Sciences / Culture

«First Man»: la fiction à l’épreuve des faits

Temps de lecture : 10 min

Nous avons mené l’enquête.

Buzz Aldrin et le drapeau américain sur la Lune, dans une photo prise par Neil Armstrong le 21 juillet 1969. | Nasa / AFP
Buzz Aldrin et le drapeau américain sur la Lune, dans une photo prise par Neil Armstrong le 21 juillet 1969. | Nasa / AFP

[Attention, cet article contient certains éléments susceptibles de dévoiler l'intrigue du film.]

Commençons par la base: les Américains sont bien allés sur la Lune en 1969, quoi qu’en dise la théorie du complot selon laquelle ces missions n’ont été que des mises en scène réalisées à Hollywood. Pourtant, les dingues qui restent partisans de cette théorie se sentiront certainement encouragés par l’alunissage méticuleusement recréé et très crédible auquel on assiste dans First Man, de Damien Chazelle, l’histoire de la trajectoire de Neil Armstrong jusqu’à son fameux «grand pas pour l’humanité».

Comme son héros, First Man, qui s’appuie sur la biographie éponyme consacrée à Armstrong par James R. Hansen, ne fait pas de vagues, est émotionnellement distant et très ambitieux. Mais partage-t-il son obsession pour les informations parfaitement précises? Nous trions ci-dessous ce qui relève des faits et ce qui relève de l’art.

Le premier vol du X-15

Le film commence sur un bang, lorsque le pilote d’essai de la Nasa Neil Armstrong (Ryan Gosling) passe le mur du son dans un «avion-fusée» X-15. Il propulse l’engin jusqu’aux limites de l’exosphère, d’où il peut apercevoir l’obscurité de l’espace. Il tente d’amorcer sa descente, mais ses commandes ne répondent pas. Gardant son calme au lieu de paniquer misérablement comme nombre d’entre nous le ferions, il calcule qu’il peut utiliser les propulseurs à fusée de l’avion pour redescendre en direction de l’atmosphère, et son plan fonctionne.

Neil Armstrong, de la mission spatiale Apollo 11, à bord du module lunaire «Eagle» le 21 juillet 1969 après avoir passé plus de deux heures sur la surface lunaire. | Nasa / AFP

Armstrong était un des douze pilotes à avoir testé le X-15. Dans l’air dense de l’atmosphère terrestre, l’avion utilisait des contrôles conventionnels, mais dans l’air raréfié au-dessus de l’atmosphère, le pilote devait –en gros– voler dans le vide et s’appuyer sur des moteurs de fusée à peroxyde d’hydrogène pour contrôler l’aéronef hybride. Armstrong a pris la décision de maintenir le nez de son avion vers le haut tout en redescendant de son altitude maximale, de façon à tester le limiteur de g, ce qui était l’objectif de sa mission. Mais le limiteur n’a pas fonctionné comme il le pensait, et il s’est trouvé incapable de faire repiquer l’avion et redescendre.

Selon Michelle Evans, autrice de The X-15 Rocket Plane: Flying the First Wings into Space, l’incident peut être attribué au fait qu’Armstrong s’est concentré sur ses instruments au lieu de suivre la procédure conçue par les planificateurs de vol. Cela aurait pu le mener à être évincé du programme X-15 s’il n’avait pas dans le même temps été invité à participer au programme Gemini.

La mort de la fille d’Armstrong

Le film suggère que le moment émotionnel charnière de la vie d’Armstrong est le décès, d’un cancer du cerveau, de sa fille en bas âge, Karen, connue dans la famille sous le surnom de Muffie. Il a tenté de faire face à ses peurs en prenant des notes détaillées sur son traitement pendant sa maladie et de retourner immédiatement au travail après sa mort, tout en ne montrant aucune émotion en public et ne la pleurant que lorsqu’il se trouvait seul.

On a effectivement diagnostiqué à Karen Armstrong une tumeur au cerveau agressive. Un traitement par radiations s’étant avéré plus agressif que ce que Karen pouvait supporter, les Armstrong l’ont ramenée chez eux, où elle est décédée d’une pneumonie quelques mois après le diagnostic, à l’âge de deux ans et demi. Selon Hansen, le film n’exagère pas l’ampleur du flegme d’Armstrong. «Les gens qui connaissaient bien Armstrong, écrit-il, ont révélé qu’il n’a jamais évoqué alors le sujet de la maladie et de la mort de sa fille. Plusieurs de ses collègues les plus proches ont même déclaré n’avoir jamais su que Neil avait une fille.»

Karen est morte le 28 janvier 1962. Armstrong a effectué des vols d’essai pendant sa maladie jusqu’au 17 janvier, et il était de retour aux commandes le 6 février, une semaine après les obsèques, ne reprenant des vacances qu’en mai. «D’une certaine façon Neil utilisait le travail comme une excuse», a raconté Grace Walker, une amie de la famille, à Hansen. «Il s’éloignait le plus possible de l’émotion. Je sais que la mort de Karen l’a fait terriblement souffrir. C’était simplement sa façon à lui de faire face.»

