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Au Brésil, les cathos de gauche perdent la main face aux évangéliques pro-Bolsonaro

Temps de lecture : 11 min

Le célèbre frère dominicain Frei Betto, qui a contribué à la création du Parti des travailleurs de Lula, regarde, sidéré, le Brésil «basculer dans la dictature».

Prière de soutien à Jair Bolsonaro dans une église évangélique de Brasilia, le 21 septembre 2018 | Evaristo Sa / AFP
Prière de soutien à Jair Bolsonaro dans une église évangélique de Brasilia, le 21 septembre 2018 | Evaristo Sa / AFP

Cet article est le premier volet d'une série de trois articles sur le Brésil d'aujourd'hui, pour comprendre pourquoi le candidat d'extrême droite Jair Bolsonaro est aux portes du pouvoir.

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«Retourner dans la clandestinité? J’y songe sérieusement.» Celui qui me parle ainsi, à la terrasse d’un café d’Ipanema, à Rio de Janeiro, est un frère dominicain de réputation mondiale, connu sous le nom de Frei Betto. Il ajoute: «Si Jair Bolsonaro [le candidat de l’extrême droite] est élu le 28 octobre et que je sens que les choses tournent vraiment mal, la première chose que je ferai sera de penser à re-rentrer dans la clandestinité. Je ne vais pas rester ici, à Ipanema, où tout le monde peut me voir et me trouver. Je vais devoir être plus prudent.»

Frei Betto est l’une des figures catholiques et socialistes majeures du Brésil. Entre les deux tours de l'élection présidentielle, il revient sur son parcours, à la lumière de la «situation politique désespérée» d’aujourd’hui.

Il faut dire que la prison et la clandestinité, Frei Betto les a déjà connues. Il a été un habitué des geôles brésiliennes durant la dictature (1964-1985): «J’ai été arrêté deux fois. La première fois, c’était ici, à Rio, en 1964, pendant quinze jours. La deuxième fois, ce fut en 1969, à Rio Grande do Sul, et je suis resté dans une prison de São Paulo pendant quatre années. Je n’ai jamais fui le Brésil. J’ai continué à me battre jusqu’à la fin de la dictature. Ce n’est pas que j’étais plus courageux qu’un autre. La prison, en fait, m’a permis d’oublier la peur.»

Frei Betto à Quito (Équateur), le 24 mars 2017 | Rodrigo Buendia / AFP

Pour préparer notre entretien, j’ai lu ses Lettres de prison, rassemblées dans un livre célèbre au Brésil (traduit en français aux éditions Desclée de Brouwer en 1972, puis au Cerf en 1980). «Aujourd’hui à [minuit] nous avons commencé une grève de la faim pour protester contre l’isolement [de nos] camarades. […] Les autorités policières pensent que ce sont les dominicains qui ont organisé la grève. Aucun doute que notre participation les embête suprêmement! […] La perte de la liberté n’entraîne pas celle de la dignité. C’est pourquoi en prison, je refuse de plier devant les injustices. […] J’ai avec moi le crucifix que, durant toute notre enfance, j’avais vu au-dessus du lit de maman. Elle me l’a donné aussitôt après mon arrestation.»

«Mon histoire est celle de la gauche chrétienne»

À 74 ans, Frei Betto n’a pas peur de Bolsonaro. Il a vu d’autres coups d’État. Et il n’a pas hésité à comparer le candidat d'extrême droite à Hitler.

«Attendons de voir ce qui va se passer. J’ai comparé l’élection de Bolsonaro à celle d’Hitler. Hitler aussi a été élu démocratiquement en 1933. Les choses sont devenues bien pires, par la suite, comme nous le savons tous. Est-ce que ce sera la même chose avec Bolsonaro? Je ne l’exclus pas.»

Frei Betto, de son vrai nom Carlos Alberto Libânio Christo, est avec le prêtre péruvien Gustavo Gutiérrez et le frère brésilien Leonardo Boff l’une des figures majeures de la Théologie de la libération, un courant de pensée de gauche ayant eu un immense impact en Amérique du Sud –et au-delà– depuis les années 1970. La pape François est lui-même un héritier de cette théologie (comme en atteste la canonisation récente de Óscar Romero), bien qu’il ait cherché à s’en démarquer.

