Politique

Le PCF a beau avoir connu de multiples crises, celle-ci est inédite

Temps de lecture : 7 min

Pour la première fois de son histoire, la direction communiste est mise en minorité. Pierre Laurent, le secrétaire national du parti, risque d’en faire les frais.

Pierre Laurent au lancement de la campagne pour les élections législatives, le 11 mai 2017 à Paris | Jacques Demarthon / AFP
Pierre Laurent au lancement de la campagne pour les élections législatives, le 11 mai 2017 à Paris | Jacques Demarthon / AFP

Les troupes militantes communistes sont de retour sur les marchés. Invisibles ou transparents, ces dernières années, les fantassins qui composent l'avant-garde du mouvement ouvrier, chère à Marx et Engels, tendent à se montrer à nouveau. Cette réapparition soudaine mais discrète intervient au moment où la direction du Parti communiste (PCF) est mise en minorité dans la préparation du prochain congrès, qui se tiendra du 23 au 25 novembre à Ivry et sera extraordinaire –et pas seulement dans son appellation.

Le PCF traverse une nouvelle épreuve. Cette fois, plusieurs questions sont en jeu: les rapports conflictuels avec Jean-Luc Mélenchon, la survie du parti et l'avenir de Pierre Laurent, son secrétaire national.

Érosion électorale et dissidences

Depuis plus de trente ans, les crises n'ont pas manqué d'animer la vie du PCF, qui fut –on l'a oublié– le premier des mouvements politiques, en suffrages comme en nombre d'adhésions, au lendemain de la Libération. Aux élections pour la Constituante de 1945, puis aux législatives de 1946, le Parti communiste empochait plus d'un quart des suffrages exprimés et son groupe était le plus important à l'Assemblée nationale.

À la naissance de la Ve République, en 1958, le parti affiche un score de 18,9% aux élections législatives. De 1962 à la veille des années 1980, le PCF se maintient toujours au-dessus des 20% dans ces scrutins; 1978 est la dernière année où il devance les socialistes, passés de la SFIO (Section française de l'Internationale ouvrière) au PS (Parti socialiste), avec une étape parlementaire à la FGDS (Fédération de la gauche démocrate et socialiste).

Un recul électoral significatif s'amorce en 1981 avec l'élection de François Mitterrand à la présidence de la République. Revers important, Georges Marchais n'obtient que 15,4% des suffrages exprimés au premier tour –le précédent candidat communiste, Jacques Duclos, avait réalisé un score de 21,3% en 1969. Aux législatives qui suivent, le PCF tombe à 16,1%.

Georges Marchais en campagne pour l'élection présidentielle, le 3 avril 1981 à Paris | Dominique Faget / AFP

Résolument pro-soviétique sous l'impulsion des membres «kominterniens» de la direction, appelée BP (Bureau politique), le PCF considère à cette époque, par la voix de son secrétaire général, que les pays du bloc de l'Est contrôlés par Moscou ont un «bilan globalement positif».

À partir de 1981, les résultats électoraux du Parti communiste passent sous la barre des 10% et ne cessent de s'étioler, tant dans les scrutins présidentiels (de 6,8% pour André Lajoinie en 1988 à 1,9% pour Marie-George Buffet en 2007) que dans les consultations législatives (de 9,8% en 1986, avec un éphémère rebond à 11,3% en 1988, à 2,7% en 2017).

Ces revers dans les urnes s'accompagnent dès le milieu des années 1980 de crises internes à répétition, dont celle de la Fédération de Paris à la fin des années 1970 avait été en quelque sorte l'annonciatrice.

Avec les rénovateurs (à propos desquels Marchais dira: «Rénovateurs, non, liquidateurs, oui»), puis les reconstructeurs et enfin les refondateurs, plusieurs vagues de contestation impliquant des figures du PCF partent successivement à l'assaut de la direction –en vain.

Les secrétaires du parti jouent à chaque fois sur les réflexes identitaires de la base pour contrer ces tentatives –minoritaires– d'ouverture et de modernisation, tant des structures que du discours. Au fil des années, les contestataires passent du concept de rénovation, c'est-à-dire d'amélioration de l'existant, à celui de refondation, qui signifie plutôt la construction de nouvelles bases.

