Monde

L'Afrique doit-elle aider Haïti?

Pierre Malet, mis à jour le 07.02.2010 à 14 h 37

Comment l'Afrique, qui a déjà tant de problèmes, peut-elle aider Haïti?

En Afrique aussi, les images du drame haïtien ont bouleversé. D'autres populations noires qui souffrent le martyre. Comme si Haïti était un peu un miroir de l'Afrique et de ses souffrances. Le sentiment de communion est d'autant plus fort que la majorité des populations haïtiennes sont d'origine africaine.

Le sentiment de communauté est particulièrement fort avec les Béninois. Bien des rites vaudous pratiqués à Haïti sont très proches de ceux du Bénin. A Cotonou, l'organisation d'un Téléthon en faveur des Haïtiens serait même à l'étude. Le sentiment de proximité culturelle avec Port-au-Prince est encore plus fort en Afrique francophone. Les Haïtiens s'expriment dans la même langue. D'autre part, il existe des communautés haïtiennes en Afrique, notamment à Dakar.

L'élan de solidarité en faveur de Haïti a été spectaculaire. La République démocratique du Congo a promis 2,5 millions de dollars. La Côte d'Ivoire et le Sénégal, un million de dollars chacun. Le Liberia et la Sierra Leone, pays qui sortent à peine de terribles guerres civiles, ont promis 50 000 et 100 000 dollars. Même le Rwanda veut lui aussi offrir 100 000 dollars.

Le Président sénégalais, Abdoulaye Wade est allé encore plus loin puisqu'il propose une «région du Sénégal» aux Haïtiens qui voudraient retourner sur la terre de leurs ancêtres.

Il a notamment déclaré: «Devant ces calamités naturelles sur l'île de Haïti, avec notamment ce dernier tremblement de terre dont les conséquences sont catastrophiques, l'Afrique doit entamer une réflexion sur cette question. Je crois que nous devons imaginer une solution durable. Il faudrait évacuer les populations vers l'Afrique. Il s'agit de leur offrir notre hospitalité».

Rêves d'Occident

Mais les Haïtiens ont-ils vraiment envie de retourner sur la «terre de leurs ancêtres?». Rien n'est moins sûr. Ils rêvent des Etats-Unis, du Canada ou de la France... Et très rarement de l'Afrique.

Comme le souligne le quotidien dakarois Kotch: «Dans tous les cas, le principal concerné par cette affaire, le peuple Haïtien, n'est pas franchement emballé par l'idée présidentielle. Les Haïtiens préfèrent de loin aller se réfugier aux Etats-Unis ou au Canada où ils comptent  de nombreux compatriotes plutôt que de venir s'entasser  en Afrique du côté des «damnés de la terre» comme dirait Frantz Fanon».

Réagissant à cette proposition étonnante, l'écrivain haïtien Eric Sauray a déclaré sur RFI (Radio France internationale): «l'Afrique est une terre d'imagination pas de recours». Il a mis en en garde contre le risque de «deuxième échec pour ceux qui sont prêts à faire le chemin à l'envers».

Alors qu'il participait au Forum de Davos, en Suisse, le président Wade a fait une autre proposition surprenante. Le chef de l'Etat sénégalais a annoncé qu'il avait élaboré un «projet de loi visant à établir un prélèvement obligatoire de trois jours sur les salaires des agents du secteur public et du secteur privé du pays, en vue d'aider Haïti».

Tensions

A Dakar, la tension monte. «Déjà en temps normal, la plupart des habitants des banlieues se demandent comment ils vont faire plus d'un repas par jour. Le Sénégal est l'un des pays les plus pauvres du monde. Dès le quinze du mois, beaucoup de Sénégalais arrêtent d'acheter de la viande. Faute de moyens. Comment peuvent-ils renoncer à trois jours de salaire?» s'emporte un jeune enseignant dakarois qui gagne l'équivalent de 300 euros par mois. Dans une ville où le loyer mensuel d'un appartement dans les beaux quartiers peut s'élever à 2500 euros.

L'idée d'offrir une région du Sénégal provoque, elle aussi, la colère. «Nous manquons de terres. Les Chinois en récupèrent déjà beaucoup. Comment pouvons-nous en offrir aux Haïtiens? Et puis de toute façon, les caisses de l'Etat sont complètement vides!» explique un magistrat sénégalais, très remonté lui aussi contre son président.

En République démocratique du Congo (RDC), la population se pose encore plus de questions. Où le régime de Joseph Kabila va-t-il trouver les 2,5 millions de dollars qu'il veut envoyer aux Haïtiens? «Dans des pays aussi corrompus que les régimes africains comment peut-on être sûr que l'argent va arriver à destination? Et vraiment bénéficier aux Haïtiens» se demande Barthélémy, un juriste congolais.

Autre question sur toutes lèvres, comment un pays qui a tant de problèmes à régler peut-il aider les autres? La guerre en RDC a fait près de 4,5 millions de morts. Beaucoup d'experts estiment que ce conflit est le plus meurtrier depuis la deuxième guerre mondiale.

La mobilisation internationale est très faible. La RDC est loin des caméras. Très loin des Etats-unis. L'on y meurt dans le silence et dans l'anonymat. Rien de très spectaculaire. Quelques dizaines de morts par jour. Des morts au compte-gouttes. Mais pourtant la souffrance est tout aussi réelle qu'à Haïti.

L'indifférence aussi est grande. Au point que même les Congolais qui habitent à Kinshasa ont parfois tendance à oublier les souffrances de leurs compatriotes qui vivent plus à l'est. Aux confins de ce pays grand comme l'Europe de l'ouest. Et c'est bien dommage.

Il devrait être possible d'aider Haïti, sans oublier pour autant les populations de l'est du Congo. Ou des autres régions martyrisées d'Afrique.

Pierre Malet

Image de une: REUTERS/Carlos Barria, à Port-au-prince, Haïti. 27 janvier 2010.

Pierre Malet
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