Égalités / Société

De quoi la revendication perpétuelle d’en avoir des grosses est-elle le symptôme?

Temps de lecture : 6 min

«Couilles.» Donald Trump, Kanye West et même Yann Moix n’ont que ce mot à la bouche. Une fixette qui en dit long.

Le David, chef-d'œuvre de la sculpture de la Renaissance réalisé par Michel-Ange entre 1501 et 1504. | Bruno Barral via Wikimedia Commons License by
Le David, chef-d'œuvre de la sculpture de la Renaissance réalisé par Michel-Ange entre 1501 et 1504. | Bruno Barral via Wikimedia Commons License by

11 octobre 2018, Bureau ovale de la Maison-Blanche. Kanye West, le rappeur superstar, est l’invité du président des États-Unis Donald Trump. Officiellement, les deux doivent s’entretenir de la réforme du système pénitentiaire américain et de la lutte contre la criminalité dans certains quartiers. Mais le rappeur, connu autant pour son soutien au milliardaire que pour ses médiatiques nervous breakdowns, se lance alors face au président dans un ahurissant monologue de dix minutes. Il y parle, pêle-mêle, de son «Q.I. super élevé», d’Hillary Clinton, de l’emploi dans les usines américaines et même d’un projet d’avion à hydrogène qu’il aimerait baptiser «iPlane 1».

Au milieu de ce babil égocentré, une expression attire cependant l’attention. Kanye, qui n’a jamais caché son admiration pour le «mâle Alpha» Trump (il l’avait brièvement rencontré peu après son élection en 2016), emploie à plusieurs reprises le mot «balls» (couilles). Notamment pour parler de la casquette rouge frappée du slogan «Make America Great Again» qu’il arbore fièrement dans le Bureau ovale: «Mes amis ont essayé de me dissuader de porter cette casquette, elle me rend plus fort, d’une certaine manière. […] Mais j’ai eu les couilles de le faire. Lorsque je l’ai mise, je me suis senti comme Superman, mon super-héros préféré. Vous [s’adressant à Trump, ndlr], vous nous avez transformés en Superman. Et vous m’avez fait une cape de Superman».

Et le mari de Kim Kardashian d’ajouter: «Mon père et ma mère se sont séparées quand j’étais enfant, du coup je n’ai pas grandi avec beaucoup d’énergie masculine. Et puis je suis marié, et dans ma famille il n’y pas beaucoup d’énergie masculine non plus, vous le savez bien…». Prisonnier d’un gynécée surpuissant (Kim donc, mais aussi Kris la mère, et North West la fille), Kanye aurait-il trouvé en Trump la figure paternelle qui lui a tant manqué dans son enfance? Une chose est sûre en tout cas, grâce au président, il a recouvré sa virilité perdue. Il utilisera encore une fois le mot «balls» pour parler de son audace entrepreneuriale (chez Adidas), qui l’a rendu millionnaire. Un peu comme Trump. Kanye/USA = même combat? Si l’on en croit Donald, il semblerait que l’Amérique ait elle aussi récupéré son mojo depuis qu’il est aux commandes…

Festival de la couille

«Burnes», «valseuses», «glaouis», «cojones»... Appelez-les comme vous voulez, les couilles sont, si l’on écoute certains de nos congénères masculins, au centre de toutes les préoccupations. Prenez l’écrivain et polémiste Yann Moix. En septembre dernier, dans l’émission de C8 «Les Terriens du dimanche», il déclarait que les policiers «n’avaient pas les couilles d’aller dans des endroits dangereux». Une sortie qui n’a plu ni à Gérard Collomb, alors encore ministre de l’Intérieur, ni au CSA.

Le syndicat Alternative Police CFDT a quant à lui invité Moix dans un communiqué à «faire un reportage avec les policiers dans les quartiers difficiles et à s'en prendre plein la gueule et on verra bien s'il a les couilles de rester sur place». Une élégante réponse du berger à la bergère. Ainsi dans le langage courant, le mot «couille» revient dans un nombre incalculable d’expressions fleuries. Agressif: «Tu me casses les couilles»; amical: «Ça va, ma couille?»; gastronome: «Il y a une couille dans le potage»; analytique: «Ça part en couille».

Chez les jeunes, le «je m’en bats les couilles» reste fort apprécié. Et l’on parle, pour ce qui coûte «un pognon de dingue», de trucs qui valent «la peau des couilles». Globalement, le recours au vocabulaire de la couille est souvent le fait d’insultes qui mettent en doute la virilité d’autrui (un refus de priorité en ville et hop, vous êtes priés de vous «acheter une paire de couilles»). Même les femmes ne sont pas en reste, empruntant aux hommes leur vocabulaire sévèrement burné. Qui n’a pas entendu une collègue ou une copine dire d’une autre «celle-là, elle a des couilles»?