Toute sa vie, Frei Betto a navigué entre la politique et la foi, militant de gauche catholique de la première heure et auteur de nombreux livres à succès en faveur d’une théologie de gauche. On lui doit notamment un livre essentiel d’entretiens avec Fidel Castro, dont il fut proche, et qui a marqué un tournant dans l’histoire du catholicisme à Cuba.

«Mon histoire est celle de la gauche chrétienne. Je viens de l’action catholique. Au Brésil, celle-ci était divisée –comme en France– en JOC, JEC, JAC, JUC, etc. On parlait des A, E, I, O, U: la Jeunesse ouvrière chrétienne, la Jeunesse étudiante chrétienne, la Jeunesse agricole, la Jeunesse universitaire. Moi, je venais de la JEC et de la JUC. Parallèlement, je me suis beaucoup investi dans les communautés ecclésiales de base, les fameuses CEB».

Ces mouvements «cathos de gauche» ont été très influents partout dans le monde, mais particulièrement au Brésil. Les CEB, où on lisait la Bible dans des dizaines de milliers de petites unités, les groupes étudiants et les actions communautaires ont permis un maillage du territoire –jusque dans les favelas pauvres, où il manquait des prêtres. Sous la dictature, ces groupes souterrains ont été un ferment de dissidence, et bientôt de résistance. Frei Betto fut l’un de leurs inventeurs et développeurs dans tout le pays.

Après le coup d’État de 1964, ces réseaux catholiques se sont mis à avoir une influence plus importante encore, notamment pour l’alphabétisation, la pratique catholique ou les actions de solidarité. Ils forment un véritable terreau sur lequel le Brésil démocratique va se construire, en 1985, notamment autour du Parti des travailleurs (PT), qui se nourrit de cette expérience. Ce qui vaut à Frei Betto, qui fut dès cette époque un proche ami de Lula, d’être considéré comme l’un des artisans de son parti et l’un des mentors du futur président du Brésil.

«Je suis devenu un proche ami de Lula parce que j’ai travaillé pendant vingt-deux ans, sur le plan pastoral, avec les travailleurs des zones industrielles de São Paulo où il était et où le PT est né. Pourtant, je n’était pas moi-même PT: j’ai toujours d’abord été un frère dominicain. Le Parti des travailleurs est né principalement de trois courants: les forces syndicales qu’incarnait Lula, les CEB, dont j’étais l’un des représentants, et la gauche clandestine. Il y a eu d’autres composantes, comme les intellectuels ou l’université, mais les trois courants principaux furent ceux-là. Lula a toujours dit que le PT a pu s’étendre facilement partout au Brésil grâce aux CEB. Beaucoup de militants politiques ont débuté dans l’Église.»

À son corps parfois défendant, Frei Betto est devenu l’une des figures tutélaires du PT: entrant quasiment au gouvernement, il fut le conseiller spécial du président pour coordonner le fameux programme Fome Zero («Zéro faim»), l’un des emblèmes des «années Lula».

«Celui qui sera élu devra rendre des comptes à la société»

Cette époque où une partie de l’Église luttait contre la dictature ou se mêlait avec le Parti des travailleurs semble bien lointaine. Aujourd’hui, l’Église brésilienne est divisée et les évangéliques militent ouvertement pour le candidat d’extrême droite Jair Bolsonaro, dont la victoire au second tour est anticipée par beaucoup.

Une évolution qui a pris l’Église catholique de court, comme le reconnaît Odilo Scherer, le cardinal-archevêque de São Paulo, lors d’un entretien à l’archevêché. «On est très prudents en ce moment. On doit pas trop parler; il nous faut rester calmes. Pour le moment, il n’est pas question pour nous d’interférer dans le processus [électoral]. Ce ne serait pas une bonne chose. Toutes les fois que l’Église s’est politisée, elle s’est trompée», estime-t-il.

