Société / Économie

Ces recruteurs offensés à l’idée qu'on veuille travailler pour de l’argent

Temps de lecture : 7 min

Certains employeurs refusent d'aborder la rémunération avant la fin du processus d’embauche. C’est du temps perdu pour tout le monde.

Ces pratiques portent un préjudice particulièrement disproportionné aux femmes et aux personnes de couleur. | rawpixel via Unsplash License by
Ces pratiques portent un préjudice particulièrement disproportionné aux femmes et aux personnes de couleur. | rawpixel via Unsplash License by

De toutes les pratiques saugrenues et franchement sans queue ni tête auxquelles ont recours les entreprises lors de leurs processus de recrutement, la plus bizarre de toutes est probablement celle qui touche à nos conventions lorsqu’il s’agit de négocier un salaire. Étant donné que l’idée d’engager quelqu’un consiste à lui donner de l’argent en échange de son travail, on pourrait penser que la question du salaire serait abordée assez vite, clairement et directement, quelle que soit la forme du processus de recrutement.

Mais allez savoir pourquoi, cette approche est davantage l’exception que la règle. De nombreux employeurs et employeuses jouent les effarouchées, cachent ce qu’elles envisagent de payer et même prennent la mouche lorsque les candidats et candidates mettent le sujet de la rémunération sur le tapis.

«Me faire poireauter avant de m’indiquer le salaire alors que ce sont eux qui sont venus me chercher, c’est exaspérant»

De l’autre côté, les personnes qui cherchent du travail sont généralement assez intéressées par la paye d’un éventuel boulot –ce qui est relativement logique dans la mesure où les gens ne cherchent pas à travailler par pure bonté d’âme ou parce qu’ils ont à cœur de se rendre utiles. Pourtant, les employeurs refusent souvent d’aborder la question de la fourchette de rémunération jusqu’à une période assez avancée du processus de recrutement, parfois même pas avant de proposer officiellement le poste. En revanche, ça ne les dérange pas d’inciter, voire de demander au candidat ou à la candidate d’abattre son jeu et de donner un chiffre en premier. Voici le témoignage typique que j’ai reçu à ce sujet:

«J’ai été contacté à l'improviste par un recruteur sur LinkedIn au sujet d’une annonce d’emploi pour laquelle ils espéraient que je postulerais. J’ai répondu en demandant davantage d’informations, notamment la fourchette de salaire. Le recruteur m’a servi le refrain habituel, selon lequel le salaire dépendait de l’expérience, avant de retourner la situation en me demandant mes prétentions. Je ne suis même pas en train de chercher du travail en ce moment! Me faire poireauter avant de m’indiquer le salaire alors que ce sont eux qui sont venus me chercher, c’est exaspérant. Je suis sûr qu’ils ont un éventail de salaires à l’esprit. Pourquoi est-ce qu’ils ne me le disent pas, pour qu’on puisse tous savoir si on est en train de perdre notre temps ou pas?»

Quitte ou double

Les candidates et candidats s’inquiètent fréquemment à l’idée qu’ils vont soit avancer un chiffre plus bas que ce que l'employeur aurait accepté de donner, soit qu’ils vont pousser trop loin au risque d'être écartés de la course... alors même qu’ils auraient accepté moins:

«Après que j’ai posé ma candidature pour un poste, la responsable du recrutement […] m’a envoyé un mail pour me dire qu’elle voulait me rencontrer et m’a demandé mes prétentions salariales. J’ai fait des recherches pour savoir quel était le salaire moyen pour ce genre de poste (53.000 dollars par an) et je lui ai répondu que le poste m’intéressait; j’ai proposé des créneaux pour un premier contact téléphonique et indiqué mes prétentions (50.000-60.000). Elle a répondu: “Malheureusement, le budget pour ce poste est de 40.000. Merci pour votre intérêt et bonne chance pour la suite de vos recherches”.

La vérité, c’est que je suis relativement nouveau dans ce secteur et que 40.000 dollars, ça me conviendrait. En fait, je m’étais dit que je négocierais mon salaire à la baisse en partant de la fourchette que j’avais indiquée. Maintenant je ne suis plus très sûr de ce que je dois faire. Est-ce que je m’arrête là, est-que je dis que je suis toujours intéressé, est-ce qu’il y a autre chose à faire? Et surtout, que répondre lorsque des recruteurs me demandent mon éventail de salaires la prochaine fois? Pourquoi poser cette question s’ils ont de toute façon déjà un chiffre en tête?»

