Culture

Vous ne verrez plus jamais les films avec des animaux de la même façon

Temps de lecture : 5 min

La façon d'utiliser les animaux, qu'ils soient morts ou vivants, est extrêmement révélatrice de l'état d'esprit des réalisateurs et réalisatrices.

Couverture du livre  Le Cinéma des animaux | Photo de Laurent Troude
Couverture du livre Le Cinéma des animaux | Photo de Laurent Troude

«On peut juger de la grandeur d'une nation par la façon dont les animaux y sont traités», peut-on lire dans l'autobiographie de Gandhi. La phrase est discutable, mais y remplacer «une nation» par «un film» permet d'offrir le résumé idéal du Cinéma des animaux, essai publié par Camille Brunel aux éditions UV. Il s'agit en fait d'un recueil de chroniques diffusées çà et là par le jeune auteur, qui vit décidément une riche année 2018 après avoir été l'une des révélations de la dernière rentrée littéraire.

Son premier roman, paru fin août, s'appelle La Guérilla des animaux. La concordance des titres n'est en rien un hasard pour qui connaît un peu Brunel, mercenaire cinéphile et antispéciste, qui croit dur comme fer à la convergence des luttes et des arts. En témoignent notamment les extraits d'une conférence intitulée «L'animal, le film et le végétarien» donnée en 2016 au Forum des Images, révélatrice de la passion empathique de l'auteur pour un sujet qui avait été si peu traité auparavant.

Hollywood

«De façon plus ou moins explicite selon les passages, mon roman était déjà gorgé d'Hollywood, explique Camille Brunel. Dans mes deux livres, roman d'aventure ou critique de films, il s'agit de rendre le militantisme plus digeste.» La Guérilla des animaux et Le Cinéma des animaux partagent effectivement cette volonté de parler au plus grand nombre tout en abordant des sujets sensibles. Le vocabulaire ou les références peuvent parfois sembler ardues, et pourtant l'ensemble reste toujours accessible.

Camille Brunel a été prof de français, ce qui est prégnant dans ses écrits: Le Cinéma des animaux est tout particulièrement porté par un désir d'élever le lectorat sans lui faire la leçon, de l'amener à s'intéresser à des problématiques peu explorées en le guidant fermement –mais sans l'étouffer pour autant.

Dans les remerciements de son livre, Camille Brunel remercie en premier lieu Emmanuel Burdeau, ancien rédacteur en chef des Cahiers du cinéma: Brunel affirme qu'il n'aurait «pas écrit une seule critique de [sa] vie» si Burdeau ne lui avait pas mis le pied à l'étrier. C'est notamment sur le site du Café des images, cinéma d'art et d'essai basé à Hérouville-Saint-Clair dans le Calvados, qu'Emmanuel Burdeau a permis à Camille Brunel de faire sortir des textes qui lui brûlaient les doigts.

Très tôt, le jeune auteur semble s'être persuadé qu'en observant la façon dont les cinéastes interrogeaient la question animale dans leurs films, il était possible de comprendre leur vision du monde de façon nettement plus globale. C'est ce qu'il s'évertue à expliquer en près de 250 pages qui râtissent large, de L'Odyssée de Pi à Jurassic World en passant par Toni Erdmann, Hellboy 2 et l'épisode 7 de Star Wars.

Revoir tous les films

Si certains films semblent tout naturellement à leur place dans l'ouvrage, d'autres peuvent surprendre par leur présence. Que les protagonistes de Un jour dans la vie de Billy Lynn s'apprêtent à manger de l'agneau, ou que Isabelle Huppert prépare des roulés haricots-carottes dans Elle, et c'est l'ensemble d'un film qui peut se trouver reconsidéré. «Il faut revoir tous les films», martèle Camille Brunel en avant-propos. Il semble effectivement qu'à travers les prismes animalistes et antispécistes, s'offre à nous une nouvelle façon d'envisager l'existence et le cinéma.