Le cardinal à São Paulo (Brésil), le 16 décembre 2016 | Miguel Schincariol / AFP

Mais le cardinal, autorité la plus influente de l’Église catholique brésilienne actuelle, ajoute: «Il y a une préoccupation légitime par rapport à ce qui peut se passer au deuxième tour. Celui qui sera élu devra rendre des comptes à la société. Le Brésil a des structures politiques, des institutions qui doivent être respectées. On n’élit pas le 28 octobre un dictateur: il y a la loi, il y a la Constitution brésilienne qui doit aussi être respectée. Nous jugerons sur les actes.»

Ce discours de prudence n’est pas celui des évangéliques. Désormais force majeure de la vie religieuse et politique au Brésil, nombreux sont les pasteurs évangéliques qui militent ouvertement pour Bolsonaro; plus de 70% des évangéliques voteraient pour le candidat de la droite extrême, selon plusieurs sondages.

Le maire de Rio, Marcelo Crivella, un évêque de l’Église universelle du royaume de Dieu, a déjà été élu en 2016 sur une plateforme mi-politique, mi-religieuse. Les évangéliques disposent désormais au Brésil de partis politiques, notamment l’influent Parti républicain brésilien (PRB) dont Crivella est membre, et de nombreux relais médiatiques, en particulier avec le groupe Record.

On le voit, les évangéliques ont aujourd’hui un projet politique clair, sont en quête de pouvoir et comptent bénéficier d'une influence électorale –un cléricalisme qui se fait de moins en moins discret.

Durant sa campagne, où l’on a eu du mal à voir émerger un programme politique cohérent, en dépit de ses slogans répétés sur «la patrie, la famille et Dieu», Bolsonaro a néanmoins fait plusieurs promesses controversées aux évangéliques, par exemple en leur promettant un rôle dans l’organisation des crèches.

«C’est la guerre civile, ici»

Dans la favela de Rocinha à Rio, où vivent au moins 100.000 personnes dans la pauvreté et souvent dans la violence, j’assiste à l’office avec le père Luis Correa Lima. Jésuite et de gauche, professeur d’histoire et de religion à l’Université catholique, le prêtre m’a proposé de l’accompagner dans cette paroisse baptisée Notre-Dame-de-Bon-Voyage, où il célèbre deux messes chaque dimanche.

«Bolsonaro ne pourrait pas venir ici, me dit-il, en souriant. Losqu’un membre d’un gang meurt, ils viennent à la messe ici. Parfois, leur grand chef y participe même en personne, mais les armes restent dehors.»

Il faut avoir assisté à de telles célébrations, un brin ésotériques, où tout le monde chante aux rythmes d’une guitare acoustique sonorisée et d’un clavier électronique, remuant les mains dans le ciel, pour comprendre la place de la religion dans les favelas. Aussi modeste soit cette paroisse catholique, tout y est: la procession initiale avec les enfants de chœur; le Christ allumé par des projecteurs de lumière bleue, comme dans une boîte de nuit; la foule qui déborde de partout, les femmes enguirlandées, les jeunes assis par terre, des drogués juste sortis du bureau de Narcóticos Anônimos, situé lui aussi dans la paroisse; et même un fou qui s’installe devant l’autel sans bouger pendant la messe, et que personne ne chasse. «Le père Lima aime célébrer ici», me dit frère Tiago, un franciscain habitant sur place.

Célébrations du Vendredi saint dans la favela de Rocinha à Rio de Janeiro (Brésil), le 30 mars 2018 | Mauro Pimentel / AFP

Entre les deux messes, nous retrouvons Lima, Tiago et le maître franciscain du lieu pour dîner. «Les gens votent contre le PT, c’est aussi simple que ça», dit le père Luis Correa Lima. On me montre des fake news, innombrables, que les prêtres ont reçu sur leurs comptes WhatsApp. «Pour Bolsonaro, les Noirs, les indigènes, les homos, les sans-terre, les descendants des esclaves: tous ceux-là sont la cause de tous les problèmes», me dit frère Tiago, exaspéré.

Les trois religieux hésitent entre la peur et le désespoir. Mais aucun n’a prévu de partir. «C’est irrationnel ce que l’on vit ici en ce moment, il faut attendre que ça passe et, entre-temps, essayer de survivre. La démocratie est fragile au Brésil», me dit notre hôte franciscain.

