Monde

À la veille de la probable élection de Bolsonaro, de sombres nuages planent sur Rio

Temps de lecture : 5 min

Le Brésil reste le Brésil, même pendant les trois semaines séparant les deux tours de l'élection présidentielle. Mais cette fois, la tristesse a envahi les visages.

Un vendeur de drapeaux brésiliens devant le domicile de Jair Bolsonaro à Rio de Janeiro, le 7 octobre 2018 | Fernando Souza / AFP
Un vendeur de drapeaux brésiliens devant le domicile de Jair Bolsonaro à Rio de Janeiro, le 7 octobre 2018 | Fernando Souza / AFP

Je m’appelle Dani Legras, je suis journaliste d’origine brésilienne et j’habite à Paris depuis 2004. Durant toutes ces années en France, je ne suis retournée au Brésil que trois fois, pour de courts séjours. J’avais une telle envie de me fondre dans le décor, d’assimiler les codes nécessaires à ma survie dans la jungle parisienne, que j’ai fini par laisser mon pays d’origine en stand-by.

Malgré cela, l’attachement à ma terre natale est resté profond et viscéral. Surtout en ce moment, où le pays risque d’être gouverné par un candidat d’extrême droite particulièrement décomplexé. Je me suis donc rendue à Rio, pile entre les deux tours de l'élection présidentielle.

Le séjour fut marqué par le mauvais temps: le ciel était noir, et les averses tropicales ont ponctué notre périple. La grisaille cachait le beau relief de la ville, le Pain de sucre, le Corcovado, ainsi que ses collines –sources d’inspiration inépuisables d’Oscar Niemeyer.

Cela aurait pu me rendre morose, désabusée. Que nenni. Rio, la magnifique, peut tout se permettre. Sa beauté sensuelle bouleverse jusqu’aux entrailles. La nature omniprésente apaise et émerveille, l’hospitalité de la population –véridique!– charme même les personnes les plus méfiantes d’entre nous, malgré la violence et la pauvreté qui ne cessent de grandir.

Il faut toujours rester vigilant à Rio. Mais une fois sur place, je me suis aperçue que cela représentait un véritable défi. La douceur de vivre qui embaume la ville est telle qu’il est difficile d’imaginer que les pires crimes y sont commis.

Je voulais sentir la température de la ville, aller à la rencontre des cariocas, jamais avares quand il s’agit de bavarder. Je me posais de nombreuses questions. Comment les gens vivent-ils cette parenthèse entre les deux tours électoraux? À quoi aspirent-ils? Sont-ils stupéfaits des résultats du premier tour, ou plutôt satisfaits? Pourquoi, enfin, le pays est-il déchiré à ce point?

Mes amis, les chauffeurs de taxi

Les taxis sont très nombreux à Rio: une légion d’environ 70.000 unités sillonne quotidiennement la ville. Ça va vite, ça tchatche beaucoup. Les chauffeurs de taxi sont une véritable institution, là-bas. Même les trafiquants leur vouent un certain respect, et les considèrent comme de braves gens.

Parler à un chauffeur de taxi durant une course est –comme partout ailleurs– une expérience sociologique. Le chauffeur carioca évoque son point de vue sur à peu près tout, la politique, l’économie, les us et coutumes, le dernier épisode de la télénovela en cours, sa vie et son œuvre. Et il finit par vous quitter en lançant: «Fica com Deus», «Que le bon Dieu vous accompagne». C’est avec eux que j’ai eu l’occasion d’échanger sur la politique. Ce fut très éclairant –et souvent déroutant.

Un seul a déclaré avoir voté pour le candidat du Parti des travailleurs (PT), Fernando Haddad. Tous les autres –j’ai échangé avec une bonne dizaine de motoristas– m’ont confié avoir voté pour Jair Bolsonaro, candidat du Parti social-libéral (PSL).

Leur discours était quasiment identique –bien que riches en anecdotes personnelles. «Oui, Bolsonaro est un homme qui fait un peu peur», «Oui, Bolsonaro est celui qui n’aime pas les femmes», «Oui, il a l’air un peu fou et il n’aime pas les homosexuels, alors que les gays, ça ne me dérange pas du tout, j’ai même un ami homosexuel». «Mais le fait est que je ne crois plus du tout au PT, ce sont des voleurs», «Ils ont détruit l’économie du pays», «Tout, sauf les communistes!».

