Culture

«Le procès contre Mandela et les autres» et «6 Portraits XL», deux films pour toucher le réel

Temps de lecture : 6 min

Des voies aussi différentes qu'également originales pour explorer et donner à comprendre la réalité.

Andrew Mlangueni, l'un des co-accusés du procès de Rivonia, écoute sa déposition devant le tribunal, un demi-siècle plus tôt | Capture d'image de la bande annonce
Andrew Mlangueni, l'un des co-accusés du procès de Rivonia, écoute sa déposition devant le tribunal, un demi-siècle plus tôt | Capture d'image de la bande annonce

Des héros, des vrais, dont on admire sans réserve les actes et les idées, cela ne se trouve pas si souvent. Un film avec neuf personnages comme cela bénéficie donc d’un attrait immédiat. C’est loin d’être le seul.

Les réalisateurs français ont reconstitué l’arrestation et le procès des neuf dirigeants de l’ANC, capturés par la police du régime raciste sud-africain en 1963, et jugés lors du procès de Rivonia.

L'un d'entre eux est ultra-célèbre, Nelson Mandela. Les autres, qui avaient désigné Madiba comme leur principal porte-parole, ne lui cèdent en rien en courage et en intelligence politique. Ils encourreront d'ailleurs des peines aussi lourdes.

Christophe Champeaux et Gilles Porte ont construit leur film grâce à l’existence à trois archives très différentes: classiquement avec des documents visuels montrant la longue lutte contre l'apartheid, mais surtout avec deux ressources originales, l’enregistrement sonore du procès, et la présence des trois hommes encore vivants parmi ceux qui se trouvaient sur le banc des accusés, ainsi que deux de leurs avocats.

Noirs, blancs, indiens, métis, ces vieux messieurs qui ont incarné sans faillir le courage et la droiture offrent, par leur présence à l’image, une réalité physique que l’âge ne rend pas fragile, et que leur humour et leur énergie actuelle font vibrer.

Une archive de la longue lutte contre le régime d'apartheid | ©UFO Distribution

Le cinéma, c’est toujours voir au présent des êtres et des situations qui ont été enregistrées dans un autre présent, celui du tournage. Le très simple dispositif qui consiste ici à faire écouter au moment de ce tournage les traces d’il y a cinquante-cinq ans démultiplie à l’infini ce processus.

À elle seule, cette situation confrontant les sons de jadis et les corps de maintenant serait d’une richesse étonnante. Sans même parler de la valeur des documents sonores alors enregistrés, autre manifestation de cette collision de temporalités différentes: les mots du racisme d’alors, la violence ouverte, sûre d’elle-même, de l’apartheid, détonnent à nos oreilles actuelles. Mais qui peut dire que les injustices criantes qu’elles traduisent sont d’un autre temps?

Déplacements et circulations

Le travail effectué par Christophe Champeaux, journaliste qui connaît très bien l’Afrique du Sud où il a longtemps été correspondant, et le cinéaste Gilles Porte, à qui on devait en particulier l’étonnant et fécond dispositif de Dessine-toi, met en jeu ces circulations à travers les époques, et ce qu’elles mobilisent à la fois de compréhension des événements passés, et d’émotions actuelles.

Leur récit est évidemment centré sur le procès, mais il ne s’y limite pas. Il l’inscrit dans le réseau des événements de l’époque, dans l’histoire de l’Afrique du Sud jusqu’à aujourd’hui, et dans les effets de ce moment-clé qu'a été le procès dans l’existence des gens personnellement liés aux protagonistes, composant ainsi une riche matière où histoire et chroniques individuelles s’associent de multiples manières.

Le face à face entre le juge et Nelson Mandela, dessin d'Oerd | ©UFO Distribution

Leur entreprise est considérablement enrichie d’une autre mise en circulation, cette fois entre images documentaires et animation. Avec le concours inspiré du graphiste Oerd, les réalisateurs donnent une présence visuelle à ce qui n’existait plus que sur la bande son.

Du bon usage de l'animation documentaire

Les dessins en noir et blanc d’Oerd opèrent à leur tour des déplacements. Certains, réalistes, évoquent les scènes de l’arrestation brutale des dirigeants de l’ANC et des moments significatifs du procès, en particulier des affrontements pied à pied avec le procureur.

D’autres sont plus abstraits, leur dynamique traduit la détermination et l’intelligence stratégique des accusés, visualise l’inégalité fondatrice qui structure leurs relations au système qui prétend les juger, et dont ils se font les accusateurs autrement inspirés.

Au moins depuis Valse avec Bachir, l’usage de l’animation dans le champ documentaire connaît une certaine popularité, avec des effets contestables –déjà dans le cas du film d’Ari Folman, et davantage encore par exemple dans le récent Chris the Swiss.

