Culture

Tout ce que le rap français doit à «Quelques gouttes suffisent» d’Ärsenik

Temps de lecture : 9 min

En 1998, deux frères à la verve inimitable débarquaient avec un premier album sombre, glacial et toujours aussi marquant vingt ans plus tard.

Lino et Calbo en 2018, à Paris | Joël Saget
Lino et Calbo en 2018, à Paris | Joël Saget

À la fin des années 1990, le Secteur Ä, collectif emmené par le Ministère A.M.E.R., Doc Gynéco, les Neg’ Marrons ou encore Pit Baccardi et Kenzy, tient largement la corde à l’applaudimètre: les dates s’enchaînent, certaines deviennent même cultes, les singles sont diffusés en masse sur Skyrock et marquent les esprits, tandis que les albums s’écoulent par containers (environ six millions de disques auraient été vendus entre 1996 et 2001 sous le nom de Secteur Ä ou celui de ses artistes). De tous les longs-formats publiés par ce collectif de Sarcelles, Quelques gouttes suffisent d’Ärsenik est tenu pour être le plus complexe, celui qui, à l’exception d’un morceau («Affaire de familles», en duo avec Doc Gynéco), ne fait aucune concession et balance un rap froid, sombre, «sponsorisé par les pompes funèbres», comme le rap Lino dès 1996 sur «L’enfer remonte à la surface».

Quand sort Quelques gouttes suffisent le 23 novembre 1998, Calbo et Lino sont déjà dans le radar de bon nombre de puristes, ceux et celles qui ont pu tendre une oreille à des compilations comme Hostile Hip-Hop et L432, ou à leur présence sur les albums de Stomy Bugsy. Personne ne pouvait alors imaginer que leur premier album s’écoulerait à plus de 200.000 exemplaires, que le gimmick «tch tch» de Lino deviendrait une vraie identité sonore et que leurs différentes phases seraient aujourd’hui inscrites au patrimoine du rap français.

«Les vrais amis se font rares comme les pucelles rue Saint-Denis»; «Un gars à la hauteur c’est rare comme une pute à son compte»; «Tu peux coffrer un révolutionnaire mais pas la révolution»; «Qui prétend faire du rap sans prendre position» ou encore «Faut pas se tromper de cible, seuls les plus convaincus ont vaincus» sont autant de vérités assénées avec une sincérité saisissante, balancées en ayant en tête que rien ne pourra foncièrement changer («Mais qu’est-ce que ce putain de rap changera au problème?») et que tout a déjà été raconté par les figures de proue du mouvement hip-hop. «Qu’est-ce que j’pourrai t’dire qu’y a pas encore été dit?», rappe d’ailleurs Lino de son flow implacable et tranchant, comme pour rappeler que Quelques gouttes suffisent ne contient rien d’inédit: ça parle du quartier, de drogue, de la mort et de la misère sociale.

Rimes et châtiments

Il suffit pourtant de décortiquer la plupart des textes ou de se focaliser sur «Boxe avec les mots» pour comprendre que ce qui intéresse alors les natifs de Villiers-Le-Bel, c’est l’amour de la langue française, qu’ils explorent à travers tout un tas de rimes multi-syllabiques, d’allitérations, de métaphores, de rimes annexées et un champs lexical de la violence: «J’mâche plus mes mots, je lâche des bombes à chaque fois, sache/Que l’heure H est proche, tâche d’avertir tes proches avant le clash/Pe-ra sanglant, rimes taillées dans la roche, j’attache/De l’importance au sens dans mes textes, ose causer/D’misère en prose puis exploser pour la bonne cause».

Ce morceau, loin de coller aux formats radiophoniques, est pourtant envoyé en tant que premier single. Depuis, il a été repris par K.Ommando Toxic, Hayce Lemsi, Sofiane et Dosseh, a été samplé par Scylla («Marqué au fer (bleu, blanc) rouge»), tandis que Youssoupha en parle volontiers comme son titre préféré d’Ärsenik. Lorsqu’on discute avec le MC français, ce dernier ne peut d’ailleurs s’empêcher d’en rapper quelques phases: «Encore un autre prétexte, un texte violent, mais voilà/J’sais pas jouer du violon ou faire des rimes à la mords-moi là/Insolent, mon solo rap shoote, crée le doute, lègue-moi l'micro/Déjà les accrocs veulent des bootlegs/Écoute, Ärsenik, c'est pas une blague, couine/Gueule, kiffe le single, laisse la dance aux drag queens.»

