Santé / Société

Pourquoi ça vous dégoûte de voir quelqu’un se couper les ongles dans le métro

Temps de lecture : 5 min

L’utilisation d’un coupe-ongles dans le métro n’est certes pas interdite mais, au vu des regards dégoûtés qu’elle génère, elle est moralement proscrite. Question de savoir-vivre et d’hygiénisme.

Le seul fait d’avoir usé devant vous d’un coupe-ongles vous chiffonne. | iMorpheus via Flickr License by
Le seul fait d’avoir usé devant vous d’un coupe-ongles vous chiffonne. | iMorpheus via Flickr License by

C’est une scène à laquelle vous avez peut-être eu le malheur d’assister dans les transports en commun: une personne non loin de vous, armée d’un objet métallique, commet l’irréparable et vous impose une vision qui ne vous quittera plus. Oui, vous visualisez bien la situation: elle se coupe les ongles. Si vous avez eu de la chance en échappant à cette scène de l’enfer, vous ne pourrez néanmoins que compatir avec tous les impuissants témoins et victimes. C’est dé-goû-tant! «Les rognures d’ongle sont des déchets», confirme la psychosociologue Dominique Picard, autrice du «Que sais-je?» Politesse, savoir-vivre et relations sociales.

Pourtant, ce n’est pas juste parce que l’individu responsable du délit jette comme si de rien n’était ces rebuts par terre. La preuve: quand quelqu’un laisse par exemple négligemment tomber par terre un emballage alimentaire, vous êtes choqué de son manque d’éducation (et pouvez le lui faire «naïvement» remarquer sous une formule du type «Dites, vous avez laissé tomber quelque chose…»), mais, admettez-le, votre indignation ne s’accompagnera pas de haut-le-cœur. Rien à voir avec ces petits bouts d’ongles qui ont atterri au sol.

Quand bien même la ou le contrevenant à votre tranquillité visuelle et sonore aurait pris le soin de récolter ces quelques résidus organiques pour les jeter ensuite à la poubelle, le seul fait d’avoir usé devant vous d’un coupe-ongles vous a chiffonné. Beurk. C’est donc que l’ongle incarne bien plus que ce que l’on imagine. Il ne s’agit pas de lui prêter des pouvoirs surnaturels en affirmant que l’on ne supporte pas d’apercevoir des morceaux d’ongle parce qu’on les associerait plus ou moins consciemment à la magie noire et aux mauvais sorts. Reste que la répugnance que cette dure extrémité kératinisée suscite relève tout de même de croyances.

«Pasteurisation du monde»

Certes, l’ongle en soi ne soulève pas le cœur. Il faut bien admettre que «les ongles ne sont pas des déchets du même genre que ceux qui sortent du nez ou des intestins», ajoute Dominique Picard. Pourtant, difficile de dire ce qui révulse le plus entre ramasser des bouts d’ongle ou un mouchoir usagé. C’est que, avant même d’être détachés du corps, «les ongles sont associés à la saleté». Déjà, c’est là qu’elle vient s’y nicher. Si l’on vous dit mains sales, vous pensez sûrement à de la crasse noirâtre accumulée entre l’ongle et la peau.

On coupe l’ongle parce qu’on le trouve trop long, et on le juge trop long entre autres parce que des cochonneries viennent visiblement s’y loger. Ce n’est pas pour rien que les coupe-ongles sont souvent assortis d’une lime à ongles au bout utilement incurvé faisant office de nettoie-ongles. Sans compter que l’ongle fait penser au prurit: «L’ongle, c’est aussi ce qui gratte, non pas la peau nette mais bien les boutons, ce qui peut être purulent», poursuit la spécialiste. Pas envie d’imaginer les immondices avec lesquelles ce bout coupé a été en contact.

