Politique

Un remaniement très politique taillé pour les élections européennes

Temps de lecture : 5 min

«Tout ça pour ça», clament les oppositions. «Pas de changement de cap», répond le chef de l’État. Et si la reconfiguration gouvernementale préparait surtout le scrutin de mai 2019?

Emmanuel Macron lors du premier Conseil des ministres post-remaniement, le 17 octobre 2018 à l'Élysée | Francois Mori / Pool / AFP
Emmanuel Macron lors du premier Conseil des ministres post-remaniement, le 17 octobre 2018 à l'Élysée | Francois Mori / Pool / AFP

Il a enfin eu lieu! Le remaniement gouvernemental a été concrétisé mardi 16 octobre dans la matinée. Depuis le départ de Gérard Collomb du ministère de l'Intérieur, le 3 octobre, les spéculations couraient les couloirs des médias, alimentées par de fausses confidences et de vraies rumeurs livrées par des entourages d'entourages sûrement bien intentionnés. On tentait de tirer un peu la couverture à soi, quitte à imaginer, faute d'informations, quelques sombres scénarios ou catastrophes.

Il est excessivement rare que l'opposition manifeste joie et satisfaction en prenant connaissance des détails d'un remaniement gouvernemental; pour tout dire, la situation ne s'est même jamais produite.

La récente réorganisation de l'équipe au pouvoir n'échappe pas à la règle. Entre celles et ceux qui paraphrasent le «Beaucoup de bruit pour rien» shakespearien, et les autres qui se désolent de ne pas voir de changement de politique avec la nouvelle équipe (ce qui est juste une posture), aucune opposition au gouvernement n'est contente. Les moutons sont bien gardés.

Un politique et un technicien pour l'Intérieur

Il n'est peut-être pas inutile d'aller au-delà du jeu de rôle pour tenter de décrypter les tenants et aboutissants politiques de ce remaniement-ci. Il s'agissait principalement d'effacer les départs rapprochés de deux poids lourds du gouvernement, les ministres d'État Nicolas Hulot, à l'Écologie et au Développement durable, et Gérard Collomb, principalement préposé à la sécurité intérieure, à la lutte contre le terrorisme et –pas tout à fait accessoirement– à l'organisation des élections.

Si Hulot a rapidement été remplacé par François de Rugy, président de l'Assemblée nationale depuis le début de l'actuelle législature, celui de Collomb, imposé à Emmanuel Macron par celui qui veut conserver la Mairie de Lyon aux municipales de 2020, a manifestement nécessité une approche différente de la part du chef de l'État et de son Premier ministre.

Sans sous-estimer l'importance du ministère de l'Écologie, surtout au regard des rapports alarmants sur le réchauffement climatique et la dégradation accélérée de la planète, il est évident que le ministère de l'Intérieur, en raison de son champ d'action évoqué plus haut, occupe une place centrale dans le fonctionnement gouvernemental.

L'adjonction au nouveau locataire de la place Beauvau, Christophe Castaner, ex-ministre chargé des Relations avec le Parlement et proche de la première heure de Macron, d'un secrétaire d'État, Laurent Nuñez, jusqu'ici directeur général de la Sécurité intérieure, montre le rôle éminent que l'exécutif veut donner au renseignement dans la lutte contre le terrorisme.

Cette double nomination est à la fois une réponse à l'opposition de droite, qui ne cesse d'attaquer l'exécutif sur le terrain de la sécurité (la supposée vacance de deux semaines du ministère de l'Intérieur dont le Premier ministre a assuré l'éphémère intérim a fait l'objet d'un traitement assidu et massif de la part de Les Républicains), et un message à l'opinion publique, qui prête toujours une attention particulière aux moyens et aux personnes chargées de la lutte contre le terrorisme.

L'arrivée d'un technicien spécialiste du domaine, aux côtés d'un politique qui a l'oreille du président de la République, peut être de nature à contrer les uns et rassurer les autres.

Une main tendue aux juppéistes et aux centristes

C'est justement l'aspect très politique de ce remaniement qui attire l'attention. Il explique sans doute l'énervement perceptible décelé chez Les Républicains, aussi bien que la satisfaction observée chez les centristes du MoDem.

