Culture

«La Tendre indifférence du monde» et «Dakini», beautés lointaines

Temps de lecture : 5 min

Ce mercredi 24 octobre sortent sur les écrans deux très beaux films. Découverts dans des grands festivals, ils sont originaires de pays d’Asie qui n’occupent pas souvent l’affiche.

Jamyang Wangchuck et Sonam Tachi Choden dans Dakini | Jupiter Films
Jamyang Wangchuck et Sonam Tachi Choden dans Dakini | Jupiter Films

Révélé au Festival de Cannes, La Tendre indifférence du monde n’est pas spécialement tendre, et encore moins indifférent: dans des paysages citant avec humour les tableaux classiques de la peinture française du XIXe siècle, le cinéaste kazakh Adilkhan Yerzhanov met en mouvement une aventure amoureuse, burlesque et brutale.

Les tribulations de la belle et forte Saltanat et du vaillant et généreux Kuandyk tiennent de la chronique de la corruption générale qui affecte la région, autant que du conte des Mille et Une Nuits. Mais c’est surtout un sens du plan et du cadre, une élégance joueuse et ferme à la fois, qui fait de ce film un grand moment de joie pour ses spectateurs.

Révélé au Festival de Berlin, Dakini tisse élégamment enquête policière et magie. Par les forêts, les montagnes, les villages mais aussi les villes modernes du Bhoutan, Dechen Roder compose une quête sensuelle qui met en jeu les contradictions d’une société où tradition mystique et téléphones portables, attachement à la terre, archaïsme et spéculation se combinent –là comme ailleurs, mais là comme ailleurs selon des modalités particulières.

Dakini conte les tribulation de la belle et forte Choden, accusée d’être une sorcière par les villageois parce qu’elle vient d’ailleurs, et de l’opiniâtre et taiseux Kinley, le policier chargé de l’enquête sur la mort d’un abbesse dans laquelle la jeune femme est la suspecte numéro 1.

Le titre du film, qui est aussi le titre que revendique l'héroïne, désigne des femmes ayant atteint un niveau supérieur de spiritualité –qualité qui, au Bhouthan comme ailleurs, n'est plus forcément très bien cotée.

Le film accompagne ainsi du même mouvement quête spirituelle et enquête policière, avec la force d'une évidence, même quand le surnaturel s'en mêle.

Lointains

Scénarios, mises en scène, interprètes, ce sont deux films aussi réussis que singuliers. Si l’un était américain et l’autre espagnol, il ne viendrait pas à l’idée de les rapprocher. Leur provenance, et certains aspects de la séduction qu’ils peuvent susciter ici, appellent pourtant encore quelques mots, qui les concernent tous deux.

Ces films viennent de loin. «Loin» est évidemment une notion éminemment relative, où la distance n’est qu’un paramètre parmi d’autres –nous avons cessé peu à peu de trouver lointains au moins une partie des cinémas japonais, chinois, sud-coréen, les samouraïs, Bruce Lee, les fantômes et succubes locaux y ont contribué.

Encore faudrait-il questionner ce «nous», désignant non seulement nos concitoyens et nos voisins géographiques, mais aussi les «Occidentaux», et leur fâcheuse tendance à se considérer comme le centre du monde et la mesure de toute chose, au cinéma aussi. Dans l'affaire, le «nous» est aussi problématique que le «eux».

Le cheminement, dans les forêts et les villages, mais aussi dans les émotions, des deux protagonistes de Dakini. | Jupiter Films

Compte tenu de la situation du cinéma dans leur propre pays, on ne peut non plus ignorer qu’un réalisateur kazakh ou qu'une réalisatrice bhoutanaise a besoin de formes de reconnaissances hors de chez lui pour continuer à travailler.

Les festivals internationaux sont les principaux points de rencontre possibles pour leurs œuvres, avec éventuellement ensuite la possibilité d’une distribution commerciale, notamment en France, de loin le pays du monde le plus accueillant à la diversité des films, ou sur des chaînes câblées et plateformes VOD.

Cette situation engendre le reproche récurrent de films moins authentiques, conçus pour plaire à la jet-set festivalière plutôt qu’à son propre public. Mais personne n’a jamais, heureusement, énoncé les critères d’une telle authenticité –sauf à reconnaître le maître auquel se réfère sans le dire ces contempteurs: le Divin Marché.

Le tour du monde immobile inventé par Kuandyk (Kuandyk Dussenbaev) pour Saltanat (Dinara Baktybayeva), une idée possible du cinéma. | Extrait de la bande annonce de La Tendre indifférence du monde

Ces films ont des spectateurs, qui pour n’être pas, du moins au début, des compatriotes du réalisateur, n’en sont pas moins estimables. Et l’histoire montre que c’est souvent grâce à une reconnaissance conquise sur la scène internationale que ces cinéastes peuvent aussi conquérir une place chez eux.

Cela ne dispense en rien tout spectateur, proche ou lointain, de se rendre sensible à ce qui peut être perçu de sincérité ou de rouerie dans chaque film en particulier. Mais la question est, ou en tout cas devrait être la même avec un film tourné en Normandie ou en Californie.

Sans instrument de mesure préétabli, instrument par définition douteux hors les répugnants critères communautaristes (seul un Africain peut juger d’un film africain, une femme d’un film fait par une femme, un gay autrichien et végétarien d’un film fait par un… etc. Infernale folie!), chacun reste tributaire de ses critères affectifs, politiques, esthétiques.

Je dirais alors très simplement, très subjectivement et très fortement que La Tendre indifférence du monde et Dakini m’ont semblé d’une grande droiture, d’une impeccable exigence par rapport aux enjeux artistiques et sociaux au sein desquels ils naissent –pour ce que je peux en connaître, et bien sûr aussi en ignorer.

Beautés

Sans s’y réduire, les deux films tirent grand parti de la présence de deux très belles femmes –et on confond ici à chaque fois le personnage (Saltanat, Choden) et l’actrice (Dinara Baktybayeva dans un cas, Sonam Tashi Choden dans l’autre).

Formulée en termes de genre, la question ici sexiste est au fond la même que celle de l’exotisme sous influence postcoloniale évoquée précédemment.

Que le film soit réalisé par un homme, Yerzhanov, ou par une femme, Roder, le personnage féminin est d’une force et d’une autonomie qui, sans négliger les ressources de la séduction –celle qu'il exerce sur les protagonistes masculins des films comme sur des spectateurs de tous sexes–, n’y enferme pas les héroïnes.

Venus de sociétés pas particulièrement renommées pour leur féminisme, le film kazakh qui connaît Jacques Tati et le burlesque américain, et le film bhoutanais qui connaît Le Grand sommeil et Le Privé montrent combien, sans tripatouillage politiquement correct, les grands genres cinématographiques peuvent à la fois prendre en charge des réalités très différentes de celles où ils sont nés, et déplacer les lignes de force dramatiques.

Une mise en mouvement exemplaire losrqu'elle se fait en faveur de personnages féminins traditionnellement assignés à des rôles de faire-valoir ou de malfaisance.

La Tendre indifférence du monde

d'Adilkhan Yerzhanov, avec Dinara Baktybayeva, Talgat Sydykbekov

Séances

Durée: 1h39

Sortie le 24 octobre 2018

Dakini

de Dechen Roder, avec Sonam Tachi Choden et Jamyang Wangchuck

Séances

Durée: 1h58

Sortie le 24 octobre 2018

Jean-Michel Frodon Critique de cinéma

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