Santé / Société

Regarder du porno n'est pas un problème

Temps de lecture : 10 min

Des décennies de méfiance paranoïaque ont failli faire ranger l’addiction au porno parmi les pathologies officiellement incluses dans la Classification internationale des maladies. Heureusement, l’Organisation mondiale de la santé ne s’y est pas trompée.

Porno. | Charles Deluvio via Unsplash CC License by
Porno. | Charles Deluvio via Unsplash CC License by

En tant que spécialistes étudiant la sexualité, nous sommes régulièrement consultés par des journalistes au sujet des «symptômes de l’addiction au porno». Souvent, il semble bien qu’ils ou elles ne cherchent que des détails sensationnels pour mieux vous décrire en long et en large, du genre «8 signes qui montrent que votre conjoint est addict au porno».

Sans surprise, nous sommes souvent sollicités pour commenter l’actualité dès qu’un État fait passer une loi de contrôle du porno en invoquant un danger de santé publique, comparant les films pornographiques à la cocaïne ou au tabac. Les journalistes voudraient nous entendre raconter des histoires dramatiques de patients hors de contrôle pour mieux vendre leurs articles à leur lectorat, c’est-à-dire vous.

Nous sommes également habitués au choc des journalistes lorsqu’ils apprennent que non, «l’addiction à la pornographie» n’est reconnue dans aucun manuel de diagnostic national ou international. En publiant la dernière version de sa Classification internationale des maladies (CIM, version 11) en juin dernier, l’OMS a décidé une nouvelle fois de ne pas reconnaître comme un trouble de la santé le visionnage de films pornographiques.

Il a été envisagé que le «visionnage de pornographie» soit inclus dans la catégorie «usage problématique d’internet», mais l’OMS a rejeté cette possibilité en raison de l’absence de preuves scientifiques de l’existence d’un tel trouble. («Sur la base des données limitées actuellement disponibles, il serait prématuré de l’inclure dans la CIM-11» a écrit l’Organisation.) Le standard américain commun, le Manuel diagnostic et statistique a produit la même décision dans sa dernière version: celle-ci ne liste donc pas l’addiction au porno.

Lobby anti-pornographie

La grande peur que suscite la pornographie remonte à plusieurs décennies, avant même l’époque de l’Amérique de Reagan et sa commission Meese sur la pornographie qui affirmait que Playboy menait à la décadence des hommes, et de David Duke qui affirmait que les films porno sont un complot juif pour diluer les races. Les journalistes couvrant ces enjeux ont donc du mal à trouver de bonnes informations fondées sur des preuves et s’appuyant sur la réalité de l’addiction au porno, en partie parce que les groupes anti-pornographie sont puissamment financés, notamment par des fonds gouvernementaux.

Les groupes de recherche qui présentent des preuves allant à l’encontre de ces discours alarmistes, parmi lesquels nous-mêmes, sont confrontés aux importantes oppositions sociales et politiques auxquelles font face leurs recherches. Nos informations ont du mal à atteindre le grand public également. Dans sa série «How not to F*ck Up Your Kids Too Bad» («Comment ne pas trop déconner dans l’éducation de vos enfants»), Stephen Marche décrit son expérience de journaliste chargé par deux médias différents d’écrire sur les risques de la pornographie: quand il ne trouvait rien qui puisse diaboliser le porno, «les rédacteurs en chef abandonnaient l’article. Ce qu’ils voulaient, c’était ce qui fait peur».

Beaucoup d’hommes entendent que regarder du porno signifie qu’ils abusent des femmes, qu’ils ne sont pas assez virils, ou qu’ils sont des pervers.

De nombreux présupposés anti-sexe subsistent encore dans notre culture, il n’est donc pas surprenant que de nombreux fans de porno s’inquiètent de leur visionnage de tels films. Beaucoup s'alarment parfois du temps passé ou du type de contenus regardé («Est-ce que regarder du porno gay peut me rendre gay?») et très souvent s'interrogent parce que leur partenaire, leur prêtre ou leur thérapeute leur a dit de ne pas regarder de porno. Beaucoup d’hommes entendent que regarder des films porno signifie qu’ils abusent des femmes (ou qu’ils sont susceptibles de le faire un jour), qu’ils ne sont pas assez virils pour faire l’expérience du «vrai» sexe, ou qu’ils sont tout simplement des pervers. On leur dit aussi parfois qu’il y a une épidémie de dysfonctionnement érectile parmi les jeunes hommes et que la cause en est le porno (et ce, malgré le fait que les preuves scientifiques démontrent qu’il n’y a pas de telle épidémie). On dit aussi aux gens que le porno brise les mariages et qu’en regarder détruira leur libido.