Le vol de Gemini VIII

Sélectionné pour être le pilote principal de la mission Gemini VIII, Armstrong est en charge du processus expérimental d’amarrage de la capsule spatiale Gemini à la fusée Atlas-Agena, lancée séparément. La mission semble bien se passer et l’amarrage complexe de Gemini est effectué lorsque l’Agena part soudain en vrille en frappant la capsule. C’est alors que le contact radio entre l’équipage et le centre de contrôle se rompt. Armstrong prend la décision de découpler les deux éléments, mais la capsule Gemini détachée se met à tourner encore plus rapidement sur elle-même en chutant, les membres de l’équipage commencent à voir flou, et la perspective d’un désastre semble imminente. Mais comme lors du vol d’essai du X-15, Armstrong reste calme, effectue rapidement quelques calculs et enclenche les propulseurs du nez de la capsule pour stabiliser l’engin. Retrouvant le contact radio, le centre de contrôle demande aux astronautes d’effectuer une nouvelle orbite et de revenir sur Terre.

C’est à peu près ce qu’il s’est passé. Selon le compte-rendu de la mission de la Nasa, il a plus tard été confirmé qu’un propulseur du «système de manœuvres et attitudes orbitales» (OAMS) de Gemini s’était mis à se déclencher de façon imprévisible, probablement à cause d’un court-circuit. La capacité de discernement d’Armstrong l’a conduit à éteindre le système OAMS et à utiliser à la place les propulseurs du système de contrôle du retour dans l’atmosphère de la capsule pour reprendre le contrôle sur celle-ci. À la suite de cet incident, la Nasa a ajouté, en vue de futures missions, un bouton d’activation des commandes manuelles à Gemini pour permettre aux astronautes d’éteindre individuellement des éléments d’un système qui ne fonctionneraient pas correctement.

L’incendie d’Apollo 1

En janvier 1967, Armstrong se trouve à un pince-fesses à la Maison-Blanche lorsque ses collègues astronautes Gus Grissom (Shea Whigham dans le film), Roger Chaffee (Cory Michael Smith), et surtout son ami Ed White (Jason Clarke) s’installent dans le module de commande d’Apollo 1 dans le cadre d’un test de répétition de lancement en vue de la première mission de la fusée qui emmènera un engin spatial habité jusqu’à la Lune. Confinés dans leurs sièges et engoncés dans des combinaisons spatiales encombrantes, les astronautes ont la mauvaise surprise d’apprendre que la simulation sera repoussée d’une ou deux heures en raison de dysfonctionnements du système de communication. Mais alors que l’équipage bavarde et se plaint, une étincelle d’origine électrique enflamme une boule de feu en quelques secondes, et c’est en vain que les astronautes tentent désespérément d’ouvrir la porte du cockpit.

Grissom, White et Chaffee lors d'un entraînement en Floride, le 12 décembre 1966. | NASA on The Commons via Flickr License by

La représentation par le film d’un des événements les plus traumatisants de l’histoire du programme spatial américain est fidèle. Une enquête a révélé que l’atmosphère d’oxygène pur de la cabine faisait que la moindre étincelle pouvait créer une fournaise nourrie par des matériaux inflammables comme les parois en mousse ou les filets en nylon. La pression à l’intérieur du cockpit maintenu étanche rendait quant à elle la porte impossible à ouvrir, notamment parce qu’elle était conçue pour s’ouvrir vers l’intérieur (ces problèmes de conception ont été corrigés avant le départ de la mission vers la Lune). Ironiquement, Grissom avait été pressenti pour commander la première mission sur la Lune, et s’il n’était pas mort, Armstrong n’aurait pas été le nom que l’histoire aurait retenu.

En 1971, l’équipage d’Apollo 15 a emporté en secret sur la Lune une petite statue d’un astronaute. Ils l’y ont laissée comme mémorial, ainsi qu’une plaque portant les noms des astronautes qui avaient perdu la vie en consacrant la leur à l’exploration spatiale.

Les critiques contre le programme Apollo

Dans le film, l’accident suscite de fortes critiques contre le programme Apollo, des représentants conservateurs au Congrès s’inquiètent même de la dépense de tant d’argent public pour quelque chose qui a si peu de chances de réussir, et des élus de gauche demandent eux aussi comment le Congrès peut engager autant d’argent pour aller sur la Lune et si peu pour aider les pauvres (ces critiques sont représentées par un extrait du proto-rap de Gil Scott-Heron «Whitey on the Moon»).

En réalité, bien que tout cela soit vrai, le programme spatial a bénéficié d’un soutien public bien moins important que ce que les images nostalgiques ne peuvent le suggérer aujourd’hui. Selon Roger Launius, l’ancien historien en chef de la Nasa, «tout au long des années 1960, la majorité des Américains ne pensaient pas que le programme Apollo valait son coût, à l’exception d’un sondage effectué au moment de l’alunissage d’Apollo 11 en juillet 1969. Pendant quasiment toute cette décennie, entre 45% et 60% des Américains considéraient que le gouvernement dépensait trop d’argent dans la conquête de l’espace».

