tu ne tournes pas», explique Judy. Le coupable est-il la pornographie, ou le néolibéralisme sauvage qui sévit ici comme ailleurs, la pornographie ne faisant que durcir les rapports de pouvoir par une déshumanisaton renforcée? Certaines actrices ont bien intégré ces règles du jeu, et essaient d’en tirer partie. Quand on la brutalise, Madison Charm proteste, mais parce qu’elle estime que pour une telle scène, elle pourrait en tirer plus d’argent: «Brutal sex like this is more money!».

Il y a mille choses à dire pour rassembler les pièces d’un puzzle complexe, et pour cela il faut lire le livre. Mais aussi, il faut parler d’une vidéo, toujours en ligne, évoquée rapidement dans le livre, emblématique de cette question du consentement bafoué. Une vidéo dont je me suis infligé le visionnage (partiel, c’était trop insoutenable, ma conscience professionnelle a ses limites...) pour réaliser ce que mon cerveau comprenait sans que je ne l'appréhende dans ma chair. On y voit une jeune fille chinoise encerclée par des hommes qui lui font subir toutes sortes d’actes sexuels, pendant lesquels cette femme ne cesse de pleurer, pleurer, pleurer. Autour d’elle les multiples hommes s’en contrecarrent complètement, continuant de la violer, car c’est ainsi qu’instinctivement on a envie de nommer ce que l’on regarde. Aussitôt, une foule de questions surgissent: qu’est-ce que cette femme est devenue? Pourquoi cette vidéo est-elle en ligne? Comment un type qui orchestre une telle violence peut-il continuer à faire des vidéos porno tranquillement, sans être inquiété? Peut-on laisser son site internet tranquillement en ligne, exhortant les hommes à venir s’inscrire aux prochaines séances «s’ils ont les couilles pleines»? Est-ce qu’il n’y a pas des limites à l’exploitation commerciale des humains, même consentants?

C’est bien le mérite de ce livre que de nous exposer sans cesse à cette limite, de nous mettre face à ces questions sans donner de réponses toutes faites, en essayant de raconter la réalité, rien que la réalité dans sa lumière crue. Charge aux lecteurs et lectrices ensuite de se faire leur idée.

Aude Lorriaux Journaliste

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