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Le cannabis est légal au Canada, et ça ne fait même pas peur aux dealers

Temps de lecture : 5 min

L'un des buts avoués de la légalisation est de couper l'herbe sous le pied du marché noir. Mais la tâche s'annonce plus compliquée qu'on pourrait le croire.

Le plus gros producteur du Québec, HEXO, produira 108 tonnes de cannabis annuellement d'ici quelques années. | HEXO
Le plus gros producteur du Québec, HEXO, produira 108 tonnes de cannabis annuellement d'ici quelques années. | HEXO

C'est désormais chose faite: le cannabis récréatif est légal au Canada. Mercredi 17 octobre, «d'un océan à l'autre» comme le veut la devise du pays, d'impressionnantes files d'attente se sont formées devant les toutes nouvelles boutiques. Fumeurs invétérés ou badauds, tous et toutes voulaient participer à ce moment présenté comme «historique» par une grande partie de la presse.

Chacune des dix provinces a déterminé la manière dont la marijuana serait commercialisée: certaines ont privatisé la chose, d'autres ont voulu garder un contrôle total sur les ventes. C'est le cas du Québec, qui a créé la Société québécoise du cannabis (SQDC) par laquelle passera toute la weed légale de la Belle Province –où on l'appelle communément pot.

La clientèle y est accueillie dans un décor très épuré par un agent de sécurité qui contrôle leur identité. Puis elle passe dans une autre zone, invisible depuis la rue, où des conseillers l'aident à faire son choix. Des messages appelant à la modération font office de décoration. Quant à la marchandise, qui se décline en fleurs fraîches et séchées, huiles et joints déjà roulés, elle est présentée dans des sachets ou des flacons, sans aucun fla-fla. Les taux de THC et de cannabidiol (CBD) sont inscrits sur chaque emballage. On est beaucoup plus proche de la pharmacie que de l'échoppe de rasta.

Le gramme le moins cher coûte 5,25 dollars canadiens (3,50 euros). Ce prix a été fixé en fonction de celui du marché noir, que Statistique Canada estime à 5,82$ le gramme au Québec, soit 3,88 (pour l'ensemble du Canada, c'est 6,74$ le gramme, ou 4,49). Le mantra de la SQDC peut être résumé ainsi: assez cher pour ne pas encourager la consommation, mais assez bon marché pour décourager le commerce illicite.

Pour beaucoup de fumeurs, «ça ne va rien changer»

Avec l'arrivée d'une concurrence légale et bien organisée, est-ce la fin des haricots pour les dealers? On a posé la question à Francis*, un amateur assumé de cannabis qui dit fumer son joint chaque jour. Il vit dans une région rurale et n'est pas convaincu par l'offre de la SQDC: «J'ai regardé le site web: le pot le moins cher est de l'indica, qui a plutôt tendance à assommer et fatiguer. Je préfère le sativa, qui est davantage social. Pour obtenir la qualité que je désire, ça me coûterait plus de 200$ pour une once [28 grammes] à la SQDC. Or, j'ai l'habitude de payer 150$ pour cette quantité, et je suis très satisfait de mon vendeur, qui me fournit un produit d'une qualité exceptionnelle».

Francis ira à la SDQC «pour essayer» ou pour des achats d'appoint, mais continuera à faire confiance à son dealer attitré. D'ailleurs, il affirme que ce dernier ne craint aucunement la légalisation. «Ici, en campagne, ça ne va rien changer. Par contre, pour des fumeurs occasionnels qui vivent à Montréal, c'est mieux d'aller dans un magasin de l'État que d'acheter à quelqu'un de louche que tu ne connais pas.»

À Montréal justement, le marché noir s'est adapté de la manière la plus logique qui soit face à ce nouveau rival qu'est la SQDC: en cassant les prix. Les revendeurs qui rôdent autour de la rue Sainte-Catherine ont encore une certaine marge de manœuvre: «J'achète mon gramme 4$», s'amuse un jeune homme lorsqu'un reporter de la chaîne de télévision TVA Nouvelles lui demande s'il est capable de concurrencer le prix proposé en boutique.