Une partie des personnalités dissidentes sont exclues; d'autres, comme un bon nombre d'adhérentes et adhérents, préfèrent rompre avec leur parti et partir sans bruit, tout au long de ces années de guerre interne qui ont fini par anémier le PCF.

Logique d'effacement et désaveu de la direction

Longtemps force motrice de la gauche, puis supplétif du PS en raison de la stratégie d'aspiration des suffrages mise au point par Mitterrand, le Parti communiste s'est jeté à corps perdu, à partir de 2009, dans le Front de gauche piloté par Jean-Luc Mélenchon. D'une certaine manière, le futur patron de La France insoumise réactivait avant l'heure le mécanisme utilisé une trentaine d'années avant lui par son mentor politique, Mitterrand lui-même: absorber, puis rejeter.

En 2012 et en 2017, la direction du PCF a pris la décision de ne pas présenter de candidate ou de candidat à l'élection présidentielle –jamais dans l'histoire du parti sous la Ve République les communistes n'avaient fait l'impasse deux fois de suite. Auparavant, il avait été absent de la mère des batailles électorales en 1965 et en 1974, à chaque fois au profit de... Mitterrand.

Jean-Luc Mélenchon et Pierre Laurent à Paris, le 24 février 2017 | Geoffroy Van der Hasselt / AFP

La combinaison de ce long effacement et du résultat catastrophique au premier tour des dernières législatives a conduit la direction à annoncer, en juin 2017, la tenue d'un congrès extraordinaire en 2018. En reconnaissant lui-même la gravité de la situation, il s'agissait pour le secrétaire national Pierre Laurent de devancer les velléités de contestation interne et de se donner du temps, avant les élections européennes, pour pouvoir les contrer.

Las, la stratégie n'a pas fonctionné comme il pouvait l'espérer. En juin 2018, un an après l'annonce du congrès, la direction enregistrait un premier camouflet: son texte préparatoire, présenté comme la «base commune» de discussion, ne remportait pas un franc succès devant le conseil national (le parlement du parti).

Sur les 168 membres, seuls quatre-vingt-onze ont participé au vote, et le texte baptisé «Le communisme est la question du XXIe siècle» n'a recueilli que quarante-neuf suffrages. S'il a bien obtenu une majorité de 53,8% des votantes et votants –ce qui n'est déjà pas terrible au PCF–, il a attiré en réalité moins de 30% des personnes inscrites. Il fallait y voir un signe avant-coureur du désaveu à venir.

La seconde lame est intervenue au terme d'un vote des adhérentes et adhérents organisé début octobre. Les 49.218 communistes à jour de cotisation devaient se prononcer sur le texte soutenu par Laurent, en concurrence avec trois textes alternatifs.

Les 30.833 votantes et votants (62,6%) ont mis le texte de la direction en échec, un fait unique dans les annales du parti. S'il a obtenu 11.461 voix, soit 37,99% des suffrages, une autre proposition intitulée «Pour un manifeste du parti communiste du XXIe siècle» en a récolté 12.719, soit 42,15%. Les deux derniers textes, «Se réinventer ou disparaître. Pour un printemps du communisme» et «Reconstruire le parti de classe, priorité au rassemblement dans les luttes», ont respectivement remporté 3.607 voix (11,95%) et 2.385 voix (7,90%). Un vote façon puzzle.

Mélenchon au centre des débats

Le texte vainqueur, qui ne recueille pourtant pas la majorité absolue, est notamment soutenu par André Chassaigne, président du groupe PCF de l'Assemblée nationale, et Fabien Roussel, député du Nord et secrétaire de ce qui fut une très puissante fédération du parti –chère à Maurice Thorez, lui-même originaire du Pas-de-Calais. Le document est également signé, entre autres, par le leader des cheminots CGT, Laurent Brun.

«Les militants communistes en ont ras-le-bol de se faire humilier et de se faire marcher sur les pieds par La France insoumise.»