«Lino, c’est le meilleur d’entre nous, c’est notre Alain Juppé»

Youssoupha, rappeur

C’est technique, précis, complexe, et c’est précisément ce qui semble avoir marqué Youssoupha: «Lino, c’est le meilleur d’entre nous, c’est notre Alain Juppé, plaisante-t-il. Il y a une telle précision lyricale dans ses textes… Personnellement, il m’a beaucoup inspiré quand j’ai commencé à rapper au début des années 2000. Et je sais que c’est pareil pour Diam’s et Tunisiano de Sniper. Mais c’est un mec impossible à égaler, c’est un cahier d’écriture à lui tout seul. Dans ses textes, il y a plein de punchlines, mais aussi plein de phrases hyper imagées, de chutes différentes et de recherches formelles.»

Pour nous le prouver, Youssoupha rappe même un dernier passage de «Boxe avec les mots», tout en regrettant de ne pas avoir la voix et la rage de Lino: «J’évite le non-sens comme un virus, superstar dans l’ghetto/Comme à la roulette russe, l'étau s'resserre, l'État met l'véto/Les jeunes s’mettent au rap, très tôt ils frappent/La résistance est prête au micro, j’deviens MC à métaux». Si l’auteur du récent Polaroïd Expérience connaît aussi bien Quelques gouttes suffisent, c’est parce qu’il figure dans son top 5 personnel. Ce qui semble être également le cas pour A2H, dont le nouvel album (L’amour) débarque le 16 novembre:

«Quelques gouttes suffisent fait partie de ces disques qui m’ont donné envie de rapper. J’écoutais la plupart des morceaux avant d’aller dans les open-mics, ça me donnait envie de faire aussi bien qu’eux. Calbo et Lino, ici, ce sont de vrais performers, un peu comme pouvait le faire M.O.P. en Amérique. Sauf qu’eux amènent une vraie substance dans leur rap, une narrativité que l’on ressent du début à la fin. C’est dense, il y a beaucoup de mots et c’est hyper technique.»

Regarde le monde

Driver, qui enregistrait en 1998 son premier album (Le grand schelem) et traînait alors pas mal avec l’équipe du Secteur Ä, considère lui Quelques gouttes suffisent comme «une véritable claque». Avant de se montrer plus laudateur: «Je n’étais pas pour autant surpris par le disque. Je savais ce qu’ils valaient et ils ne m’ont pas déçu. Ils ont su passer le cap du premier album et ont rencontré un succès que personne ne pouvait prévoir. D’autant plus quand on connaît le propos du disque et la complexité de leurs schémas de rimes.»

Pour appuyer ce dernier point, Driver parle même d’Ärsenik comme d’une «nouvelle école d’écriture, dans le sens où ils ne s’inspiraient de personne et où il était impossible de rapper comme eux». Ça, c’est pour l’aspect purement technique. Car, au fond, Ärsenik s’inscrit assez clairement dans la liste des duos de rap français (Kool Shen et Joeystarr, Akhenaton et Shurik’n, Ali et Booba) qu’a priori tout oppose. D’un côté, il y a la voix caverneuse et le flow tranchant de Calbo; de l’autre, la voix nasillarde, les images fêlées et l’énergie dingue de Lino, ce petit quelque chose en plus qui lui a toujours permis de prendre le dessus sur son frère et d’être un rappeur admiré de tous ses confrères. Un peu à l’image de Dany Dan, de Fabe ou, plus récemment, d’Alpha Wann, qui n’hésite d’ailleurs pas à faire une référence à Quelques gouttes suffisent sur son premier album, Une main lave l’autre.

«On pensait que c’était des vieux avec leurs grains de voix énormes et hyper marqués.»

A2H, rappeur

Ce déséquilibre n’est pourtant qu’apparent. Difficile en effet de ne pas voir derrière ce projet l’affirmation de deux auteurs en parfaite symbiose, capables de conclure les phrases de l’un et l’autre, d’allier dans un même élan souci de fond et exigence technique, et d’incarner à la perfection ces mecs qui «t’insultent avec un regard» et «te baisent avec un sourire». «La chanson-titre est en cela incroyable, s’enthousiasme Driver. L’énergie de Lino est folle, son flow également, et l’arrivée de Calbo apporte une autre couleur au morceau, quelque chose plus lourd encore.»

«Quand j’étais ado, mes potes et moi avions de nombreux débats sur leur âge, appuie modestement A2H. On pensait que c’était des vieux avec leurs grains de voix énormes et hyper marqués. Et ça, cette spécificité, ce côté presque dessin animé dans leur timbre, c’est quelque chose qu’on ne trouvait pas ailleurs. J’adorais Time Bomb, par exemple, mais tous les membres du collectif avaient une voix assez classique, à l’exception de Booba. Là, Calbo et Lino étaient rapidement identifiables avec leurs voix de géants.»

