Tech & internet

En 1979, une chaîne de mails sur la science-fiction inventait l'internet d'aujourd'hui

Temps de lecture : 9 min

Des scientifiques ont détourné Arpanet de sa destination militaire pour échanger sur des sujets de divertissement, créant au passage les «spoilers alerts» et les émoticônes.

Un journaliste travaille sur ordinateur à Paris, le 1er septembre 1981 | AFP
Un journaliste travaille sur ordinateur à Paris, le 1er septembre 1981 | AFP

Il y a quarante-neuf ans, lorsque les ordinateurs furent mis en réseau pour la première fois, le précurseur de l’internet que nous connaissons aujourd’hui n’intéressait que la science.

Arpanet, la création de l’Advanced Research Projects Agency –ARPA, l'ancêtre de la DARPA d’aujourd’hui–, avait pour objectif de permettre aux scientifiques bénéficiant de financements par l’armée américaine de partager deux denrées alors incroyablement rares et coûteuses: le temps et la puissance de calcul.

Réseau des réseaux

À l’époque, seule une poignée d’universités disposaient d'ordinateurs. La seule façon d’en utiliser un –ou de transférer un fichier d’un appareil à un autre– était de voyager jusqu'à l’endroit qui l'hébergeait. IBM possédait même des avions dont la seule fonction était de transporter des fichiers informatiques.

Arpanet promettait de résoudre cela en permettant aux scientifiques non seulement de partager du temps de calcul, mais aussi d'orienter plusieurs ordinateurs vers la résolution d'un seul problème ou d’acquérir une montagne de données en une seule requête éclair.

En octobre 1969, le réseau expérimental vit le jour lorsqu'un ordinateur de l’Université de Californie à Los Angeles (UCLA) fut relié à un ordinateur de l’Université de Stanford, situé à des centaines de kilomètres –même si la première communication ne put être considérée que comme un demi-succès: le réseau planta durant la frappe du tout premier mot d’internet, et «LOGIN» devint juste «LO».

Quelques semaines plus tard, un ordinateur de Santa Barbara, en Californie, et un autre situé dans l’Utah rejoignirent le réseau. En 1971, les ordinateurs de quinze laboratoires universitaires avaient été connectés les uns aux autres. En 1973, la première connexion internationale fut établie en incorporant les ordinateurs du Norsar, le réseau de surveillance sismique norvégien, qui pistait aussi bien les tremblements de terre que les essais nucléaires.

Une fois prouvée la possibilité de communiquer d’un ordinateur à un autre, de plus en plus d’universités et de laboratoires américains commencèrent à se connecter. Mais au lieu de rejoindre Arpanet, beaucoup commencèrent à former leurs propres mini-réseaux: Atlantic Packet Satellite Network sur la côte est, Packet Radio Network dans la région de San Francisco et ALOHAnet à –vous l’aviez deviné– Hawaï. Sur l'archipel, les communications se faisaient via ondes radio grâce à un ordinateur baptisé Menehune, traduction en hawaïen de «imp» («diablotin»), en référence à l'Interface Message Processor d'Arpanet.

Ces divers mini-réseaux présentaient toutefois un problème inattendu. Au lieu de former un «réseau informatique intergalactique», comme cela avait été décrit dans les premières notes imaginant Arpanet, les communications informatiques se regroupaient en petites grappes isolées. Chacun des réseaux possédait sa propre infrastructure et ses propres règles, ce qui rendait leur liaison difficile.

Système très adaptable, TCP/IP permettait à Arpanet de relier entre eux les mini-réseaux apparus tout autour du monde.

Heureusement pour nous qui lisons actuellement cet article en ligne, c’est à ce moment que Vinton Cerf entra en scène. Jeune chercheur dans ce secteur naissant qu’était alors la science informatique, il comprit que ce problème de compatibilité allait empêcher la communication par ordinateur de se développer. Aussi, avec son ami Robert Kahn, ils conçurent en 1974 un protocole commun simple, capable d'assurer la transmission des données à travers un «réseau des réseaux» à la croissance exponentielle, dit «internet». Système très adaptable, TCP/IP permettait à Arpanet de relier entre eux les mini-réseaux apparus tout autour du monde –et il reste aujourd'hui la colonne vertébrale d’internet.

Toutefois, même avec cette expansion, ce nouveau mode de communication par ordinateur restait limité à sa fonction de base: permettre à un groupe restreint de scientifiques de mener leurs recherches, financées par le gouvernement.

Du moins jusqu’en 1979.

Proto-communautés en ligne

Un jour d'automne, en allumant son poste de travail, Cerf découvrit un message encore non lu provenant du laboratoire d’intelligence artificielle de l'Institut de technologie du Massachusetts (MIT). Il avait été envoyé sur le réseau via le système de «courrier électronique» récemment développé.