Ici, son usage est à la fois précis et légitime pour mettre en évidence les aspects dont on ne possède pas d’images, et pour composer des transcriptions visuelles des forces qui s’affrontent. Bien que très différent dans ses modes d’accomplissement, il s’agit d’une autre proposition, contemporaine de celle, remarquable de La Route des Samouni de Stefano Savona, sur laquelle on reviendra à sa sortie le 7 novembre.

Ensemble, et au-delà de tout ce qui les distingue, ces deux films prouvent qu’il n’existe pas d’interdit dans le travail documentaire. La seule contrainte est une rigoureuse exigence éthique dans l’utilisation des moyens, y compris pour évoquer les tragédies les plus sombres.

«6 Portraits XL» ou les belles rencontres

Léon, le cordonnier | ©Tamasa

Toute autre chose, semble-t-il avec la nouvelle proposition d’Alain Cavalier. Voici des années et des années que celui-ci filme, sans forcment de projet préétabli, les gens qui l’intéressent, l’émeuvent. Certains sont des amis, d’autres des personnes rencontrées au hasard d’un voisinage, parfois d’une coïncidence.

Selon des modes d’assemblage différents, Cavalier a déjà proposé des éléments de cette archive sentimentale et attentive, ouverte à la diversité des humains. Il en est résulté 24 Portraits, La Rencontre, Vies, René, les Braves. En trois semaines, les 17, 24 et 31 octobre, sortent donc par paires six nouvelles rencontres, sous l’intitulé commun Portraits XL.

Cela commence avec un vieux cordonnier et un jeune boulanger. On dirait une fable, et c’en est une en effet, même si entièrement tissée de réalité.

En accompagnant les derniers jours derrière son établi du savetier arménien prénommé Léon, en entrant dans le quotidien de Guillaume, artisan méticuleux qui avec femme et enfant prépare et accomplit le déménagement de son atelier et de son commerce, ce sont d’étonnantes aventures qui s’entrebâillent.

Aventures «de proximité» comme on dit. Celle du rapport avec les habitants du quartier lorsqu’ils réalisent que celui qui répare leurs chaussures s’en va, et avec lui un peu de leur histoire, et de leur présent.

Celle du déploiement d’énergie, d’exigence, de savoir-faire qui ne concerne pas, loin s’en faut, que farine et levain, sucre et œufs pour que vive un lieu de travail, mais où il va de soi qu’existe aussi ce qu’on peut appeler une morale. Et même une vision du monde.

Jacquotte, qui ne se résoud pas à abandonner la maison de son enfance| Capture d'image de la bande annonce

Viendront ensuite Jacquotte et Daniel, deux obsessionnels hantés par leur passé et composant à leur manière un rapport à aujourd’hui où humour, mélancolie et folie plus ou moins douce sont accueillies avec le même respect, le même étonnement fraternel par Alain Cavalier, filmeur en solo mais sûrement pas solitaire, et sa petite caméra.

Puis deux hommes de spectacle, au plus loin l’un de l’autre, une vedette du showbiz informationnel, Philippe (Labro) et un acteur-auteur-dramaturge, Bernard. L'un est une manière de superspécialiste de l'interview télévisuelle pour heures de grande écoute. L'autre, sur une petite scène de Beauvais, réinvente chaque jour, chaque soir, pour lui et pour des spectateurs qui semblent toujours au rendez-vous, le théâtre lui-même.

Bernard, ou le théâtre dans la peau/image extraite du dossier de presse

On pourrait gloser des heures sur chacun de ces portraits, les traces du temps, les objets, les gestes, les intonations de voix, les histoires inscrites dans la peau, dans les rides, dans les silences.

Filmer comme on écoute

Lorsque Cavalier filme, filme comme on écoute plus encore que comme on regarde, il semble que chacun de ceux vers qui il tourne son objectif se déploie comme un arbre, en racines et feuillages inattendus, invisibles d’ordinaire.

Les films «parlent» comme on dit, des six personnes dont les prénoms leur donnent leur titre. Mais constamment ils évoquent bien davantage, mobilisent une foule de souvenirs, d'émotions, de réflexion. L'intelligence au coin de la rue, au coin du regard, la «bonne intelligence».

Pas grand-chose en commun semble-t-il entre le film sur le procès sud-africain et les portraits du réalisateur de Thérèse et de Pater. Et pourtant…

Avec des thématiques différentes et des procédés différents, ce sont finalement des aventures construites, d’une égale liberté d’invention pour approcher au plus près de ce qu’on continue d’appeler le réel.

On ne sait pas ce que c’est, le réel. Mais avec de tels films, on sait plus justement, plus intimement, combien cela consiste, travaille, nous touche et nous transforme.

Le Procès contre Mandela et les autres

de Nicolas Champeaux et GillesPorte

Séances

Durée: 1h43.

Sortie: 17 octobre 2018

6 Portraits XL

d'Alain Cavalier

Séances

Durée: 3 fois 1h40.

Sorties les 17, 24 et 31 octobre 2018

Jean-Michel Frodon Critique de cinéma

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