Première étude scientifique

De façon incroyable, la première étude scientifique représentative à l’échelle nationale sur le visionnage de films pornographiques n’a été publiée qu’en 2017, en Australie. Elle a montré que 84% des hommes et 54% des femmes avaient déjà vu des vidéos à caractère sexuel. Au total, 0,65% des femmes (28 sur 4.218) et 3,69% des hommes (144 sur 3.923) interrogés dans le cadre de cette étude pensaient être dépendants à la pornographie et uniquement la moitié des personnes de ce groupe pensaient qu’avoir recours à la pornographie pouvait avoir un impact négatif sur leur vie.

Mais l’étude n’était basée sur aucun entretien clinique permettant d’étudier pourquoi ces individus pensaient être accros au porno, ce qui aurait permis d’éliminer les cas où c’est leur partenaire ou leur prêtre qui les auraient convaincus d'être en situation d’addiction, alors qu’ils ne le pensaient pas personnellement. Se sentir en souffrance à cause de son usage de films pornographiques est un critère de diagnostic de trouble mental, donc ces chiffres déjà très bas peuvent refléter le maximum de ceux qui pourraient être pris en compte pour un éventuel diagnostic.

Il est intéressant de noter également que même parmi la minorité qui consomme du porno et qui pense y être «accro», la rémission peut être spontanée. Une étude suivant des sujets sur le long terme a montré que 100% des femmes et 95% des hommes auparavant préoccupés par leur rapport au sexe (là, encore, sans que cela ne corresponde à un examen clinique) ne se sentaient plus accros au sexe cinq ans plus tard, sans que cela ne soit le fait d’une intervention médicale attestée.

Porno et couple

Les films pornographiques nuisent-ils au couple? Selon une étude sur un échantillon national représentatif réalisée aux Pays-Bas, il a été démontré que le visionnage de films pornographiques n’était pas corrélé aux problèmes sexuels dans le couple. Des conclusions similaires peuvent également être tirées de minutieuses recherches en laboratoire, lesquelles ont montré que les gens qui sont préoccupés par la fréquence de leur visionnage de films pornographiques ne font pas face à des difficultés de régulation de leurs besoins sexuels ou de leur fonctionnement érectile.

Un des problèmes dans ce champs de recherche tient au fait que l’écrasante majorité des études sont transversales, c’est-à-dire qu’elles s’intéressent uniquement à votre vie telle qu’elle est à ce moment-là. Cela signifie qu’elles ne peuvent démontrer aucune causalité. Souvenez-vous du vieux principe de cours de sciences naturelles selon lequel la «corrélation ne prouve pas la causalité».

Si votre mariage ne fonctionne pas bien ou s’il n’y a plus de relations sexuelles entre vous depuis des années, il y a des chances pour qu’un des conjoints au moins se masturbe pour satisfaire son désir sexuel insatisfait. Cela ne signifie pas que la masturbation (ou les films pornos que vous regardez, ou l’exemplaire de Fifty Shades of Grey caché dans la bibliothèque de votre liseuse) est responsable des difficultés de votre couple; ces mécanismes de soutien sont au contraire plutôt susceptibles de vous aider à maintenir votre couple à flot

Avoir une réaction neurologique forte à des films pornographiques en laboratoire prédit une plus forte libido avec son partenaire.

Les études longitudinales suivant des gens dans le temps permettent au moins de voir si le visionnage de films pornos a commencé avant un certain effet, ce qui est nécessaire pour suggérer que ce sont les films pornos qui auraient causé cet effet. Par exemple, une étude longitudinale a montré qu’en général, regarder des vidéos pornos augmente le risque de rupture ultérieure. Mais une autre étude a montré que les couples américains mariés qui regardent le plus souvent des films pornos sont ceux qui risquent le moins de se séparer (selon un effet non-linéaire). Avoir une réaction neurologique forte à des films pornographiques lors d’une étude en laboratoire prédit effectivement une plus forte libido avec son partenaire dans les mois qui suivent. Jusqu’alors, les données longitudinales n’ont pas montré clairement que l’augmentation du visionnage de films porno intervient avant la détérioration d’une relation.

Les études expérimentales peuvent montrer si le visionnage de porno cause réellement des effets négatifs sur le couple. La première expérience clinique d’ampleur a démontré que visionner des images sexuelles ne diminuait l’amour ou le désir pour le ou la partenaire actuelle. Dans d’autres expériences en laboratoire, les couples qui regardaient des films pornos, que ce soit dans la même pièce ou séparément, exprimaient un plus grand désir d’avoir des relations sexuelles avec ce partenaire actuel. Tandis qu’une étude a rapporté que réduire la consommation de pornographie faisait augmenter l’engagement auprès d’un ou une partenaire, aucune n’a montré que cela était lié aux films pornographiques eux-mêmes et non à une autre variable, telle que la différence de masturbation liée aux habitudes de visionnage.

