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Foot: regarder dix matches par jour pour proposer des talents à son club préféré

Temps de lecture : 12 min

Sur les réseaux sociaux, des comptes amateurs aux milliers d’abonnés rivalisent avec les recruteurs professionnels.

Un supporter de Marseille pendant un match de L1 contre Montpellier, le 27 juillet 2017. | Photo ANNE-CHRISTINE POUJOULAT / AFP
Un supporter de Marseille pendant un match de L1 contre Montpellier, le 27 juillet 2017. | Photo ANNE-CHRISTINE POUJOULAT / AFP

Il y a encore quelques mois, son nom était inconnu des clubs et des fans de ballon rond. Mais depuis la reprise des championnats européens, Krzysztof Piatek flambe. Cet attaquant polonais de 23 ans est le meilleur buteur d’Italie et d’Europe. Acheté quatre millions d’euros par le Genoa, il suscite l’intérêt de grandes écuries comme la Juventus, le Bayern Munich ou le FC Barcelone. Cet été, il aurait pourtant pu faire le bonheur d’un club français, raconte l’Équipe. Le nom de Piatek a été glissé début mai à plusieurs clubs hexagonaux comme «Reims, Strasbourg, Caen, Montpellier, Bordeaux, Toulouse et Nantes».

Or, dès janvier 2018, un supporter de l’Olympique de Marseille avertit une membre du recrutement du club phocéen avec une description détaillée du fameux joueur. «Piatek faisait partie d’une liste de quatre joueurs polonais qui jouaient encore en sélection espoirs et que j’ai envoyée à l’OM. Je me disais que c’était bien de les surveiller, surtout Piatek, car il commençait à avoir une certaine cote. J’avais vu ces matches et je l’avais trouvé vraiment intéressant. J’avais envoyé quatre autres joueurs croates –dont un qui a signé à la Roma entre temps, Coric, et un autre à Leicester: Benkovic. Le problème, c’est qu’à Marseille, ça reste quand même très fermé», témoigne Kevin Kribich, le supporter en question, sur Twitter.

Cela fait quelques années que ce fada olympien envoie des listings de joueurs à son club de cœur. «C’était sous l’ère Bielsa (en 2014-2015) que je me suis dit: “Pourquoi pas proposer à l’OM?”», raconte-t-il. Au culot, il contacte Jean-Philippe Durand, qui est à ce moment-là le patron du recrutement, et propose ses observations gratuitement. «Je ne suis pas un agent, je n’ai aucune demande financière. Mais comme je suis supporter de l’OM, ça me faisait vraiment chier qu’on passe à côté de certaines pépites».

Le mail pour Piatek reste pourtant sans réponse et le joueur en or pose ses valises de l’autre côté des Alpes. «C’est dommage qu’il n’y ait pas juste eu un coup de téléphone pour se rencontrer et qu’ils me demandent comment je travaillais ou repérais les joueurs», regrette-t-il.

Les twittos-recruteurs de plus en plus nombreux

Le Phocéen n’est pas le seul à scruter les stars de demain. Ils sont plusieurs sur le réseau Twitter à publier leurs découvertes à des milliers d’abonnés. Près de 60.000 pour «Espoirs du Football», le compte référence, 7.500 pour «le chercheur de talents», 4.200 pour CoraçãOL ou 3.300 pour PAD Foot. Pour ce dernier, lancé en juin dernier à la suite d’un tweet d’Espoirs du Football expliquant comment on pouvait devenir recruteur, le phénomène «se développe clairement». «Il y a des comptes scouts dans plein de pays. Je pense que c’est une bonne chose car ça permet plusieurs analyses différentes, continue le jeune homme de 21 ans prénommé Atahis. Je trouve qu’on ne parle pas assez des “young prospects”».

Cet étudiant en commerce avait déjà le projet de présenter des jeunes joueurs depuis deux ans. «Au départ, les fiches techniques, j’en faisais dans mon coin mais je ne les montrais à personne à part mes amis. Les commentaires sous le tweet d’Espoirs du Football, qui m’a donné des conseils et un coup de pouce quand je me suis lancé, étaient très favorables à l’ouverture d’autres comptes. Ça m’a convaincu de faire ça publiquement».