Davantage d'offre, mais encore plus de demande

En y regardant de plus près, on voit que les prix sont en baisse constante depuis 2012: -30% sur cette période, d'après les chiffres de Statistique Canada ci-dessous. Pour James Eaves, un professeur au Département de management de l'Université Laval (à Québec) qui s'intéresse à l'économie agricole, cela est lié au fait qu'à cette époque, Santé Canada (le ministère de la Santé) a commencé à délivrer des permis pour la production de cannabis médical, faisant immédiatement augmenter l'offre. La légalisation de la marijuana récréative va donc accroître le phénomène, si on a bien suivi. «Oui, les prix vont continuer à baisser puisque le nombre de producteurs va augmenter, explique James Eaves, mais la baisse qu'on observe depuis quatre ou cinq semaines est aussi liée au fait qu'on est en pleine période de récolte pour les producteurs d'extérieur.» Cette baisse des prix n'est pas forcément une mauvaise nouvelle pour les dealers, puisqu'ils obtiennent alors leur marchandise à un prix plus bas.

La SQDC elle-même ne se fait pas d'illusions: la première année, elle espère récupérer seulement 30% de l'activité du marché noir. Pour ce faire, elle a signé des contrats d'approvisionnement avec six fournisseurs, pour un total de cinquante-huit tonnes. Bien que ces quantités soient amenées à augmenter à mesure que de nouvelles succursales ouvriront, on est encore loin des 140 tonnes consommées par année au Québec. Le déploiement assez lent de la nouvelle société sur un territoire immense ne joue pas en sa faveur. Si elle a mis en place un service de vente par internet avec livraison par la poste, bien des dealers livrent à domicile en quelques minutes seulement… et après son heure de fermeture (à 21 heures en semaine et 17 heures le week-end).

La situation n'est guère différente à l'échelle canadienne, où 650 tonnes sont consommées annuellement, un marché que Statistique Canada évalue à près de six milliards de dollars (quatre milliards d'euros). L'Institut C.D. Howe, un think tank basé à Toronto, calcule que les producteurs enregistrés ne satisferont qu'à 38% de cette demande dans la première année.

Cette pénurie devrait toutefois se résorber avec le temps, puisque le nombre de producteurs autorisés augmente rapidement. Le plus gros producteur du Québec, HEXO, produira 108 tonnes de cannabis annuellement d'ici quelques années.

La part incompressible du marché noir

Mais l'exemple du Colorado montre qu'il est impossible d'éradiquer le marché noir: dans l'État américain qui fut le premier territoire nord-américain à légaliser l'usage récréatif de l'herbe il y a quatre ans, celui-ci se porte très bien, au point d'occuper 15% du temps de la Drug Enforcement Administration (DEA), selon ce qu'un superviseur de cette agence anti-drogues a confié à Radio-Canada. C'est trois fois plus qu'avant 2014, affirme-t-il. Bien sûr, dans ce cas-ci, le trafic est bien aidé par le fait que le cannabis est toujours prohibé dans les États voisins.

La police québécoise anticipe toutefois une recrudescence de l'activité: elle a créé une nouvelle escouade de cinquante-quatre agents pour lutter contre la contrebande de cannabis. Mais les amendes pour vente non autorisée, qui s'élèvent à 5.000 dollars pour une première infraction, ne sont pas vraiment dissuasives pour les dealers, pense James Eaves –le gouvernement fédéral a de son côté serré la vis en ce qui concerne la vente aux mineurs, qui pourra valoir jusqu'à quatorze ans d'emprisonnement.

«Le marché noir est très enraciné dans notre société, cela va prendre beaucoup de temps pour l'éliminer, juge le professeur. Et même si la SQDC a le monopole sur les magasins, elle ne l'a pas sur le web, où les vendeurs clandestins pullulent. Je peux vous trouver dix sites tout de suite si je veux! J'ai l'impression que c'est là que les gros consommateurs achètent.»

Les dealers de quartier ou du net pourraient également bénéficier d'un coup de pouce inespéré: le nouveau Premier ministre du Québec, François Legault, aimerait repousser à 21 ans l'âge légal pour consommer du cannabis, fixé à 18 ans par Ottawa. «Chaque fois qu'un règlement rend quelque chose illégal, cela représente une opportunité pour le marché noir de croître», affirme James Eaves. La bête est décidément difficile à contrôler… comme un savon parfumé de cannabis qui vous glisse entre les doigts.

*Le prénom a été modifié.

Rémy Bourdillon

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