«J’ai reçu un mail qui disait que comme c’était le salaire qui m’intéressait le plus, et pas l’entreprise ou le poste, ils ne désiraient pas poursuivre la procédure de recrutement»

En outre, ceux qui demandent directement à quelle grille de salaire correspond le poste pour lequel ils posent leur candidature risquent de se retrouver face à des recruteurs qui se hérissent à l’idée que l’argent puisse être leur motivation principale:

«J’ai passé un entretien téléphonique pour un poste dans une entreprise qui m’intéressait vraiment. À la fin de l’appel, on m’a dit que le processus de recrutement comprendrait un premier filtrage par les RH, un entretien téléphonique avec la personne chargée du recrutement, une journée entière d’entretiens sur place, potentiellement un deuxième jour et peut-être un projet ou un test. Ça fait beaucoup d’étapes pour un recrutement, je trouve, donc j’ai dit au représentant des RH: “Comme la procédure de recrutement est plutôt longue, je me demande si vous pourriez me communiquer l’échelle salariale du poste. Je suis très motivé pour poursuivre le processus de recrutement et j’aimerais beaucoup travailler pour l’entreprise X, mais je ne veux pas découvrir à la fin de la procédure d’embauche que la grille de salaire que vous proposez ne correspond pas à mes attentes, et je suis sûr que vous non plus. Cela serait décevant pour l’un comme pour l’autre”.

La personne des RH est devenue vraiment très froide et gênée et elle m’a dit qu’elle ne pouvait pas me donner cette information. […] J’ai reçu un mail un peu plus tard cet après-midi-là qui me disait que comme c’était le salaire qui m’intéressait le plus, et pas l’entreprise ou le poste, alors ils ne désiraient pas poursuivre la procédure de recrutement.»

Les histoires d’employeurs qui semblent tout bonnement offensés à l’idée que des candidats puissent vouloir travailler pour de l’argent sont légion. Et si les conventions dans ce domaine semblent commencer à changer, il reste beaucoup de recruteurs et de responsables RH convaincus que les candidats qui abordent la question du salaire en amont envoient le signal qu’ils ne sont pas suffisamment motivés par le travail lui-même.

Fourchette et expérience

C’est absurde bien entendu, et cela signifie aussi que les deux parties risquent d’investir beaucoup de temps dans des entretiens avant de découvrir que leurs idées du salaire sont trop éloignées l’une de l’autre pour que cela fonctionne:

«J’ai passé un entretien téléphonique, pris toute une journée de congé pour un entretien en face à face, annulé à la dernière minute, ensuite j’ai repris une matinée pour l’entretien déplacé, après quoi on m’a dit que j’avais le poste et que le service RH me contacterait pour en discuter des termes. […] Les RH m’ont appelé et… leur grille de salaires pour le poste était vraiment basse. Tellement basse que je ne connais personne dans notre secteur (et je connais des gens qui travaillent dans des centres d’appel!) qui serait tenté d’accepter. J’ai eu l’impression qu’ils avaient gâché un jour et demi de ma vie et de mes congés alors que n’importe quel recruteur et service des RH sensé aurait su que ce qu’ils proposaient était fort peu susceptible de coller avec les prétentions de quelqu’un qui a une expérience de spécialiste (et il s’agissait d’une grande entreprise avec un vrai service RH, pas d’une petite boîte familiale qui aurait pu être à côté de la plaque).»

Pourquoi les employeurs jouent-ils à cache-cache avec les rémunérations? Pourquoi ne pas indiquer directement une grille de salaires dans la description du poste? Certains employeurs vous diront que s’ils donnent une fourchette de salaires, tous les candidats s’attendront à recevoir le maximum quelles que soient leurs qualifications, et qu’ils ne veulent pas donner de faux espoirs. Il est également vrai qu’il existe parfois une grande souplesse salariale lorsqu’une entreprise recrute pour un poste susceptible d’être occupé par des gens aux niveaux d’expériences extrêmement différents, et dans ce cas indiquer une fourchette de salaire peut prêter à confusion. Mais les bons employeurs sont capables d’expliquer comment fonctionne leur grille de salaires et où le candidat se situe à l’intérieur. En réalité, ces pratiques, à un certain degré, visent à employer des candidats au prix le plus bas possible. Et si on a tendance à se dire que d’accord, c’est comme ça que ça se passe dans le monde des affaires, les données indiquent que ces pratiques portent un préjudice particulièrement disproportionné aux femmes et aux personnes de couleur, moins enclines à négocier et plus susceptibles de demander moins pour leur travail.

En tant que candidat à un poste, un des moyens de vous défendre consiste à vous armer du maximum d’informations possibles et d’aider les autres à faire de même. Parler à des recruteurs, à des organisations professionnelles dans votre secteur et à d’autres personnes du même domaine peut vous aider à concrétiser votre idée de combien vous pouvez être raisonnablement payé pour ce que vous faites. Et si vous arrivez à dépasser la réticence que tant d’entre nous éprouvons à l’idée de parler ouvertement d’argent, partager ces informations avec d’autres personnes de votre secteur peut énormément contribuer à défaire le monopole des employeurs sur les données salariales. Tant que ceux-ci continueront de considérer leurs grilles de salaires comme des secrets d’État, les candidats resteront en position de faiblesse.

Alison Green Créatrice du site de conseil pour vie de bureau, «Ask a manager» («Question pour un manager»).

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