Santé / Sciences

Pour expérimenter, est-il plus humain de faire se reproduire des singes en captivité?

Temps de lecture : 10 min

En marge du développement du mouvement vegan et des actions anti-spécistes, l’utilisation de primates à des fins médicales et scientifiques soulève de délicates questions éthiques.

Un singe rhesus porte son bébé sur son dos au Hlawga National Park de Mingaladon, au nord de Yangon au Myanmar, le 28 août 2014. | AFP PHOTO / Ye Aung Thu
Un singe rhesus porte son bébé sur son dos au Hlawga National Park de Mingaladon, au nord de Yangon au Myanmar, le 28 août 2014. | AFP PHOTO / Ye Aung Thu

En avril dernier, dans les Hauts-de-France, sept boucheries étaient aspergées de «faux sang», une boucherie et une poissonnerie étaient vandalisées, leurs vitrines brisées et les façades taguées de l'inscription «Stop au spécisme». Début juillet, la Confédération française de la boucherie-charcuterie et traiteurs avait chiffré à «au moins à une cinquantaine, soit par des tags soit par des bris de glace» le nombre d'actes de dégradation ayant visé des boucheries sur l'ensemble du territoire.

Alors que se multiplient, en France, les affrontements entre les militants vegans et bouchers-charcutiers, voilà un sujet qui renouvelle la question du spécisme et des droits à accorder (ou pas) à l’animal. Un sujet qui réveille, aussi, le vieux «principe du moindre mal». Entre deux maux, toujours choisir le moindre?

Activité controversée

Au-delà de la consommation de chairs animales «ayant eu vie» (Jean de La Fontaine) le postulat de départ est connu, sinon toujours accepté: l’utilisation d’animaux vivants dans la recherche scientifique et médicale («l’expérimentation animale») est largement pratiquée dans le monde parce qu'elle est indispensable au progrès médical et thérapeutique. C’est aussi une activité controversée qui alimente une polémique récurrente. D’un côté celles et ceux qui estiment que rien ne saurait justifier que l’on puisse martyriser des animaux. De l’autre, les défenseurs des avancées pharmaceutiques et scientifiques pour qui, tout bien pesé, la fin vient ici justifier les moyens.

Ces dernières décennies, différents terrains d’entente ont été explorés, à commencer par le développement de «méthodes substitutives», la science développant des techniques expérimentales permettant de faire l’économie des souffrances animales. Les réglementations européenne et française interdisent ainsi l'utilisation d'animaux si d'autres méthodologies existent. Elles encouragent également le recours à des méthodes de substitution. Les laboratoires de recherche ont l’obligation d’appliquer une règle dite «des trois R»: réduire, raffiner, remplacer.

Il s’agit de «réduire» autant que faire se peut le nombre d'expériences nécessitant le recours à des animaux et le nombre de ces derniers; de «raffiner» les protocoles de manière à minimiser l’angoisse, l’inconfort et la douleur associés aux procédures expérimentales; de «remplacer» au maximum le recours aux animaux par des méthodes de recherche alternatives.

Pour autant le recours à l’utilisation de l’animal est encore jugé très souvent nécessaire, quand il n'est pas obligatoire. Plusieurs millions d’animaux continuent ainsi d’être utilisés chaque année dans les seuls pays de l’Union européenne. On observe aussi que, dans l’opinion les oppositions varient selon les espèces animales utilisées (les points de vue diffèrent notablement, par exemple, s’il s’agit de rongeurs, de lapins, de chats ou de chiens) et selon l’objet des recherches (la cancérologie ou la cosmétologie).

La place singulière des singes

Et les singes? Du fait de leur proximité évolutive avec l’espèce humaine, ils occupent ici une place singulière. Objet fréquent d’empathie, considérés chaque jour un peu plus comme proches de l'humain, ils constituent également de précieux et coûteux modèles expérimentaux. En France, selon les éléments transmis à Slate.fr par le Groupe interprofessionnel de réflexion et de communication sur la recherche (Gircor), la principale espèce utilisée est Macaca fascicularis (ou macaque crabier). En 2016 on a utilisé, en France, dans les unités de recherche, 3.170 de ces singes, mais aussi 173 macaca mulatta (singes Rhésus), 92 papio spp. (babouins), 41 marmousets et tamarins, 23 vervets (singes verts) et 8 saïmiris (singes-écureuils).

Sans surprise, l’utilisation de ces animaux à des fins médicales et scientifiques fait l’objet de polémiques récurrentes. En janvier 2017, Audrey Jougla, fondatrice de Animal Testing, avait diffusé une vidéo tournée en caméra cachée dans un laboratoire situé au sous-sol d'un hôpital parisien où des expériences sont menées sur des singes Rhésus pour des recherches concernant les maladies neurodégénératives. En janvier dernier, cette même association revenait sur l’utilisation de singes par la firme allemande Volkswagen: «Être bloqué dans une chaise de contention (cou, poignets et chevilles fermement attachés), pendant 4 heures dans une salle étanche à l’air avec un moteur tournant à plein régime: de la torture? Non, des expériences actuelles menées sur des singes pour vérifier l’impact des gaz d’échappement des voitures Volkswagen», dénonçait-elle.