«Fascisme» et «communisme» à la sauce brésilienne

Dans l’actuel débat public, on perçoit un automatisme extrêmement réducteur consistant à associer l’électorat de Jair Bolsonaro à des fascistes en puissance, et celui de Fernando Haddad à des communistes qui se revendiquent comme tel. Il suffit de faire un tour sur les réseaux sociaux pour s’en rendre compte: fascisme et communisme sont les deux mots les plus employés dans cette campagne.

Selon le chauffeur de taxi qui a accordé son vote au candidat du Parti des travailleurs, sa vie s’est améliorée durant les années du gouvernement Lula –il aurait réussi à acheter sa voiture et à envoyer ses deux enfants à l’université.

Un journaliste français qui séjournait dans le même hôtel que moi avait l’intention de déjeuner à São Paulo avec le candidat de la gauche. Finalement, cela ne s’est pas fait. Dans une vaine tentative, Haddad a consacré toute la dernière semaine de la campagne à la création d’alliances avec les candidates et candidats perdants du premier tour.

La conclusion de l'opération pourrait s’avérer fatale pour le PT, la gauche de Fernando Haddad n’étant pas parvenue à créer un bloc républicain solide pour contrer Bolsonaro.

Fernando Haddad à São Paulo, le 17 octobre 2018 | Nelson Almeida / AFP

J’ai également eu l’occasion de rencontrer des amis journalistes brésiliens obligés de commenter à longueur de journée –à l’instar de ce qui se produit aux États-Unis– les tweets prolifiques du candidat du PSL. Car les réseaux sociaux sont l’arsenal de guerre de Jair Bolsonaro, avec ses 1,85 million d’abonnées et abonnés sur Twitter, 7,7 millions sur Facebook et 5 millions sur Instagram.

Soupçons de manipulation sur WhatsApp

Depuis deux ou trois ans, je communique régulièrement avec mes proches vivant au Bérsil par le biais de WhatsApp. Je n’étais donc pas surprise de constater à quel point cette application fait partie intégrante de leurs vies. À Rio, tout le monde communique sur ce réseau, tout le temps. C’est un outil devenu essentiel, voire indispensable. Quand j’étais correspondante à Globo News, la communication avec la chaîne se faisait essentiellement via celui-ci.

Le 18 octobre, un nouveau scandale a éclaté, concernant une possible manipulation de l’électorat sur WhatsApp. Selon le quotidien Folha de São Paulo, l’application de messagerie, qui réunit 120 millions d’utilisateurs et utilisatrices au Brésil, serait devenue une indomptable machine à fake news.

Le canard paulista a révélé que des compagnies auraient acheté –au prix de 2,8 millions d’euros– des «contrats» illicites dans le but de diffuser des messages de propagande de Bolsonaro. Six personnes sur dix ayant voté pour le candidat utilisent Whatsapp comme principale source d’information: on comprend l’étendue des dégâts. Selon ce même quotidien, les messages auraient été envoyés grâce à des bases de données personnelles fournies par l’équipe de Bolsonaro, ou achetées à des agences de stratégie numérique.

Dans une campagne électorale particulièrement virulente, si cette accusation est avérée, son rôle pourrait être décisif, puisqu’elle constituerait un délit: la loi électorale brésilienne proscrit le financement des campagnes par les entreprises. Pour l’instant, l’entourage de Bolsonaro nie toute responsabilité. Le camp de Fernando Haddad affirme qu’un total de 156 entreprises seraient impliquées dans l’affaire.

Toujours est-il que selon le dernier sondage Datafolha paru le 19 octobre, Jair Bolsonaro fédère 59% des intentions de vote, et Fernando Haddad 41%.

Jair Bolsonaro (droite) et son fils Flavio à Rio de Janeiro, le 7 octobre 2018 | Fernando Souza / AFP

Je me demande si nous aurons encore droit à d’autres tremblements de terre d’ici à la fin de l’entre-deux-tours.

Mon séjour à Rio n’a duré que cinq jours. Je m’attendais à une certaine tension dans l’air; j’avais tort. Mais j’ai remarqué une grande tristesse, provoquée par le sentiment d’abandon et de déception du peuple brésilien.

Le soleil n'est apparu qu'une seule fois. Je suis allée à la plage d’Ipanema, elle était noire de monde. Les commerces ambulants proposaient toutes sortes de boissons et de snacks. J’ai vu les corps dénudés, très à l’aise dans leur imperfection, les ballons qui flottaient dans l’air, les vagues impressionnantes de puissance, l’eau glaciale. C’était beau, c’était Rio.

Dani Legras Journaliste franco-brésilienne

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