Neil Armstrong et sa femme

Le film montre comment Janet Armstrong élève les enfants et soutient Neil malgré le cloisonnement émotionnel qui le mène à séparer sa famille et son travail, et consacrer à celui-ci beaucoup plus de temps et d’énergie. Elle se rebelle finalement lorsqu’elle lui demande de parler à leurs deux fils avant de partir pour la mission vers la Lune et de les prévenir qu’il pourrait ne pas en revenir.

Cela semble être une représentation assez fidèle de leur relation. En tant que femme d'astronaute, Janet avait accepté que leurs «vies étaient dédiées à une cause, tenter d’attendre l’objectif de marcher sur la Lune avant la fin de l’année 1969», comme elle l’avait déclaré au magazine Life dans un entretien effectué après la mission. En même temps, elle en voulait à Neil de s’enfermer dans le travail, au détriment du reste. Comme l’a raconté Walker à Hansen, le peu de temps qu’il avait consacré à sa famille après la mort de Karen avait provoqué chez Janet «une colère qui a duré longtemps». Janet a également confirmé avoir demandé à Neil de parler à leurs fils avant le décollage d’Apollo 11, mais elle a confié à Hansen: «Je ne pense pas que cette discussion soit allée très loin». Comme l’a déclaré leur fils Mark au Daily Mail, «Janet a un jour dit: “Le silence est la réponse de Neil. Pour lui le mot 'non' est une dispute”». Les Armstrong se sont séparés en 1990 et ont divorcé en 1994.

Buzz Aldrin

D’après toutes les informations disponibles, la représentation d’Aldrin (Corey Stoll dans le film) comme une grande gueule qui parle avant de réfléchir est juste. Dans la revue Space Review, un témoin du discours prononcé par Aldrin en 2017 lors du sommet Humans to Mars (oui, ça existe) notait: «Aujourd’hui, quiconque a travaillé dans le domaine de l’espace ou assisté à quelques conférences sur l’espace sait qu’il est un peu l’équivalent du grand-père dans Les Simpson: quand il commence à parler, rien ne l’arrête et il s’en fiche de n’être écouté par personne ou d’interrompre la conversation, ou de déranger les autres». Pourtant, ce chroniqueur lui-même reconnaît qu’Aldrin est «courageux» et qu’il est même un «visionnaire», au sujet duquel on peut noter qu’il est récemment devenu la personne la plus âgée à avoir atteint le pôle Sud.

Portrait de Buzz Aldrin en juillet 1969. | Nasa / AFP

L’alunissage de la mission Apollo 1

Il y a deux passages dramatiques dans ce qui est –à part cela– une représentation largement silencieuse, comme irréelle, de la mission finale.

Le premier intervient lorsqu’une alarme indiquant une insuffisance en carburant sonne en même temps que retentit un compte à rebours d’abandon de la tentative. Mais il n’y a alors nulle part où se poser, d’abord parce qu’il y a de gros blocs sur la surface de la Lune, et ensuite parce qu’un immense cratère se profile sous l’engin. Mais alors qu’il ne reste plus que deux secondes, Apollo 11 parvient à sortir de la zone du canyon et à se poser sur une surface plane.

Cet épisode est représenté dans une large mesure comme il a eu lieu, bien qu’il eut alors resté en réalité vingt secondes plutôt que deux. Armstrong et son copilote Aldrin sont passés au-dessus de la zone où ils avaient prévu de se poser et, volant manuellement avec de faibles réserves de carburant, se sont trouvés face à un champ de gros blocs de la taille de camions –alors que les cartes y annonçaient une plaine régulière.

L’autre épisode dramatique majeur dans le film est émotionnel, lorsqu’Armstrong, qui a emporté avec lui le petit bracelet de bébé de Karen, le libère dans l’espace, comme un symbole du fait que la fille qu’il a perdue a toujours été avec lui. Malheureusement, cela n’est que pure invention. Hansen écrit que parmi les souvenirs emportés par Armstrong sur la Lune, il y avait des médaillons commémorant la mission lunaire Apollo 11, des pin's appartenant à sa femme, un bout de l’avion des frères Wright, et un pin's de la fraternité dont il faisait partie à l’université, mais c’est tout. Hansen précise qu’«Armstrong n’a rien pris d’autre des membres de sa famille, ni de ses deux fils, ni de sa fille Karen».

Dans sa biographie d’Armstrong, le journaliste Jay Barbree suggère en revanche que Karen était bien dans les pensées de l’astronaute à ce moment-là. Dans le récit que Barbree fait des premiers pas sur la Lune, Armstrong remarque à un moment un «bébé cratère» qu’il aurait alors nommé «Muffie’s Crater». Comme le décrit le livre, «il se tenait là, pensant à quel point Muffie aurait aimé glisser sur cette pente. Il était comme dépassé par le désir de la dévaler pour elle. Mais il est revenu à un jugement plus sage, décidant alors de filmer et décrire ce qu’il voyait avant que ne vienne le moment de repartir».

Ellin Stein Journaliste

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