Culture

Hitler ne serait sans doute pas devenu un monstre nazi sans la Première Guerre mondiale

Temps de lecture : 6 min

Sa nouvelle biographie est un éclairage bref et précis sur la vie du dictateur et une entrée pour comprendre la construction de sa pensée.

Hitler entre 1920 et 1924. | Shizhao via Wikimedia Commons License by
Hitler entre 1920 et 1924. | Shizhao via Wikimedia Commons License by

La biographie d'Hitler par deux grands spécialistes français du nazisme, Johann Chapoutot et Christian Ingrao, était un ouvrage attendu. Il faut dire que depuis le travail monumental mené par le britannique Ian Kershaw, il est difficile d’apporter du neuf sur la vie du dictateur. Et ce n'est d'ailleurs pas l'objectif de Chapoutot et Ingrao. Dès l'introduction, ils annoncent clairement que leur ouvrage n'a pas la «prétention de rivaliser avec les énormes biographies de Ian Kershaw, Peter Longerich ou Volker Ulrich. Le lecteur intéressé s'y reportera pour de plus amples informations». Les deux historiens font ici œuvre d'humilité, tant il est vrai que les travaux des historiens anglo-saxons et allemands cités ci-dessus font référence sur le sujet.

Il est vrai aussi que cet ouvrage est le premier de la série «biographies» tout juste lancée par les Presses universitaires de France (PUF). L'objectif de cette nouvelle collection est de proposer une «série consacrée à des personnages historiques, par les meilleurs universitaires, dans un style clair, accessible et pour tous les publics dans un format court». Autant dire qu'ici, Chapoutot et Ingrao ont parfaitement respecté le cahier des charges: 200 pages au format poche, des phrases épurées, des exemples brefs et surtout pas de notes. Disons-le tout de suite, les lecteurs et lectrices spécialistes des guerres mondiales ou de l'Allemagne de la première moitié du XXe siècle ne trouveront sans doute pas leur compte dans ce livre. Mais les motivations de Chapoutot et Ingrao sont ailleurs. Avec cette biographie, ils souhaitent faire œuvre de pédagogie et de simplification sur ce sujet complexe.

La jeunesse d'Hitler aux origines de la construction de l'idéologie nazie

La jeunesse et surtout l'expérience combattante durant la Première Guerre mondiale sont des moments essentiels dans la construction idéologique de nombreux tenants de l'extrême droite en Europe durant l'entre-deux-guerres. Comme l'a récemment rappelé Nicolas Patin dans sa biographie du très brutal SS Krüger, les tranchées de 14-18 ont marqué toute une génération. Certains sont revenus des combats le pacifisme chevillé au corps, d'autres, dans le cadre d'une Europe troublée et divisée avec la création de nouveaux pays dans l'après-guerre ont vu, dans l'engagement pour l'extrême droite et les corps-francs un moyen de poursuivre ce qu'ils savaient faire de mieux depuis la Grande Guerre: le combat. Chapoutot et Ingrao, même s'ils ne sont pas les premiers à le faire, démontrent parfaitement le rôle de la guerre dans le façonnement de la personnalité d'Hitler.

Avant la Première Guerre mondiale, il mène une vie bohème, n'aime pas l'ordre et quitte l'Autriche pour aller en Bavière. Au front, il ne fait pas une grande carrière militaire puisqu'il s'arrête au grade de caporal. Même si son expérience combattante n'est pas la plus représentative puisqu'il passe l'essentiel de la guerre comme estafette [militaire chargé de faire passer les messages, ndlr], il n'en demeure pas moins qu'il en ressort transformé. L'obéissance à un chef, la volonté de se battre pour un idéal, la création d'une communauté de combat: autant de motivations qui révèlent chez le futur dictateur une pensée extrémiste et xénophobe encore en gestation alors que les armes se taisent en 1918.

Le soldat Hitler (assis à droite) en 1915. | German Federal Archives via Wikimedia Commons License by

C'est la situation troublée de l'Allemagne au début des années 1920 qui va propulser Hitler vers la politique, au sein d'une extrême droite morcelée en groupuscules qu'il va peu à peu noyauter pour faire du NSDAP (Parti national-socialiste des travailleurs allemands), le parti dont il prend la tête, un parti majeur au début des années 1930. Mais, avant cela, il y a l'échec du putsch de Munich en 1923, qui a failli coûter sa carrière politique à Hitler. Comme le montrent Chapoutot et Ingrao, sans être un génie, il va, par ses aptitudes à l'art oratoire (qu'il a développé à la fin de la guerre) et surtout grâce à une motivation sans faille, réussir à faire du parti nazi la seule alternative aux partis de gouvernement sous Weimar.

La crise économique du début des années 1930 et surtout la présence dans la rue des SA (sections d'assaut) font le reste: Hitler est appelé à devenir chancelier le 30 janvier 1933. Alors qu'il avait échoué à prendre le pouvoir par la force en 1923, il a reconstruit son autorité au sein du NSDAP en convaincant ses membres du bien-fondé de sa stratégie tournée vers la légalité. L'homme est le reflet d'une partie de son temps, comme l'énoncent Chapoutot et Ingrao dès l'introduction: «Nous espérons ainsi avoir livré un rapide aperçu qui témoigne d'une histoire compréhensive, internaliste, se posant au cœur de ce phénomène tourmenté qu'est le nazisme, en empruntant la porte sombre qu'est son dictateur».

