Monde

Le mystérieux assassinat d'un cadre du Hamas à Dubaï

Jacques Benillouche, mis à jour le 04.02.2010 à 13 h 26

Le doute sur la responsabilité du Mossad dans la mort de Mahmoud Al-Mabhouh s'explique par les incohérences de ce crime.

D'ordinaire, lorsque les officiels israéliens sont interrogés sur une action attribuée au Mossad, ils sourient dans une sorte d'acquiescement sans confirmer un seul instant leur responsabilité ou alors, ils confirment en «off» en jurant les grands dieux qu'ils n'ont rien dit. Le silence est pour eux une règle imposée. Mais ils laissent souvent transpirer suffisamment de non-dits pour que l'interlocuteur se fasse une idée précise de l'action des services secrets. Comme lors de l'assassinat le mois dernier de Massoud Mohammadi, professeur de physique nucléaire à l'Université de Téhéran. Mais lorsque des éclaircissements ont été demandés sur le meurtre à Dubaï, le 20 janvier, de Mahmoud Al-Mabhouh, leur rictus laissait planer un doute profond sur l'implication d'Israël dans ce meurtre.

Un épais voile de mystère entoure les conditions de la mort de ce cadre du Hamas, spécialiste de l'achat clandestin d'armes, comme si les enquêteurs voulaient cacher les indices permettant de remonter aux commanditaires.

Héros de la première intifada

Al-Mabhouh, né le 14 février 1960 au camp de Jabalia, avait passé cinq années dans les prisons israéliennes. Il se savait poursuivi depuis le mois de mars 1989 au cours duquel il avait tué deux soldats israéliens lors de la première intifada. Il s'est condamné à un exil forcé, depuis plus de vingt ans, en sachant qu'il était dans la ligne de mire du Mossad et était devenu un pourvoyeur important d'armes du Hamas.

Il avait quitté Damas le 19 janvier sur le vol EK912 des Emirates pour atterrir vers 14h30 à Dubaï. Membre important des brigades Izz el Dine al Kassam, le bras armé du Hamas, il voyageait incognito sous une fausse identité, sans être attendu par les autorités locales et sans protection rapprochée. L'explication donnée par le Hamas est d'une déroutante naïveté. Il nous apprend que la réservation avait été faite à l'origine sous son vrai nom, mais que ses services avaient oublié les places pour ses gardes du corps qui ont donc dû renoncer au voyage. D'où l'explication de l'usage d'un faux passeport en dernière minute pour raisons de sécurité.

Il s'était rendu au luxueux hôtel Rotana, par ses propres moyens, en exigeant une chambre sans balcon avec fenêtres aux barreaux scellés. Il a passé à peine une heure dans la chambre 130, certainement pour se rafraîchir, après avoir déposé des documents confidentiels dans le coffre de l'hôtel.  Le Hamas connaissait l'objet et le lieu de son rendez-vous, mais l'organisation n'a transmis aucun détail sur les personnes rencontrées. Il existe un blanc inexpliqué entre 17h et 9h00 le lendemain matin, heure de son retour à l'hôtel. Son absence a été attestée par les garçons du bar et du restaurant.

Contradictions sur la mort

La police de Dubaï situe sa mort dans cette tranche horaire en précisant que le chef du Hamas avait certainement ouvert la porte à son assassin puisqu'aucune trace d'effraction de la chambre d'hôtel n'a été relevée. Il se savait en danger et l'idée qu'il ait pu ouvrir la porte à un inconnu n'effleure l'esprit d'aucun expert. La thèse de la mystérieuse femme venue le pervertir ne tient pas non plus la route. Son épouse l'a appelé vers 9h30, en vain, à l'heure où il devait être déjà mort. Les détails sur les traces relevées sur son corps sont contradictoires alors qu'elles représentent les seuls éléments tangibles de la cause de son décès. Des brûlures ont été constatées sous l'oreille, à l'aine et sur la poitrine tandis que le sang sur un coussin privilégiait la thèse de l'étouffement par suffocation. Le Hamas a annoncé qu'Al Mabhouh aurait été neutralisé par un «équipement électrique tenu contre sa tête puis étranglé avec un bout de tissu».

