Monde

Les hauts et les bas de la Chimerica

Daniel Vernet, mis à jour le 08.02.2010 à 11 h 20

Chine et Etats-Unis sont liés par des intérêts communs qui à la fois les rapprochent et les divisent.

«Chimerica». L'expression qui avait fait florès au XIXe siècle quand les coolies chinois posaient les voies du chemin de fer dans les Montagnes rocheuses est de nouveau d'actualité. C'est une autre façon d'appeler le G2, ce duo sino-américain censé dominer la gouvernance mondiale. Certains s'en réjouissent. D'autres la craignent. Le terme G2 a été forgé à la suite des rencontres ou des apartés entre les dirigeants de Washington et de Pékin, ces derniers mois, à la faveur de la crise financière et économique. Au sommet de Copenhague sur le changement climatique, on a vu une sorte d'alliance sino-américaine bloquer les ambitieux projets de l'Europe.

Les Chinois récusent le terme de G2. Il ne convient pas toujours non plus aux Américains, même si certains commentateurs cherchent une explication du système international dans la restauration du duopole de la guerre froide, la Chine ayant pris la place de l'Union soviétique.

Des accrochages, pas de guerre

Il y a une part de vérité dans ce G2. Les Etats-Unis et la Chine sont en passe d'être les deux économies les plus puissantes du monde. Au-delà de ce constat, les deux pays sont liés par des intérêts communs qui à la fois les rapprochent et les divisent. Pendant des années, les Américains n'ont pu consommer au-dessus de leurs moyens que grâce aux produits bon marché exportés par la Chine et aux surplus en devises engrangés par elle. La Chine reste le principal acquéreur de bons du Trésor des Etats-Unis et finance ainsi le déficit de leur balance des paiements.

Cet intérêt mutuel n'empêche pas les disputes commerciales. Chacun accuse l'autre de protectionnisme, prend des mesures restrictives pour l'importation de certains biens, pour des raisons économiques ou politiques, Washington accusant Pékin de la majeure distorsion dans les termes de l'échange par le maintien artificiel d'un yuan sous-évalué, afin de subventionner ses exportations. Il est peu probable toutefois que ces accrochages débouchent sur une véritable guerre commerciale.

Il en va de même pour les relations politiques. Les ventes d'armes américaines à Taiwan ou l'invitation du dalaï-lama à la Maison Blanche provoquent certes des réactions indignées des dirigeants chinois, voire quelques mesures de rétorsion, parce qu'elles touchent à deux tabous de la politique chinoise. Mais Chinois comme Américains savent ne pas aller trop loin. Les uns et les autres testent les réactions des partenaires dans un face-à-face qui prend parfois les allures d'un bras de fer, tout en s'arrêtant avant que des différends partiels n'aboutissent à un conflit global.

La Chine, géant en voie de développement

Ce n'est pas la première fois depuis le rétablissement des relations diplomatiques entre les Etats-Unis et la République populaire de Chine dans les années 1970 qu'on assiste à ce jeu du chat et de la souris. Mais le rapport de forces entre les deux protagonistes a changé. La Chine est devenue une puissance économique et commerciale, confortant ainsi son statut de puissance politique. En même temps (les dirigeants de Pékin insistent toujours sur ce point), elle reste un pays en voie de développement où quelque 150 millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté. Elle est tributaire d'une mondialisation sans à-coups afin de poursuivre son développement, même si elle a tendance à interpréter à son avantage les règles du commerce international.

La tension perceptible ces derniers jours dans les relations sino-américaines n'est sans doute qu'un épisode dans une plus large redistribution des cartes. En arrivant au pouvoir, Barack Obama a essayé de définir un nouveau partenariat avec Pékin. Il a donné la priorité à un dialogue géopolitique destiné à intégrer mieux la Chine dans la politique de ce qu'on appelle «la communauté internationale» et qui n'est souvent qu'un masque de l'Occident. La coopération de la Chine est essentielle sur des sujets tels que le statut de la Corée du Nord ou le programme nucléaire iranien.

Les droits de l'homme en sourdine

Pour s'assurer les bonnes grâces de Pékin, le président américain a mis en sourdine le thème des droits de l'homme. Cela n'a pas suffi à amadouer les dirigeants chinois qui se font un malin plaisir à tester la fermeté d'un nouveau président américain qu'ils savent dans une position de relative faiblesse. Après tout, la Chine a contribué pour moitié à la croissance mondiale de 2009. La crise globale aurait été plus grave si elle n'avait pris d'importantes mesures de relance, qu'elle met en avant à toutes les réunions du G20. Mais elle ne l'a pas fait par pur altruisme. C'était son intérêt bien compris, celui d'une population de plus en plus nombreuse habituée aux plaisirs de la société de consommation, celui d'un pays qui a encore d'énormes besoins de développement.

En livrant des armes à Taïwan, en recevant le dalaï-lama, en relançant une campagne publique contre la sous-évaluation de la monnaie chinoise, Barack Obama montre qu'il a compris les limites de la politique de la main tendue. Celle-ci n'est pas propre à impressionner les dirigeants communistes de Pékin. Avec eux, les règles du jeu sont plus subtiles, mélange de fermeté et de sourires, alternance de rapprochements et de confrontations. Mais il est probable que les chocs frontaux resteront dans les limites d'un système international partagé, bon gré mal gré, par les deux protagonistes. Car les dirigeants chinois ne trichent pas quand ils déclarent: «Nous sommes tous dans le même bateau.»

Daniel Vernet

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Image de une: Barack Obama et Hu Jintao, en novembre 2009. Jason Lee / Reuters

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