Pour Mickaël, alias CoraçaOL et supporter lyonnais de 25 ans, cet aspect s’est développé au fur et à mesure. «J’avais un compte Twitter pour parler de l’OL et de foot en général. Je me suis mis à analyser des matches de Lyon et quand il y avait des noms qui sortaient lors des mercatos, je donnais mon avis dessus.» À force d'argumenter, l’opinion devient un réflexe. Et début 2018, il réalise un thread sur les joueurs à suivre. «Quelques mois plus tard, j’ai poussé le truc plus loin et j’ai créé un petit projet de “scouting”, où j’allais vraiment regarder plusieurs championnats et reporter tous les joueurs de moins de 21 ans, suivre leurs évolutions, ressortir les plus intéressants pour ensuite les présenter».

Une longueur d'avance

Pourquoi spécialement des jeunes? Dans le milieu du football, les plus forts potentiels sont naturellement courtisés par les clubs. Achetés à un prix moindre qu’une grande star, ils peuvent exploser au sein de cette équipe et être revendus avec une forte plus-value. Du côté de ces fans, la raison est évidemment moins pécuniaire. «Je pense que, comme dans tous les domaines, des gens aiment avoir une longueur d’avance sur ce qu’il va se passer dans le futur, confie le chercheur de talents, dans le «game» depuis un an. Il y a beaucoup de gens que ça n’intéresse pas, mais j’ai l’impression qu'on est de plus en plus à s’y engouffrer». Un sentiment confirmé par Atahis, qui aime «cette impression de découvrir un joueur, de l’avoir observé et de voir plus tard ce qu’il va devenir et qu’il perce… Voir le jeune réussir, ça me fait plaisir».

Du côté du «Chercheur de talents», le lancement de son compte était simplement l’occasion de noter les joueurs qu’il appréciait et s'en servir «comme un bloc-note». Il commence ensuite à faire des vidéos sur ses trouvailles. Le nombre de followers augmente et l’implication avec.

Cette motivation naît en général de la confiance en sa propre capacité à «voir les qualités d’un joueur». Le «Chercheur de talents» peut se féliciter d’avoir parlé très tôt de Ludovic Ajorque, attaquant de Strasbourg depuis cette année –«je m’étais dit qu’il avait vraiment le profil pour réussir en Ligue 2»– ou de Fousseyni Diabaté –«dont j’avais parlé à son arrivée au Gazelec d’Ajaccio et six mois après il part à Leicester».

Joueurs sous-cotés en France

Il se concentre surtout sur les basses divisions françaises, là où les autres scrutent beaucoup l’étranger. «Je trouve que beaucoup de joueurs sont sous-cotés en France et ça m'intéresse d'aller gratter là où les gens ne vont pas», indique-t-il. Kevin Kribich, lui, a tenté de proposer Sadio Mané et Naby Keita, les stars actuelles de Liverpool, à l’OM quand ils étaient à Metz et Istres. «On se dit que c’est pas possible que l’OM ne puisse pas mettre six millions d’euros sur un gars qui joue en D2, et pendant ce temps-là, tu achètes des Modou Sougou (un attaquant qui a joué seize matches et marqué un but, ndlr)», lâche-t-il.

Mais au fait, quelle méthode utilisent ces recruteurs amateurs pour repérer les futures stars? «C’est beaucoup de feeling, avoue le chercheur de talent. J’ai toujours cherché la différence». Pour Atahis, ce sont les capacités de réflexion en match qui importe.

«C’est difficile à définir mais des fois, quand tu vois un match, tu vois un joueur jouer et dès sa première prise de balle, tu peux voir qu’il a quelque chose de spécial»

Mickaël, twitto

Évidemment, comme ce ne sont pas des recruteurs professionnels et qu’ils font ça par passion, tout se fait derrière l’écran. Ce qui n’empêche pas d’être consciencieux. «C’est difficile à définir mais des fois, quand tu vois un match, tu vois un joueur jouer et dès sa première prise de balle, tu peux voir qu’il a quelque chose de spécial, argumente Mickaël, alias CoraçaOL. Après, ça ne suffit pas pour dire que ça va être une star. Mais ça peut te donner une indication. Les professionnels ne font sûrement pas comme ça mais moi je compense avec beaucoup de matches. Hier, j’ai regardé une partie de deuxième division, un mec de 17 ans est rentré et a marqué. Du coup, je vais m’intéresser à lui, observer son évolution».