Les ordinateurs du réseau étant chacun utilisé par plus d’une personne, les scientifiques avaient inventé l’«e-mail», afin de transmettre des informations directement d’une personne à une autre, plutôt qu’entre ordinateurs. Comme avec le courrier classique, il leur fallait un système d’adresses pour pouvoir envoyer et recevoir des messages. Le symbole @ tel que nous le connaissons aujourd’hui était né: il servait à distinguer l’identifiant de la boîte aux lettres du serveur hôte. Avec un simple caractère, on économisait en temps de frappe et en mémoire informatique –une denrée rare, à l'époque.

Mais le message envoyé dans la boîte e-mail de Cerf n’était pas une demande technique. Et il n’avait pas été envoyé qu’à lui. Intitulé «SF-LOVERS» («Fans de science-fiction»), il avait été adressé à l'ensemble des collègues de Cerf aux États-Unis, et il leur proposait de répondre en envoyant la liste de leurs auteurs ou autrices de science-fiction préférées.

La demande ayant été envoyée au réseau entier, tout le monde était capable de consulter les messages de tout le monde, et d'y répondre. On pouvait aussi choisir d’envoyer ses réponses à une seule personne ou à un sous-groupe, générant une multitude de petites discussions qui finissaient par alimenter la conversation principale.

Cerf se souvient encore de ce moment où il comprit qu’internet deviendrait quelque chose de bien plus grand que les autres technologies de communication qui l’avaient précédé. «Il était clair que nous avions entre nos mains un média social», a-t-il un jour déclaré.

Après SF-LOVERS vint YUMYUM, autre chaîne d’e-mails, où l'on débattait de la qualité des restaurants de la toute jeune Silicon Valley.

L’e-mail remporta un vif succès. Mais SF-LOVERS créa aussi ce que l’on peut considérer comme le premier réseau social en ligne de l’histoire. Même si des individus avaient auparavant été connectés les uns aux autres grâce à internet, c’était la première fois qu’ils l’utilisaient pour des interactions sociales, et surtout qu’ils construisaient une identité de groupe grâce à ces connexions personnelles.

Après SF-LOVERS vint YUMYUM («miam miam»), autre chaîne d’e-mails, où l'on débattait de la qualité des restaurants de la toute jeune Silicon Valley –les entreprises ne possédaient alors pas leurs propres grands chefs, comme c’est aujourd’hui le cas. Puis apparut WINE-TASTERS, sur la dégustation de vin.

Ces échanges inspirèrent également d’autres discussions plus scientifiques, comme avec HUMAN-NETS, qui permettait aux équipes de recherche de discuter des facteurs humains de ces proto-communautés en ligne.

Rapidement, les forums commencèrent à être utilisés pour partager encore autre chose: des informations. Une fois de plus, l’étincelle qui déclencha tout fut la science-fiction, avec notamment une discussion traitant des rumeurs entourant une possible adaptation au cinéma d’une célèbre série télévisée des années 1960, Star Trek.

Mais cette nouvelle utilisation du réseau informatique engendra aussi toutes sortes de nouveaux problèmes. L’un d’eux reposait sur la peur qu’une personne puisse partager une information que quelqu’un d’autre ne voulait pas voir. Cela amena à créer la toute première «[SPOILER ALERT]» en ligne, que l’on met au-dessus d’un message pour prévenir son lectorat que l’on va révéler, par exemple, (attention, spoiler!) la mort d’un certain héros vulcain à la fin de La colère de Khan.

Fondations de la culture internet

Dans un registre plus sérieux, les comptables de l’armée américaine ne voyaient pas d’un très bon œil que ces conversations inutiles aient lieu sur leur nouveau et très onéreux réseau. Ils évoquèrent l’idée de les interdire–peut-être le tout premier débat autour de la censure sur internet–, mais y renoncèrent après que les ingénieurs les eurent convaincus que l’augmentation soudaine du nombre de messages constituait un excellent test de résistance pour la structure d’Arpanet.

Les chaînes de mails et les discussions libres se mirent rapidement à proliférer sur le réseau. Les e-mails commencèrent à monopoliser les deux tiers de la bande passante disponible. Arpanet était devenu bien plus qu’un simple outil permettant le transfert de fichiers d’un ordinateur à un autre. Celles et ceux qui y avaient accès l’utilisaient désormais pour créer des communautés interactives pouvant transformer ce que pensaient et savaient des groupes entiers de personnes, au moyen d’une simple connexion informatique.

Bientôt, Arpanet allait aussi changer leur manière de se parler. Et probablement personne ne se doutait alors d'être en train de construire les fondations de la culture internet.