C’est bien pour cela que, pour la directrice de recherches au CNRS Dominique Memmi, qui a codirigé l’ouvrage collectif Le social à l’épreuve du dégoût, les ongles viennent avant tout mettre en évidence «le rapport au sale et à la souillure». Le dégoût qu’ils génèrent s’explique surtout par «le mouvement pluriséculaire, qui s’est fortement accentué avec l’hygiénisme du XIXe siècle, de “pasteurisation du monde”», décrit la sociologue. En gros, du gel antibactérien que l’on trimballe partout avec soi aux poubelles avec bac pivotant pour les serviettes hygiéniques dans les toilettes pour femmes, liste-t-elle, «le mécanisme d’hygiénisation a suivi son cours et ne cesse de croître aujourd’hui». Résultat: à force de considérer que la moindre bactérie doit être éliminée même sans nécessité d’asepsie ou de ne pas même entrevoir des serviettes remplies de sang menstruel au fond d’une poubelle, forcément, un bout d’ongle a tout pour vous rebuter.

Contrôle du vivant

C’est donc qu’il n’est pas question d’une lutte objective contre la saleté mais bien d’une représentation pas toujours très rationnelle. Il s’agit par ce biais de «mettre à distance tout ce qui rappelle la corporéité et la matérialité animale de l’autre», insiste Dominique Memmi. Tout simplement parce que, de la même façon que les pellicules ou les cheveux qui traînent sur le haut de la veste ou dans le bac de la douche, «l’ongle qu’on coupe est quelque chose qui nous échappe». En effet, «il pousse, il est vivant», détaille Dominique Picard –il continue d’ailleurs sa croissance après la mort, ce qui a de quoi l’associer dans les esprits à ce qui n’est pas contrôlable et est vecteur d’angoisse.

Presque joli, non? | Joel Bombardier via Flickr License by

Or, «tout ce qui est corps vivant, comme les émotions, doit être caché» étant donné que, dans le savoir-vivre, «le corps n’est valorisé que comme support pour porter de jolies choses, que sont les vêtements, les bijoux ou les chapeaux; c’est un porte-manteau et une surface lisse: tout ce qui est orifice ou intérieur du corps doit être tu –c’est pour cela que l’on ne parle pas la bouche pleine», ponctue l’experte. Observer quelqu’un se couper les ongles, c’est en somme voir s’écailler ce contrôle que l’on veut avoir sur le corps et que l’on défend bec et ongles.

Frontières de l’individu

Et c’est aussi chambouler le rapport entre individus. Dominique Memmi, également autrice de l’ouvrage La revanche de la chair. Essai sur les nouveaux supports de l’identité, reprend à son compte la théorie de l’individuation de Norbert Elias selon laquelle nos sociétés encouragent les individus à se penser comme corps et, surtout, comme corps distincts les uns des autres. Pour elle, «c’est au cours du XXe siècle que cette individuation prend cette forme particulière: l’individuation par corps, c’est-à-dire que les gens s’affirment comme des individus mais en proclamant avant tout la singularité et l’autonomie de leur corps».

Le mouvement féministe avec le slogan «Our bodies, our choice» ou «Mon corps, mon choix» n’en serait qu’«une des cristallisations, parmi d’autres». Les ongles coupés devant d’autres, avec la menace de les toucher, constituent alors une infraction à cette règle implicite: ils viennent brouiller les frontières entre les individus.

Autre infraction, au code du savoir-vivre cette fois: «Le soin des mains est un acte intime, qui, en principe, ne se fait pas en public», explicite Dominique Picard. En effet, «dans le savoir-vivre, il y a une sorte d’opposition dyadique entre l’espace public et l’espace privé; la sphère publique et la sphère privée ne doivent pas s’interpénétrer». Quand quelqu’un se coupe les ongles devant vous, c’est donc «comme si on regardait par le trou de la serrure, comme si on était des voyeurs» puisque l’on est face à un geste privé. Le tout, sans rien avoir demandé. D’où le malaise, jusqu’au bout des ongles.

Daphnée Leportois Journaliste

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