Un responsable du PCF

Considéré par une partie de ses adversaires comme un texte «identitaire» et «archéo» –un ancien dirigeant dit de Chassaigne, en forme de demi-boutade, que c'est «Good Bye, Lenin!»–, ce manifeste dénonce l'effacement du parti derrière Mélenchon. Un responsable actuel confie que «les militants communistes en ont ras-le-bol de se faire humilier et de se faire marcher sur les pieds par La France insoumise»; un autre reproche «le suivisme de la direction, dont les zigzags ont conduit à l'échec». À bien y regarder, le texte propose surtout une défense bec et ongles de l'identité communiste et il s'attache à promouvoir l'autonomie perdue du PCF.

Ce n'est pas tout à fait l'option principale du texte arrivé en troisième position (11,95%), signé notamment par la députée des Hauts-de-Seine, Elsa Faucillon, et son collègue de Seine-Saint-Denis, Stéphane Peu. «Se réinventer ou disparaître» prône plutôt la poursuite d'un travail en commun avec Mélenchon et La France insoumise, qui selon ses signataires occupent une position centrale à gauche.

Les soutiens du document ne sont d'ailleurs pas favorables à la présentation d'une liste autonome conduite par Ian Brossat, adjoint communiste de la maire socialiste de Paris, Anne Hidalgo, aux élections européennes de mai 2019.

Quelques signataires ont par ailleurs participé à d'anciennes contestations internes, d'où le souhait exprimé dans le texte d'une «analyse sans concession des causes [du] grave affaiblissement [du PCF], sur le long terme autant que dans les années récentes».

À l'extrême gauche de cette dispersion communiste, le quatrième texte (7,90%), qui comme les autres va devoir trouver un terrain d'entente autour de celui arrivé en tête pour qu'un seul document, la nouvelle base commune, soit présenté au congrès, n'est pas non plus très tendre avec la direction.

Avec des accents que ne renieraient pas les trotskistes de Lutte ouvrière, les signataires souhaitent donner une nouvelle jeunesse à un «parti de classe» et privilégier la lutte sociale dans les entreprises. Elles et ils vouent aux gémonies les alliances et arrangements électoraux au sommet. Il y a peut-être là de quoi trouver du grain à moudre avec les porteurs du texte leader.

«Le derrière entre deux chaises»

Entre ces trois textes, celui de la direction est en position difficile. Mise en minorité par le tandem Chassaigne-Roussel (le second est présenté dans la sphère communiste comme le successeur potentiel de Laurent au secrétariat national), la contribution de la direction ne propose, selon ses adversaires, que de poursuivre sur le chemin tracé depuis plusieurs années, sans rien changer sur le fond.

«La direction a le derrière entre deux chaises, ce qui rend sa stratégie politique totalement illisible», confie un ancien dirigeant, acteur de contestations anciennes, qui a préféré «dételer». C'est peut-être cet entre-deux qui va lui être fatal.

Si tous les responsables communistes mettent en avant la nécessité de la «fraternité» et de «l'unité» du parti, en affirmant la main sur le cœur que «le PCF n'est pas un parti comme les autres», il n'en demeure pas moins que l'histoire des crises passées –en remontant même très au-delà des contestations entamées au début des années 1980– ne témoigne pas d'une franche fraternité. Comme dans tous les partis, la définition d'une stratégie s'incarne dans les femmes et les hommes portés à sa direction. Et dans cette compétition là, on se fait rarement de cadeaux.

Pour arrêter «la spirale de l'effacement», comme le reconnaît Chassaigne lui-même, il faudra changer la figure personnifiant politiquement et médiatiquement le PCF. Dans un entretien publié sur le site Regards, le président du groupe communiste de l'Assemblée précise sur ce point: «Je pense qu’il faudrait un nouveau secrétaire national qui porte un nouveau message avec un renouvellement des visages, c’est extrêmement important si l’on veut retrouver notre place.» À cette aune, la troisième lame du rasoir va probablement entrer en action.

Olivier Biffaud Journaliste

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