Les circonstances évoquent une électrocution puis d'un étranglement qui ont suivi un interrogatoire musclé à base de torture d'une rare cruauté. Ce processus est inhabituel pour les agents du Mossad qui ont des outils de mort plus perfectionnés. La rapidité d'exécution pour une mission réussie exige de ne pas se faire repérer et de quitter immédiatement le pays après l'action. Un interrogatoire dans une chambre d'hôtel semble donc peu plausible. Le mode opératoire, selon les experts du Mossad, ne porte pas sa signature et certains détails laissent à penser qu'en imitant ses méthodes, il s'agissait de mettre les enquêteurs sur une autre piste.

Le chef de la police de Dubaï est convaincu de connaître l'identité européenne usurpée par les assassins, mais aucune précision ne vient étayer cette hypothèse. «Je ne peux pas révéler les circonstances de l'assassinat. Nous travaillons avec les autorités des Émirats arabes unis», a déclaré de son côté Izzat Al-Richk, membre du bureau politique du Hamas.

Doutes sérieux

Le doute sur la responsabilité du Mossad s'explique par les incohérences de ce crime. Il est difficile de croire qu'un professionnel, qui a échappé pendant vingt ans aux griffes israéliennes, se soit jeté si facilement dans la gueule du loup au moment où une délégation ministérielle de l'Etat juif était invitée en mission officielle dans la même ville. La période était pour le moins inappropriée. En revanche, l'assassiner précisément quand les Israéliens se trouvaient à Dubaï était le moyen idéal pour leur imputer l'élimination. Son déplacement sans protection tend à démontrer qu'il est tombé dans un piège tendu par ceux qui voulaient l'éliminer et qu'il devait connaître.

Les Israéliens n'étaient pas les seuls à en vouloir à Al-Mabhouh puisqu'il a été emprisonné pendant un an en Egypte en 2003 et qu'il était aussi recherché par les Jordaniens. Les Egyptiens n'appréciaient pas qu'il transfère clandestinement des armes, à travers le Soudan, vers Gaza tandis que les Jordaniens critiquaient son rôle dans l'acheminement d'armes, à travers le royaume hachémite, à destination du Hamas en Cisjordanie. Des services occidentaux et arabes, qui luttent contre l'intégrisme islamiste, avaient ciblé le pourvoyeur d'armes pour le compte du mouvement islamiste.

Des Palestiniens ont aussi intérêt à affaiblir le groupe de Damas du Hamas, dont faisait partie Al-Mabhouh, partisan de la fin de la trêve avec les Israéliens. L'afflux d'armes à Gaza consolide le pouvoir sur le territoire d'Ismail Hanyeh et éloigne tout espoir de reconquête de la bande de Gaza par l'Autorité palestinienne.

Depuis l'assassinat ciblé d'Imad Mughniyeh, en 2008, les Israéliens semblent avoir révisé leur stratégie d'élimination des chefs du terrorisme qui les déconsidère auprès de l'opinion occidentale. Ils ont constaté qu'elles ont peu d'impact sur les groupes terroristes qui subissent à peine une désorganisation temporaire. Les chefs sont très vite remplacés, comme ce fut le cas pour Al-Mabhouh qui a pris au pied levé, en 2006, la succession de son chef Iz Adin Al-Sheikh Khalil qui venait d'être assassiné à Damas. Ces hypothèses portent à croire que cette fois, les Israéliens ont laissé à d'autres le soin d'agir.

Jacques Benillouche

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Image de une: Les funérailles de Mahmoud Al-Mabhouh à Damas Khaled Al Hariri / Reuters

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