Hitler à l'épreuve du pouvoir

Seule une petite moitié du livre est consacrée à la partie où Hitler est au pouvoir et à la guerre dans laquelle il a précipité l'Europe et le monde, soit de 1933 à 1945. C'est dire si aux yeux des deux historiens, la genèse de la pensée politique de celui qui se fait désormais nommer Führer est le moment essentiel pour comprendre (tout en les déconstruisant) la pensée et la mythologie mises en place par Goebbels pour faire de lui un personnage surnaturel.

Dans cette biographie apparaissent tous ceux qui naviguent dans la nébuleuse nazie (Goebbels, mais aussi Himmler, Goering et les autres), comme pour énoncer que le dictateur n'est rien sans ses sbires: ce sont d'ailleurs eux qui vont se salir les mains pour anéantir l'opposition, comme le fait Himmler avec le développement des camps de concentration sur tout le territoire.

Ainsi, compte tenu de leur focalisation sur la genèse hitlérienne, un seul chapitre et dix-huit pages seulement sont consacrées à la prise du pouvoir et à la mise au pas de la société allemande: l'essentiel est dit mais peu développé. De même, certains aspects ne sont pas ou peu abordés comme les conséquences de la crise (le chiffre cité de vingt millions d'Allemands en chômage partiel ou total est sans doute surévalué) ou les pogroms (Reichspogromnacht, la Nuit de Cristal de 1938 par exemple). L'objectif de Chapoutot et Ingrao dans cet ouvrage n'est pas d'expliquer la prise de contrôle par l'État sur l'individu, mais de présenter comment un homme a pu réussir à s'accaparer tous les pouvoirs avec l'approbation du peuple tout entier. C'est d'ailleurs pour cela que le chapitre sur les débuts de l'expansion qui suit est aussi bref: le but est de montrer comment Hitler, obnubilé par la place de l'Allemagne dans le monde, met en application ses théories géopolitiques nées de la défaite de 1918 et surtout du diktat de Versailles l'année suivante.

«La victoire malgré Hitler»

La période de la Seconde Guerre mondiale est traitée en trois chapitres par Chapoutot et Ingrao. Comme pour le reste de l'ouvrage, il s'agit ici essentiellement de développements généraux illustrés par quelques exemples. Ils sont surtout là pour insister sur le rôle du Führer dans les décisions prises en mettant bien l'accent sur son inefficacité stratégique. La sous-partie intitulée «La victoire malgré Hitler» démontre bien cela. Si les succès de la campagne de France sont imputables aux généraux, dont Rommel, les égarements sont directement dus aux ordres d'Hitler, comme celui qu'il donne à ses armées de s’arrêter devant Dunkerque, ce qui laisse le temps au corps expéditionnaire britannique de rembarquer.

La suite des événements est traitée succinctement: les politiques nazies vis-à-vis des pays occupés, la mise en place de la germanisation à l'est, et surtout la politique génocidaire du Reich envers ce que les nazis considèrent dans leur vulgate comme des untermenschen (sous-hommes), sont évoquées en une vingtaine de pages (où d'ailleurs le personnage d'Hitler semble disparaître derrière des descriptions générales sur le nazisme et l'Europe occupée). Un tel choix apparaît d’autant plus surprenant puisqu’il s’agit de la spécialité d'Ingrao, auteur de La Promesse de l'Est, espérance nazie et génocide.

Cela démontre surtout que la volonté des auteurs est ailleurs. Il s'agit donc bien ici de faire un ouvrage généraliste, qui met en avant des aspects du nazisme en les vulgarisant pour être compréhensibles par toutes celles et ceux intéressés par l'histoire de l'Allemagne à cette période. Hitler est donc ici analysé à l'aune de son temps, il est une entrée possible pour qui veut comprendre l'histoire allemande de ce «premier vingtième siècle». Les historiens, surtout les spécialistes des guerres ou du fait nazi seront déçus par cet ouvrage. Ceux-ci ne sont clairement pas le public-cible des PUF dans cette nouvelle collection destinée au grand public peu habitué à lire des ouvrages universitaires.

Si on regarde le Hitler de Chapoutot et Ingrao avec cette ambition à l’esprit, ces deux spécialistes réussissent à sortir un livre intelligible par toutes et tous. Ils l'ont annoncé en introduction en rappelant que proposer une nouvelle biographie d'Hitler était un terrain miné. Ils ont raison, car faire mieux que Kershaw sur le sujet relève de la gageure. Plutôt que de s'y risquer, Chapoutot et Ingrao ont choisi la voie généraliste en tout état de cause. Leur biographie d'Hitler est donc une lecture à conseiller en priorité aux néophytes.

Nicolas Charles Professeur agrégé d'histoire.

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