Je propose la suite de caractères suivante pour indiquer qu’il s’agit d’une blague:

:-)


Le 19 septembre 1982 à précisément 11h44 heure locale, l’informaticien Scott Fahlman changea à jamais le cours de l’histoire. Au milieu d’une conversation au sujet des blagues échangées par e-mail, il écrivit:

Je propose la suite de caractères suivante pour indiquer qu’il s’agit d’une blague:

:-)

Il faut la lire en penchant la tête de côté. À vrai dire, il serait sans doute plus économique d’indiquer les choses qui NE SONT PAS des blagues, compte tenu de la teneur des échanges actuels. Pour cela, utilisez
:-(

Ainsi naquit la très humble émoticône.

En dépit de la présence de ces premiers réseaux sociaux, Arpanet restait très loin de l’internet que nous connaissons aujourd’hui. C’était un domaine régenté par les autorités américaines, peuplé principalement d’universitaires spécialistes d'une poignée de domaines techniques –comme le montre la très formelle création de l’émoticône. Les premières plateformes sociales n’étaient que des réinventions numériques de modes de communication anciens et familiers: le courrier, les panneaux d’affichage, les journaux.

Mais le réseau connaissait une croissance extraordinaire. Dès 1980, soixante-dix institutions et près de 5.000 utilisateurs et utilisatrices avaient accès à Arpanet, au point que l’armée américaine commença à trouver que le réseau informatique qu’elle finançait s’était développé au point de ne plus correspondre à ses besoins et à ses intérêts.

En 1984, après une tentative infructueuse de vendre Arpanet à une société commerciale (AT&T aurait littéralement pu posséder internet, mais a préféré dire «Non merci»), le gouvernement scinda le système en deux. Il permit ainsi à Arpanet de rester l’expérience chaotique en pleine croissance qu’elle était, et créa en parallèle le réseau Milnet, destiné à un usage militaire. Pour un temps, le monde de la guerre et celui d’internet prenaient des chemins séparés.

Guerre des likes

Près de quarante ans plus tard, cette histoire d’Arpanet comme premier réseau social a un côté éminemment pittoresque, mais elle n’en est pas moins instructive. Aujourd’hui, internet est dominé par les réseaux sociaux et les sociétés qui les administrent. Facebook compte à ce jour plus d’utilisateurs et utilisatrices que n’importe quel pays au monde ne compte d’habitantes et habitants. Et pour beaucoup d’internautes dans des pays comme la Thaïlande ou la Birmanie, Facebook est littéralement internet.

De deux ordinateurs liés entre eux à quelques dizaines de connexions permettant des conversations potaches dans des groupes bien définis, pour enfin devenir un réseau informatique d’envergure internationale révolutionnant véritablement le monde, l'évolution d'Arpanet montre comment des technologies imaginées dans un but précis sont souvent réorientées vers autre chose. Mais l’ironie du sort est que l’histoire d’internet est, d’une certaine manière, aussi en train de revenir sur ses pas.

Les réseaux sociaux sont le terrain de guerres interminables. Et cette situation a la faculté de créer des communautés autant que de les diviser.

SF-LOVERS avait vu la transformation d’un outil militaire en communautés en ligne dédiées au divertissement et à l'information. Mais aujourd’hui, ces communautés sont devenues un champ de bataille où l'information est utilisée comme arme pour remporter aussi bien des élections qu’un conflit. Les réseaux sociaux sont le terrain de guerres interminables visant à rendre des idées virales grâce à des likes algorithmiquement déterminants et à des mensonges irrésistibles. Et cette situation a la faculté de créer des communautés autant que de les diviser, aussi bien en ligne que dans le monde réel.

Lorsque l’on pense à la cyberguerre aujourd'hui, la menace n’est pas seulement le piratage des réseaux et des données qu’ils contiennent, mais aussi le piratage des informations, des personnes et des communautés sur ces réseaux. De telles «guerres des likes» ont littéralement changé le monde bien au-delà du réseau.

Elles ont façonné des élections qui ont changé la politique américaine et l’avenir de l’Europe; elles ont influé sur des décisions militaires quant à des théâtres d'opérations en Irak et en Israël; elles ont permis d’alimenter une guerre des gangs à Chicago et un génocide en Birmanie. Et tout cela s’est passé sur ce même réseau où nous continuons à parler de science-fiction ou de restaurants, en utilisant toujours des émoticônes.

Le premier exemple de réseau social sur Arpanet avait demandé à ses membres de parler de la science-fiction qu’ils aimaient. Aujourd’hui, la guerre a pris possession du réseau. Et c’est peut-être l’issue la plus digne d’un livre de science-fiction qui soit.

Article adapté de LikeWar: The Weaponization of Social Media de P. W. Singer and Emerson T. Brooking.

P.W. Singer

Emerson T. Brooking Auteur américain, expert des réseaux sociaux

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