Alimenter le feu

Selon nous, il n’y a pas encore de données convaincantes permettant de confirmer que l’excitation sexuelle au moyen de films pornographiques fait toujours baisser le désir pour la ou le partenaire sexuel régulier; dans certaines conditions, les films pornographiques semblent certainement au contraire alimenter le feu. Même si le visionnage de films pornographiques a été très exagérément présenté comme un problème national, est-ce qu’il n’est pas tout de même un problème pour certaines personnes? Bien sûr, de même qu’il y a d’excellentes interventions qui aident à réduire le temps passé à regarder la télévision sans invoquer pour autant l’étiquette de maladie mentale, on peut vouloir réduire sa consommation de films pornos pour se concentrer sur d’autres activités auxquelles on accorde plus de valeur.

La recherche scientifique suggère aujourd’hui que les approches s’appuyant sur les données cognitives et la stimulation du cerveau peuvent être utiles pour réduire le recours compulsif aux films pornos sans parler de maladie mentale. D’autres ont proposé d’utiliser une nouvelle application du conseil aux couples fondée sur la psychodynamique et la communication ainsi que des techniques de thérapie sexuelle pour réduire l’obsession liée à la pornographie. Si dans un couple un des partenaires réduit sa consommation de films sans faire face aux réelles questions qui l’inquiètent (de l’image de soi, à l’angoisse de la performance, en passant par l’égoïsme et l’insécurité amoureuse), arrêter d'en regarder ne résoudra rien.

Par conséquent, se tourner vers le porno peut témoigner d’un déni lié à une réelle question de santé mentale; par exemple, regarder des films pornos peut être un substitut à la socialisation chez quelqu’un qui souffrirait d’un trouble dépressif majeur. Cela ne signifie pas que les films pornographiques sont responsables de cela, même si la personne en question bénéficierait effectivement d’une réduction de leur consommation.

Un sentiment de honte

Bien sûr, certaines questions pertinentes quant à ce médium doivent être prises en compte. Par exemple, nous partageons l’inquiétude de beaucoup sur la façon dont l’industrie des films pour adultes, bien qu’elle soit contrôlée, comme toutes les industries, peut attirer à elle des agents peu scrupuleux et des victimes de trafics humains. Une autre des nos inquiétudes, c'est que l’éducation sexuelle est si faible dans des pays comme les États-Unis que les enfants pourraient avoir du mal à comprendre que les films pornographiques sont des fictions et non des documentaires.

Nombre d’études montrent que beaucoup de gens se considérant accros au porno ne regardent pas plus de films pour adultes que les autres. Ils se sentent tout simplement plus honteux.

Au cœur du problème, la honte est une des plus grandes difficultés auxquels font face les consommateurs de porno. La honte de regarder des films porno est transmise au grand public par l’industrie du traitement des addictions sexuelles (qui y trouve son profit financier), par les médias (qui s'en servent pour des articles racoleurs) et par divers groupes religieux (qui espèrent par là réguler la sexualité des gens selon leurs critères). Malheureusement, peu importe de si on pense que regarder du porno soit ou non acceptable, stigmatiser la consommation de films pornographiques peut contribuer au problème. Nombre d’études montrent que beaucoup de gens se considérant comme accros au porno ne regardent pas plus de films pour adultes que les autres. Ils se sentent tout simplement plus que les autres honteux de leur comportement, parce qu’ils auraient grandi dans une société religieuse ou sexuellement restrictive.

De plus, donner à un certain comportement l’étiquette de trouble mental a en soi des conséquences négatives voire traumatisantes, et ne doit donc être fait que si c’est clairement confirmé par des preuves. Si nous voulons vraiment aider des gens dans une telle situation, le mieux est de normaliser et valider leurs désirs sexuels, y compris leur intérêt pour les films pornographiques.

Dans la dernière version de sa Classification internationale des maladies, l’OMS a fait preuve d’une réserve surprenante en excluant l’addiction au porno et l’addiction au sexe, en particulier quand on connaît son histoire de pathologisation de la sexualité, à l’image de l’inclusion autrefois du «comportement homosexuel» et de la «nymphomanie». Nous espérons que cette décision de l’OMS permettra de réduire la honte dont certaines personnes font l’expérience malgré leurs comportements sexuels normaux et sains.

Nicole Prause

Taylor Kohut

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