Le constructeur automobile, dans un communiqué de presse relayé par le New York Times, s’est excusé d’avoir utilisé des singes et de les avoir intoxiqués au gaz d’échappement, précisant qu'«il aurait mieux valu se passer d’une telle étude» et déplorant «le manque de jugement de certaines personnes». Volkswagen se dit «convaincue que les méthodes scientifiques choisies à l’époque étaient mauvaises». Pour l'association, «Volkswagen n’est qu’un symbole: celui du système de l’expérimentation animale qui permet ce type d’expériences et qui est à dénoncer. Ce tragique incident démontre que la souffrance des animaux n’est aucunement justifiée et que l’intérêt qui en découle est nul. Si par ailleurs, on précise que les moteurs testés en question étaient frauduleux (et c’est le «Dieselgate»), l’absurdité et la cruauté de telles expériences ne peuvent que révolter.»

Polémique en Belgique

Plus récemment, une autre polémique émergeait en Belgique. Dans La Libre Belgique du 1er août, André Ménache, vétérinaire et conseiller scientifique de l’association Suppression des expériences sur l'animal (SEA) dénonçait le recours à l’expérimentation sur les singes. Il rappelait qu’en 2015, aux Etats-Unis, le NIH (National Institutes of Health) annonçait qu’ils ne financerait plus la recherche biomédicale sur les chimpanzés.

«Après le chimpanzé, c’est le singe qui nous ressemble le plus au niveau génétique. Petit bémol: si nous sommes déjà éloignés du chimpanzé par 7 millions d’années d’évolution, 25 millions d’années nous séparent du singe en termes de fonctionnement physiologique. Ayant quasiment décimé les populations du singe macaque de type "rhésus" en Inde pendant les années 1960 à 1980, les chercheurs ont alors tourné leur attention vers l’élevage intensif du singe macaque de type "crabier" afin de fournir un animal de laboratoire "propice" en vue d’effectuer les tests de toxicologie requis pour une autorisation de mise sur le marché des médicaments destinés à l’homme. (…)

«Finalement, si le chimpanzé, notre plus proche cousin dans l’évolution, n’est plus considéré comme indispensable par le NIH, toutes les autres espèces étant plus éloignées de nous en termes d’évolution, il faut conclure qu’elles seraient d’encore moins bons "modèles". La chute du premier domino "chimpanzé" entraîne donc celle de tous les autres dominos "primates", "chiens", "rats", "souris", "poissons zèbre", "pinsons"… La seule question qui se pose actuellement est si la Belgique sera parmi les premiers pays à reconnaître la faillite du modèle animal et la nécessité de son remplacement par les meilleures technologies de ce XXIe siècle. On l’espère bien.»

Réplique immédiate, dans les mêmes colonnes, d’une quarantaine de chercheurs et responsables scientifiques belges dénonçant les arguments de ce vétérinaire accusé de créer «une polémique scientifique à des fins idéologiques» et rappelant que «la majorité du grand public accepte l’expérimentation animale à condition que celle-ci contribue à l’amélioration de la santé humaine et qu’aucune autre alternative n’existe.»

Forme d’utilisation de l'animal la plus réglementée

«La décision du NIH d'arrêter de subventionner les projets impliquant des chimpanzés fut motivée par plusieurs raisons. La multiplication des difficultés réglementaires et du coût lié à leur usage avait fortement réduit le nombre de projets impliquant ces animaux. Seuls un ou deux projets étaient encore financés par année. Il faut savoir qu'après expérience, les chimpanzés sont mis à la retraite, à charge du NIH, dans un sanctuaire fédéral. Un chimpanzé en captivité pouvant vivre entre 30 et 40 ans, cette retraite peut être longue et très coûteuse. De plus, l'usage des chimpanzés en recherche déchaînait les critiques des défenseurs des animaux, qui allèrent jusqu'à des campagnes de harcèlement extrêmement grave à l'encontre des chercheurs et du directeur du NIH. Le NIH a donc conclu que, au vu de leur faible utilisation, l'arrêt des subventions accordées à ces recherches aurait en définitive peu d'impact sur la recherche biomédicale et apaiserait la polémique.

«La décision du NIH est absolument spécifique aux chimpanzés. Le NIH finance environ 50.000 projets de recherche par an et supporte actuellement tous les autres modèles d'expérimentation sur animaux (incluant les recherches sur les autres primates non humains). En conséquence, interpréter la décision du NIH de ne plus financer l'équivalent d'un à deux projets par année comme une preuve de la remise en question de l'intérêt de l'expérimentation animale, constitue une tentative de désinformation manifeste. (…)

«Les défenseurs des animaux doivent prendre en considération que l’expérimentation animale est actuellement la forme d’utilisation de l'animal la plus réglementée dans nos sociétés, la seule qui soit soumise au cas par cas à un examen éthique; et que son intérêt en recherche fondamentale et pour la santé humaine est avéré dans les faits et rationnellement justifiable, n'en déplaise à ses opposants qui veulent à toute force travestir un débat éthique légitime en une pseudo polémique scientifique stérile.»