Il faut l'avouer, les raisonnements de Camille Brunel ont beau être assénés avec conviction et style, il est permis de ne pas y adhérer totalement. Je reste par exemple légèrement dubitatif devant la démonstration qui concerne le dernier Tarantino, Les Huit Salopards, où le choix de la couleur des chevaux tirant une diligence relèverait d'un choix politique («Soumis à l'autorité du cocher, cinq chevaux noirs, un blanc: la représentation pourrait être celle des opprimés aux États-Unis à l'époque»).

Face à mes doutes, l'écrivain persiste et signe:

«Je n'ai pas l'impression de surinterpréter. Se retenir d'interpréter, ce serait croire aux coïncidences! Disons pour nuancer: il y a potentiellement de l'impensé dans la représentation des animaux. Il n'y a pas forcément un lien conscient entre gros plan sur les animaux et discours sur l'oppression des femmes et des Noirs. N'empêche que les gros plans sont là, tout comme les lignes de dialogue sur les chevaux, et que ce n'est pas seulement décoratif. Surtout pas chez un mec aussi maniaque que Tarantino.»

Je vous défie en tout cas de trouver dans ce livre une page qui ne soit pas stimulante.

Si peu de films vegans

Ce qu'il y a de meilleur dans ce Cinéma des animaux, c'est sa façon d'utiliser le septième art pour interroger notre rapport à la vie et à la souffrance: la nôtre et celle des autres, y compris des animaux. Il pose notamment la question de la cohérence, à savoir: peut-on exploiter des animaux afin de les faire figurer dans un film, quand bien même celui-ci serait tout entier dédié à la cause animale?

Certains films en prennent plein la tronche, comme le méconnu Toril, et sa mention «Aucun animal n'a été maltraité durant ce tournage» alors qu'on y voit un taureau se faire marquer au fer rouge. D'autres sont traités avec plus de nuance, à commencer par L'Odyssée de Pi, si fascinant pour Camille Brunel qu'il lui consacre ici plusieurs textes, mais qui a failli provoquer la mort d'un tigre par noyade, avant qu'on apprenne que l'animal provenait d'un élevage où des cas de maltraitance ont été relevés...

Brunel consacre également de nombreux paragraphes à la dissonance cognitive, «soit la friction conceptuelle entre l'amour des animaux vivants et libres et le goût pour la viande, forcément issue d'animaux confinés mais morts». Autrement dit, le fait que la majorité des gens ne font pas le lien entre le cochon qui hurle sur le chemin de l'abattoir et la tranche de jambon qui ornera leur sandwich parisien. Celle-ci s'applique également aux réalisateurs et réalisatrices, pour qui les animaux deviennent soudain de la simple chair à filmer, qui allaient de toute façon finir par souffrir et mourir même s'il n'y avait pas eu de film à tourner.

Noé sauvé par le numérique

À ce titre, un long-métrage trouve tout particulièrement grâce aux yeux de Camille Brunel, qui le décrit comme l'un des seuls films à la fois animaliers et vegans: le Noé de Darren Aronofsky, qui a bâti un bestiaire numérique tant pour des raisons pratiques que pour des considérations éthiques. Brunel se réjouit d'ailleurs des progrès exponentiels réalisés dans le domaine de la création numérique, qui permet de faire évoluer à l'écran des animaux tout à fait crédibles sans avoir besoin de faire souffrir le moindre petit être vivant.

Par un pied de nez même pas insolent à destination de celles et ceux qui refusent de voir les êtres humains comme des animaux, Camille Brunel fait mine de tomber dans le hors-sujet. «Pas l'ombre d'un animal, pas le moindre corbeau, à peine un peu de sauce bolognaise», écrit-il à propos de La Fille inconnue. Alors pourquoi diable ce film sous-estimé des frères Dardenne figure-t-il dans le livre? «Pas l'ombre d'un animal, non: simplement des questions, des termes, des problèmes mobilisés aussi par la question animale, de la culpabilité des justes aux problèmes moraux que pose la protection de soi.» Une nouvelle forme de convergence des luttes.

Thomas Messias Prof de maths et journaliste

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