Trois matches par jour pour rédiger des fiches

Chacun a sa petite combine pour regarder son lot de parties. Mickaël fait chaque jour une liste des matches qui l’intéressent avec les joueurs qu’il observe. «J’essaie de voir un ou deux matches par jour minimum, confie-t-il. Mais ce ne sont pas les matches que je regarde, juste les joueurs. Si un de ma liste joue soixante minutes, qu’il sort et que je n’ai plus aucun de mes joueurs, j’arrête et je vais voir s’il n’y a pas un autre match avec un autre des joueurs que je surveille». Avec ce programme, le supporter lyonnais est devenu «un champion du stream!», ces sites qui diffusent illégalement les chaînes sportives. Avec les aléas qui vont avec. «Des fois, c’est un peu chiant parce que je regarde des streams de D1 péruvienne et la qualité de l’image est frustrante. Il faut faire avec le commentateur aussi. C’est un peu galère mais c’est passionnant».

Lors de notre entretien, Atahis, de PAD Foot, avouait qu’il avait regardé dix matches la veille. «C’était une exception! Je n’avais pas cours et ça faisait deux-trois jours que je n’avais rédigé aucune fiche. En général, c’est entre trois et cinq matches par jour». S’il en voit autant, c’est qu’il se prépare pour chaque espoir dont il parle. «Pour que je commence à rédiger une fiche technique sur un joueur, je l’analyse une dizaine de matches avant. Dans des conditions différentes: deux matches à domicile, deux à l’extérieur. Des matches où les conditions climatiques sont différentes…». Pour ce faire, il a un petit décodeur qui lui permet de voir toutes les chaînes et tous les championnats du monde.

En plus des fiches, il avait comencé à réaliser des vidéos YouTube, comme le «Chercheur de talents». Avant de se rendre compte qu’il n’avait pas les compétences. Il a donc posté une annonce sur les réseaux et a recruté quatre personnes au sein de PAD Foot: un designer et trois monteurs vidéo qui s’occupent de YouTube. «C’est vraiment des fans de foot qui font ça gratuitement», indique-t-il. Ce que le «Chercheur de talents» fait par lui-même. «Il faut compter trois heures. Il y a des moments où je fais deux vidéos par jour. Mais sinon je suis sur une moyenne d’une par semaine, détaille ce trentenaire. Ça dépend des moments. On est en début de saison, donc je suis plus dans l’observation et l’analyse. J’en ferais plus en fin de saison».

Recherches actives

S'ils observent surtout les aspects techniques et physiques du joueur, les recuteurs du Net n’oublient pas l’aspect mental et comportemental. Des scouts comme Kevin Kribich ou Mickaël compensent leur manque d'informations grâce à la presse.

«J’ai la chance de parler plusieurs langues: espagnol, portugais, anglais et français, et j’essaie de trouver des articles et des informations sur le joueur que je regarde», détaille ce dernier. Une façon de voir comment se comporte la trouvaille, sa personnalité. Surtout chez les jeunes, moins formatés, les discours peuvent se démarquer. «Ça peut être superficiel mais ça donne des indications. Certains jeunes sont différents dans leurs discours, ça montre une personnalité. Ce n’est pas un travail de scouting parce que ça demande plus de profondeur, mais j’essaie de faire de mon mieux via ce que je peux traduire».

«Il faut savoir lire entre les lignes des coupures de presse. Être intéressé par toutes les choses car ça permet d’avoir potentiellement un déclic sur les joueurs».

Clin d'œil aux clubs

Forts de ce travail, ces deux derniers proposent donc leurs trouvailles à des clubs. «Parfois, quand je trouve un joueur qui serait bien pour un club, je le mentionne sur Twitter. Même si je sais que c’est le Community Manager qui reçoit, lance Mickaël. Je ne pense pas qu’il soit en rapport avec la cellule de recrutement. C’est plus un clin d’œil que je fais».

Kevin Kribich, lui, ne cherche que pour son club de cœur, l'OM. «Il y en a plein qui m’ont dit: “Envoie un CV à un club moins huppé”. Mais non, j’ai déjà un travail. Si vraiment ça se fait, c’est pour l’Olympique de Marseille. Toute mon analyse par rapport aux joueurs que je propose, c’est pour l’OM». Mickaël, lui, aimerait bien aider l’OL mais le président Jean-Michel Aulas l’a bloqué sur Twitter, «car j’ai osé faire une analyse qui critiquait l’équipe...».