Contraintes sur les compagnies aériennes

Il faut aussi, plus récemment, compter avec la plainte déposée aux États-Unis par la National Association for Biomedical Research (l’équivalent du Gircor) visant la discrimination exercée par à peu près toutes les compagnies aériennes qui refusent de transporter des animaux de laboratoire (et surtout les chiens et primates) au motif qu’ils sont destinés à la recherche. «Ceci met en danger la recherche américaine, précise à Slate.fr Bruno Verschuere, représentant du Gircor. Parmi les motifs avancé dans la plainte: le fait que l’utilisation d’animaux en recherche est imposée par la loi, l’État doit donc contraindre les compagnies aériennes à les transporter. Point remarquable: Air France est la seule grande compagnie au monde à assurer le transport des macaques depuis les élevages d’Asie vers l’Europe et les USA. Ceci est lié à la relation établie de longue date entre Air France et la recherche via le Gircor. »

C’est dans ce contexte que la Fédération des associations européennes des sciences de l’animal de laboratoire (FELASA) vient de publier des recommandations sur les élevages de primates pour la recherchedes élevages «sans apport d’effectifs extérieurs» (self sustaining colony ou SSC). Il s’agit ici d’un un objectif fixé à l’article 10 alinéa 1 de la directive européenne 2010/63.

Il s’agit d’élevages dont les animaux sont élevés uniquement au sein de la colonie ou proviennent d’autres colonies sans jamais avoir été «prélevés dans la nature» et où ils sont détenus «de manière à être habitués à l’être humain». Il faut pour cela que les élevages soient fermés et que l’on n’y ait pas introduit d’animaux capturés pendant au moins une période de cinq années. Seuls peuvent être introduits des animaux issus d’autres élevages fermés et des descendants d’animaux capturés.

Stratégies de gestion des populations

Tout ceci implique notamment, en pratique, de réserver dans ces élevages un nombre suffisant de jeunes animaux à des fins de reproduction. Il faut aussi «adopter des stratégies éthiques de gestion des populations qui tiennent compte des déséquilibres de sexe et d’âge pendant la période de cinq années».

«Au départ, l’élevage de primates pour la recherche, et principalement de macaques crabiers, a débuté dans les années 1980 pour éviter l’utilisation d’animaux capturés, explique à Slate.fr Bruno Verschuere. C’est à la demande de la recherche et à l’initiative d’éleveurs que ces élevages sont apparus. La motivation était éthique, scientifique et sanitaire: diminuer le stress subi par les animaux, disposer d’animaux d’âge connu, ayant grandi dans de bonnes conditions, de statut sanitaire défini et autant que possible exempts d’agents pathogènes.»

«Puis ces élevages se sont développés dans les pays où ces animaux vivent naturellement: en Asie du Sud-Est (Chine, Cambodge) et mais aussi sur l’Île Maurice, poursuit M. Verschuere. Ces animaux ont été introduits il y a environ cinq siècles dans ce petit pays et s’y sont multipliés, d’ailleurs aux dépens d’une partie de la faune avicole endémique. Fait notable: ils sont exempts de nombreux agents viraux présents chez les macaques sauvages d’Asie continentale et susceptibles d’interférer avec des protocoles de recherche ou de nécessiter des précautions particulières.»

Stress de l'acheminement

«Aujourd’hui encore, ajoute le représentant du Gircor, les animaux vendus sont en majorité nés d’animaux capturés (génération F1). Les éleveurs, toujours à la demande des chercheurs, mais aussi de plus en plus des autorités, ont entamé la transition vers la vente d’animaux issus de parents eux-mêmes nés en élevage, c’est-à-dire de génération F2. Ce système, une fois qu’il sera mis en place, permettra de ne plus avoir recours du tout à la capture. Ce sera un bénéfice supplémentaire pour la qualité de la recherche et pour la protection du milieu naturel.»

En pratique, les singes capturés puis ceux obtenus en captivité sont élevés en harems dans des volières largement ouvertes sur l’extérieur et enrichies de perchoirs, jeux, cachettes, cabanes: l’élevage dans les pays d’origine ne nécessite ni climatisation, ni locaux fermés.

Et ce sont ces élevages qui fournissent dans le monde entier les macaques utilisés en recherche. Ils sont régulièrement visités par les inspecteurs des pays qui autorisent l’importation des animaux, ainsi que par les représentant des établissements de recherche. Ensuite, seul le transport aérien permet l’acheminement de ces singes animaux vers les établissements de recherche européens et nord-américains.

Sans doute reste-t-il, alors, à évaluer le stress de ces acheminements et celui de la vie qui les attend.

Jean-Yves Nau Journaliste

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