Car tout cela, au fond, est taillé au cordeau pour mettre un coin supplémentaire dans la formation de Laurent Wauquiez, dont l'évolution «nationaliste» inquiète les personnalités libérales qui demeurent en son sein, et pour signifier aux proches de François Bayrou qu'ils ne sont pas –plus?– la cinquième roue du carrosse à l'intérieur de la majorité.

La curieuse appréciation de Bruno Retailleau, patron filloniste des sénateurs et sénatrices de la droite parlementaire, sur un rétrécissement de l'assise gouvernementale est difficilement compréhensible au moment où l'équipe Philippe s'ouvre un peu plus aux juppéistes avec l'arrivée de Franck Riester à la Culture, et aux centristes avec celle de Marc Fesneau aux Relations avec le Parlement et l'attribution d'un grand ministère des Territoires élargi aux Collectivités territoriales à sa collègue, Jacqueline Gourault.

L'insistance mise sur l'attention prêtée aux maires, tant dans la composition gouvernementale que dans la courte intervention explicative d'Emmanuel Macron le soir même du remaniement, était davantage un signe d'ouverture que de fermeture. Reste à le concrétiser.

Les Républicains coincés dans leur contradictions européennes

Au-delà d'un dosage très macroniste en termes de parité, de provenances politiques, d'introduction de nouvelles têtes et de représentation de la société civile –autant d'éléments qui ont fait la réussite présidentielle du locataire de l'Élysée–, c'est la volonté de se mettre en situation de rassemblement pour les élections européennes de mai 2019 qui est frappante.

L'allocution post-remaniement du président de la République était de ce point de vue assez éclairante. Emmanuel Macron a cité l'Europe à plusieurs reprises dans son adresse à l'opinion, voulant sans doute montrer qu'il existait une continuité naturelle entre une redécoupage de politique intérieure et une consultation qui, dans quelques mois, décidera de l'avenir de l'Union européenne. À n'en pas douter, ce scrutin est observé avec la plus grande attention par l'exécutif, alors que les oppositions veulent justement le transformer en sanction intérieure.

Sur ce terrain, le président de la République a conforté l'alliance de La République en marche avec le MoDem. Avec l'entrée au ministère de la Culture de Franck Riester, il tend la main à l'électorat juppéiste de la droite parlementaire et pousse un peu plus les soutiens de Laurent Wauquiez dans leurs contradictions européennes.

Ces derniers opteront soit pour un discours favorable à l'Union, qui au bout du compte ne les distinguera pas beaucoup du tandem LREM-MoDem mais les placera sous les coups du Rassemblement national, soit pour un discours anti-européen qui fera fuir une partie de leur électorat, alors jetée dans les bras de l'extrême droite.

Une problématique un peu différente se pose pour les autres centristes de l'UDI qui, comme celles et ceux du MoDem, ont un attachement viscéral à l'Europe. Franck Riester était le président du groupe UDI-Agir de l'Assemblée nationale: elles et ils ne peuvent pas être tout à fait indifférents au signe de reconnaissance envoyé par l'exécutif.

Les sondages, qui ne leur donnent pas l'espoir de franchir la barre des 5% en mai prochain (le seuil requis pour obtenir des sièges au Parlement européen), vont sans doute les conduire à renoncer à la présentation d'une liste autonome vouée à la marginalité.

Reste l'aile gauche du rassemblement voulu par Macron. Avec l'arrivée au ministère de l'Agriculture de Didier Guillaume –ex-président du groupe socialiste du Sénat qui voulait quitter la vie politique avant de se raviser pour rejoindre le RDSE (Rassemblement démocratique et social européen), un groupe charnière du palais du Luxembourg constituant une sorte de symbole du macronisme–, c'est un signe discret que l'exécutif envoie à l'une des franges de la gauche totalement éparpillée. Il est vrai qu'Emmanuel Macron n'a pas besoin de fissurer une gauche qui réalise elle-même ce travail... à la perfection.

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