En avoir (ou pas)

L’inventivité pour parler des «triquebilles», mix de trique et de billes (Rabelais) n’a pas de limite. Ainsi, le mot «roustignolle», à partir de rouston et de roubignolle (Louis-Ferdinand Céline). Étymologiquement, le mot testicule vient du latin testis, qui signifie «témoin». Selon certaines interprétations, cela proviendrait du fait que, durant l’Antiquité, il était demandé aux témoins de jurer en se mettant la main sur les parties. D’ailleurs, en anglais, on retrouve la racine de testicule dans le verbe témoigner, to testify. Bref, les testicules sont un «témoin», celui de la virilité. Sur les terrains de foot, vivier viril par excellence, c’est un festival. Les joueurs passent leur temps à se tripoter les gonades. Serait-ce pour vérifier qu’elles sont toujours là? C’est amical certes, mais c’est interdit par les hautes instances footballistiques. Un des cas les plus célèbres? Quand le joueur madrilène Míchel tripotait Carlos Valderrama. C’était en 1991.

La publicité, qui nous vend du modèle testostéroné à tour de bras, n’est évidemment pas en reste. Les vrais gars ont des balloches énormes. Qui se souvient des pubs pour les magasins de hi-fi Connexion, avec Gérard Lanvin? Le slogan, c’était «Connexion, des mecs qui en ont». Classe.

Et que dire de l’analogie saugrenue mais efficace entre des roupettes et des saucisses rondes industrielles? «Knacki Balls, c’est bon d’avoir les boules.»

Bite versus couille

Mais pourquoi diable cette obsession des mecs pour leurs bijoux de famille?

Janine Mossuz-Lavau, sociologue et auteur du livre de référence La vie sexuelle en France, explique: «Il faut dissocier bite et couille. Je dirais que la bite est plutôt le symbole de la virilité, dans le sens qu’elle est la capacité de l’homme à pénétrer la femme, là où la couille symbolise la force d’imposer et de résister, la détermination. Des valeurs depuis longtemps associées aux hommes et à leur force physique, mais qui sont aujourd’hui revendiquées aussi par les femmes».

Dans la représentation du corps masculin à travers l’histoire, la couille est un peu le parent pauvre à côté du pénis, membre viril et érectile. Pendant l’Antiquité, qui a magnifié le corps masculin tout en en forgeant les archétypes qui ont encore cours aujourd’hui, les chouquettes semblent ainsi disproportionnées par rapport à un pénis étrangement petit. Non pas parce que les Grecs avaient de grosses roupettes, mais tout simplement parce que l’homme grec s’idéalisait avant tout comme un homme d’esprit et d’intellect. Le petit sexe était signe de modestie, c’est comme ça.

L’Apollon du Belvédère, d'après un original grec en bronze attribué à Léocharès, sculpteur de la deuxième moitié du IVᵉ siècle avant J.-C. | Marie-Lan Nguyen via Wikimedia Commons License by

Si le pénis dressé représente la force, les testicules seraient plutôt une zone de vulnérabilité pour les hommes. Déjà parce que, depuis l’enfance, le garçon sait combien il est douloureux de se prendre un coup de pied dans des noisettes toujours mal placées. Ensuite, parce que le précieux scrotum peut se révéler talon d’Achille pour les hommes, notamment lorsque l’on parle des cancers de l’appareil reproducteur, toujours relativement tabous. Pour Janine Mossuz-Lavau, qui a écouté et ausculté les Français pendant des années pour son livre, s’il y a des «problèmes de bite», «nos compatriotes n’ont pas de problème de couilles. Leur taille n’est quasiment jamais un souci. Cela peut être une préoccupation, mais uniquement s’il y a des difficultés de fonctionnement». Nous voilà soulagés. Les coucougnettes sont sensibles donc, mais elles renferment surtout l’un des biens les plus précieux de l’homme: sa capacité à se reproduire. D’ailleurs, il n’est pas anodin de remarquer qu’un autre des synonymes du mot testicule est «bourse», par analogie avec l’argent.

Angoisse de la castration?

Question: et si cette manière de revendiquer perpétuellement d’en avoir des grosses et de mettre ses couilles sur la table était une façon pour les hommes de dire leurs inquiétudes face à la crise de masculinité que semble traverser l’Occident? Serait-ce une angoisse de la castration face à des femmes puissantes (Kanye, si tu m'entends)? Et si la scène proprement surréaliste entre West et Trump résumait à elle seule la crise existentielle des mâles dominants du monde occidental post #MeToo?

Janine Mossuz-Lavau tempère: «Je suis assez dubitative au sujet de la crise de la masculinité dont on parle beaucoup en ce moment. Je trouve que c’est une vision d’experts et d’intellos, car sur le terrain, ce n’est pas ce que j’ai ressenti. Il y a eu beaucoup d’évolution des mentalités et des rapports hommes-femmes».

Et si les causes du manspreading qui sévit dans les transports en commun, ce n’était finalement que ces malheureuses burettes coincées dans leur slip à élastique?

Séverine Pierron Journaliste

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