Néanmoins, il n’a jamais envoyé de listing à la cellule de recrutement. «Des fois, je vais taguer le président sur un joueur en disant qu’il a le profil parfait. Je pense que les supporters qui font ça peuvent être une ressource, même s’il faut faire le tri. De nombreux comptes ont des spécialisations sur l’Amérique du Sud, l’Europe de l’Est, la Scandinavie… Les clubs devraient peut-être penser à utiliser les réseaux sociaux, pas forcément pour suivre leurs avis mais au moins regarder ce que les comptes peuvent dire de certains joueurs. Et pourquoi pas les prospecter». D’autant que, selon lui, les cellules de recrutement françaises ne sont pas celles des plus gros clubs mondiaux et qu’ils pourraient bénéficier de cette relation avec ces supporters à part. «C'est du boulot prémâché pour les clubs, estime le «Chercheur de talents». Et je n’ai pas l’impression qu’ils s’y intéressent plus que ça».

Des agents qui flairent le filon

«Les clubs ont de grosses difficultés à s’ouvrir, confie Laurent Mommeja, qui dirige le compte Espoirs du Football. Ça reste un pré carré. Même si de plus en plus de personnes sont écoutées, ça reste deux «métiers» différents. Et être recruteur ou scout sur internet, c’est parfois très valorisant mais ça reste du pur aléatoire».

«Les clubs ne savent pas tout le temps si l’analyse est de qualité ou non. C’est difficile de faire confiance à quelqu’un que tu ne connais pas. Ça peut être n’importe qui», concède Mickaël. Un avis partagé par un responsable du recrutement d’un centre de formation d’un club de Ligue 1: «Il y a beaucoup de bonnes infos à prendre avec ces comptes qui suivent les jeunes. Mais derrière des comptes anonymes, il y a souvent des agents qui ne parlent que de leurs joueurs.»

Des agents qui contactent également nos dénicheurs en herbe. Atahis, de PAD Foot, a été contacté «cinq ou six fois» depuis son lancement en juin. «Ma réaction dépend. Je sais que si l’agent me contacte, c’est qu’il voit l’intérêt et l’exposition de son joueur, détaille le twitto de 21 ans, qui voit si l'agent recherche une analyse extérieure et s'il y a matière à discussion. Mais si l’agent cherche simplement à augmenter sa visibilité et celle de son joueur en m’en parlant, je ne vois pas l’intérêt».

Un sentiment partagé par le «Chercheur de talents», freiné par ceux qui voudraient que le twitto fasse la promotion de leurs joueurs. «Ce n’est pas mon boulot. Moi je suis là pour mettre en avant les joueurs. Je ne veux pas être influencé par quelqu’un d’autre. C’est pour ça que j’ai choisi d’être anonyme, car je ne dois rien à personne».

En faire son métier

Ce dernier a même été contacté une fois, par un club de National, pour discuter sur certains joueurs. «On a échangé plusieurs fois, sur ce que je pensais de tel joueur qui leur a été proposé, si je voyais un joueur à tel poste qui serait intéressant pour eux. Tout ça de façon informelle».

«Je préfère encore faire mon compte et parler des joueurs que j’apprécie plutôt que faire des analyses qui finissent dans un tiroir.»

«Chercheur de talents», twitto

De là à passer le palier et devenir recruteur professionnel? «Ça dépend. Je ne me vois pas forcément faire un boulot de recruteur pur, en faisant juste des rapports, lance le «Chercheur de talents», qui a discuté avec des personnes du métier, parfois frustrées que leurs rapports ne soient pas suivis par leurs présidents respectifs. Je préfère encore faire mon compte et parler des joueurs que j’apprécie plutôt que faire des analyses qui finissent dans un tiroir. Ou alors être en National dans un petit club et avoir un peu de pouvoir et assumer les décisions que je prendrais».

«Ça reste vraiment un plaisir car je ne le fais pas pour me faire remarquer ou rémunérer, déclare Atahis. J’aime observer les joueurs et si, un jour, j’ai une proposition d’un club, j’y réfléchirai sérieusement». Histoire de ne plus laisser passer le prochain Piatek.

Christophe-Cécil Garnier Journaliste à Slate.fr

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