Ce qui est le plus étrange, c’est l’extrême division de l’Église catholique. Le Jésuite et les deux Franciscains me montrent un groupe privé WhatsApp réservé aux prêtres, baptisé «Vicariato Sul». J’y vois une majorité de religieux défendre Bolsonaro, et des invectives des uns et des autres dans une grande confusion d’images et de fake news. «C’est la guerre civile, ici», résume le père Lima, sans que je ne sache trop s’il parle de sa favela, du groupe WhatsApp ou du pays –des trois à la fois, sans doute.

On mange une brioche aux lardons devant une belle reproduction du Caravage lorsque soudain, Frère Tiago lance: «Le pape François, lui, vote pour Haddad!» (le candidat de la gauche). Tout le monde éclate de rire.

«Sécurité contre liberté, voilà ce que propose Bolsonaro»

Que s’est-il passé au Brésil pour en arriver à la situation actuelle? Comment se fait-il que les pauvres aient, pour une part, abandonné la gauche et le PT pour le candidat Bolsonaro et les évangéliques?

Frei Betto avance ses explications: «Pour aller vite, je dirais que le PT, durant les deux premiers mandats de Lula et le mandat de Dilma Roussef, a été le meilleur exemple de gouvernement de notre histoire républicaine. Mais il a fait des fautes extrêmement graves, parmi lesquelles il y a, bien sûr, la corruption et une tendance à s’être associé avec des partis qui étaient ses ennemis –ce que l'on a plus tard payé au prix fort. Mais je dirais que la faute la plus grave aura été, pour le PT, d’avoir gagné les élections grâce à un mouvement populaire et, une fois au pouvoir, d’avoir pris ses distances avec les forces qui ont permis cette victoire [...]. Du coup, le PT a créé une nation de consommateurs plus qu’une nation de citoyens. Il n’a pas permis aux Brésiliens d’apprendre à faire de la politique, à avoir des débats d’idées. Et on voit le résultat aujourd’hui.»

L’autre grand fautif, selon Betto, c’est Edir Macedo, le pasteur évangélique néo-charismatique qui a fondé l’Église universelle du royaume de Dieu et est à la tête de l'important groupe de médias de masse Record. «Lula et Dilma Roussef étaient des anges aux yeux d’Edir Macedo; maintenant, ils incarnent le diable pour lui.»

Lorsqu’il me parle, je sens le catholique Betto dépité: tous ses efforts sociaux et religieux depuis plus de cinquante ans pourraient être dilapidés en une seule élection.

«L’église évangélique a construit une incroyable “narration”, une sorte de théologie de la prospérité, qui est tout à fait compatible avec l’ultra-capitalisme. Elle repose sur une relation privée, personnelle, avec Dieu, avec lequel vous allez trouver des solutions [à vos problèmes personnels] pour être heureux. Pas la peine de vous remettre en question, de critiquer, de questionner», ajoute Betto.

Beaucoup parlent de Bolsonaro comme d’un sauveur. Avec ses remèdes simples aux problèmes complexes de la sécurité et de la corruption (il faut armer les gens, ouvrir des prisons, tirer sur les vagabonds dans les favelas, réintroduire la peine de mort), le candidat apparaît pour nombre de Brésiliennes et Brésiliens comme le couteau suisse dont le pays a besoin. Frei Betto en parle lui comme d’un «avatar».

Manifestation de soutien à Jair Bolsonaro à Rio de Janeiro (Brésil), le 21 octobre 2018 | Carl de Souza / AFP

Les institutions sont en crise; la classe politique est totalement discréditée par la corruption; les fake news ont envahi la vie publique et les partis sont haïs. Une trentaine d'entre eux sont représentés dans le nouveau Parlement, où le parti de Bolsonaro n’a obtenu qu’une cinquantaine de sièges sur 513 –un peu moins que le PT. Il lui faudra créer une coalition pour gouverner, dont les contours restent à définir.

Et Frei Betto de conclure: «Sécurité contre liberté, voilà ce que propose Bolsonaro: troquer ses libertés pour avoir plus de sécurité. C’est une idée profondément réactionnaire, comme si on ne pouvait pas se battre pour les deux choses à la fois.»

Frédéric Martel Journaliste et chercheur

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