Quelque chose a survécu

Au-delà des phrases chocs («J’ai la haine comme Kassovitz/On demande pas aux Juifs d’oublier Auschwitz») et des délires macabres, les frères Gaëlino et Calboni M’Bani sont surtout merveilleusement assistés par un Djimi Finger au sommet, qui esquive ici le piège de la démesure et balance tout un tas de samples –de soul (The Temptations, Sly and The Family Stone), de musiques japonaises, de chanson française (Serge Reggiani sur le morceau-titre), de musiques classiques–, développe un univers hyper homogène, symphonique, baroque et, un peu à la manière du Wu-Tang, intercale différentes références cinématographiques (ici, à John Woo ou Tarantino) en intro et en conclusion des morceaux- à titre d’exemple, «La rue t’observe» n’est rien d’autre qu’un immense clin d’œil à L’impasse, samplant un extrait du film de Brian De Palma dans le refrain et s’accaparant volontiers le destin du personnage incarné à l’écran par Al Pacino: soit la difficulté qu’éprouve un ancien gangster à se ranger une fois sa peine purgée.

Ce morceau, placé en conclusion de Quelques gouttes suffisent, juste avant un remix de «Boxe avec les mots» à la guitare électrique, a rencontré un puissant écho à sa sortie. «Au même titre “Une saison blanche et sèche” ou “Sexe, pouvoir & biftons”», rappelle A2H. Certes, mais «La rue t’observe» synthétise à merveille l’esthétique d’Ärsenik: la mise en mots d’un souvenir, d’une réalité propre au duo ou non («Chrysanthèmes», par exemple, est né suite à un accident de voiture qu’ont eu Calbo et Lino, d’où le «ça tient à rien la vie» placé dans le refrain), le récit glauque d’une vie passée à l’ombre des tours, les textes pétris d’émotions contraires et cette capacité à exposer ses failles qui a tant inspiré, de Tandem (qui sample d’ailleurs «La rue t’observe» sur «Imagine») à Joe Lucazz et Dinos.

«Quelques gouttes suffisent a ouvert pas mal de portes, notamment sur le fait qu’il était désormais possible de faire des albums sombres, très rap, et en même temps accessible au grand public

Driver, rappeur

La parole est donnée à Driver: «On n’en parle pas assez, mais Quelques gouttes suffisent a ouvert pas mal de portes, notamment sur le fait qu’il était désormais possible de faire des albums sombres, très rap, et en même temps accessible au grand public. Ça a changé les règles du rap français, au point que des classiques comme Mauvais œil de Lunatic et Temps mort de Booba s’inscrivent dans une même tradition.»

En lâchant cette phrase, Driver met le doigt sur une implacable vérité. À savoir l’influence de la scène de Queensbridge (Mobb Deep, Nas) sur le rap français de la fin des années 1990 et du début de la décennie suivante. T.Killa, petit frère de Calbo et Lino, attribue volontiers cet héritage aux conditions de vie inhérentes aux banlieues françaises. «Comme Queensbridge, la Cerisaie était un quartier sale et sombre à cette époque. Des mecs se piquaient dès 14h et on voyait tout un tas de toxos dormir devant les portes de l’immeuble. C’était glauque, et c’est clairement ça qui a forgé le rap de mes frères. Ils sont plutôt souriants et déconneurs dans la vraie vie, mais leur musique leur a toujours permis d’exposer leurs balafres intérieures.»

Des rappeurs sensibles, les mecs d’Ärsenik? Plutôt des «clowns tristes» à en croire T. Killa, des kickers qui mettent leur look de caillera au profit d’un verbe grave, d’un spleen brutalement sincère et de textes troublants, mêlant narration et ressenti intime. C’est ce qu’il faut retenir de Quelques gouttes suffisent: ce sens de la formule. Alors que son écoute pourrait paraître pesante, entraînant l’auditeur ou auditrice dans un tourbillon mélancolique indigeste, elle est au contraire jouissive.

C’est une déclaration d’indépendance, une volonté de déglinguer du beat en famille et surtout une merveille d’écriture. Un état de grâce que les deux frangins ne sont parvenus qu’à retrouver par intermittence sur leur deuxième et dernier album (Quelque chose a survécu), avant de prendre chacun une route artistique différente: si on les retrouve côte à côte au sein des projets Noyau Dur et Bisso Na Bisso, Lino développe surtout une carrière solo en produisant trois albums, parfois inégaux mais toujours portés par des morceaux mémorables, tandis que Calbo prête plus volontiers sa plume à différentes figures du R&B et de la chanson française (Assia, Sheryfa Luna, etc.). Une évolution finalement logique pour des artistes qui, dans une interview à Groove en 1997, disaient ne pas vouloir «rester dogmatique, rester dans un seul style (…) On a une palette de genre».

Maxime Delcourt Journaliste et auteur

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