Boire & manger / Parents & enfants

Le bon goûter de nos enfants, un combat perdu d’avance

Temps de lecture : 7 min

Et si on s’occupait de ce que mangent réellement nos enfants au goûter?

Le goûter, bastion de l’huile de palme, du sucre et de l’emballage individuel. | Adiel lo via Wikimedia Commons License by
Le goûter, bastion de l’huile de palme, du sucre et de l’emballage individuel. | Adiel lo via Wikimedia Commons License by

Le goût est un sujet central dans l’éducation. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est Jean-Michel Blanquer, notre ministre de l’Éducation: «Porte d'entrée vers la connaissance, le goût est au cœur de l'éducation».

Vous vous souvenez du premier jour où vous avez emmené le fruit de vos entrailles, la chair de votre chair, votre petit poulet, à l’école? Une étape vers son autonomie et pour vous, le commencement d'une discrète routine à base de charge mentale: penser à apporter le doudou, laver le survêt' pour le jour du sport, signer le carnet de liaison... et préparer le goûter pour les enfants qui restent à l’école après 16h30.

Pour ce goûter quotidien, qui est un repas que personnellement je prends toujours, les nutritionnistes préconisent des fruits, et pour les plus gourmands, du pain avec du chocolat noir. Le goûter est aussi un repas important: à cette heure où la glycémie baisse, il faut se relancer avec un peu de sucre et tout simplement, manger pour tenir jusqu’au dîner.

Quatre-heures ultra-transformé

Quand Laurent Chevallier, médecin consultant en nutrition, attaché au CHU de Montpellier décrit un bon goûter, il explique bien qu’il faut éviter la nourriture industrielle. «Si la consommation de viennoiseries et biscuits est estimée à environ sept à neuf kilos par an et par habitant, avec une assez grande variabilité de composition, ils ne sont pas recommandés pour des consommations régulières, car ils incitent au grignotage et, en rassasiant, empêchent indirectement de s'orienter vers d'autres produits nécessaires comme les fruits.»

Le Programme national nutrition santé conseille lui aussi expressément d’éviter la nourriture industrielle: «Évitez également les barres chocolatées, les biscuits fourrés au chocolat, les madeleines, les viennoiseries, bonbons, sodas… Ce sont de véritables pièges riches en graisses et sucres!». Très sensible aux conseils éducatifs, je donne à mes enfants tout ce que je détestais quand j’étais petite: des fruits et du pain avec du chocolat.

Mais dans les écoles, le goûter, c’est au contraire le grand festival de la nourriture industrielle: des barres, des biscuits et de la nourriture ultra-transformée au menu du repas préféré des enfants. Résultat, mon fils, qui est aussi un estomac sur pattes, est devenu un expert de l’échange. Comme il confond la poche avant de son sac à dos avec une poubelle, j’ai bien vu que les papiers et emballages de ce qu'il avait ingurgité ne correspondaient pas trop à ce que j’avais donné le matin: Pom'Potes vides, papiers de barres de céréales, morceaux de biscuits industriels et parfois… mon sandwich au chocolat. C’est ainsi que j'ai découvert l’univers du marché noir du goûter.

Dans cette bourse alimentaire, d’après les explications que j’ai pu obtenir auprès d’un échantillon (pas du tout représentatif) d’enfants que je connais, plusieurs paramètres entrent en ligne de compte:

  • Ce que tu as effectivement dans ton cartable. Une banane, c’est mieux qu’une pomme mais pas forcément mieux qu’une Pom'Potes. Une barre type Kinder Bueno, c’est évidemment mieux qu’un morceau de pain avec du chocolat mais le chocolat peut trouver preneur. Quant aux chips, elles sont assez échangeables. Le mieux? Les Oreo et les barres de céréales.
  • Ta popularité et ta force de conviction pour te faire donner des goûters.
  • Ta crédulité ou ta sensibilité à la pression pour donner, ton besoin de popularité ou tout simplement ta générosité pour donner.

Ce à quoi j’ajouterais l’appétit réel de chacun et chacune. Des enfants donnent par manque d'appétit ou pour avoir déjà trop goûté, d’autres (dont mon fils visiblement) font l’inverse.

C’est ainsi que petit chéri a découvert les Oreo:

«Tu vois, c’est deux biscuits au chocolat qui sont collés avec du chocolat blanc», me décrit-il avec délice; ça donnerait presque envie d’en manger. Bien sûr, il faut éviter de lire la composition de ce genre d’aliment. Elle est disponible sur Open food facts:

Farine de blé, sucre, huiles végétales (palme, palmiste), cacao maigre en poudre 4.6%, amidon de blé, sirop de glucose-fructose, poudre à lever (carbonate acide de potassium, carbonate acide d'ammonium, carbonate acide de sodium), sel, émulsifiants (lécithine de soja, lécithine de tournesol), arôme vanille.

Substances ou produits provoquant des allergies ou intolérances: Gluten, Soja, Weizenstärke

Traces éventuelles: Lait, Leche

Additifs: E501ii - Carbonate acide de potassium, E503ii - Carbonate acide d'ammonium, E500ii - Carbonate acide de sodium

Donc non, il n’y a pas de chocolat blanc! C’est un truc à la vanille, mais peu importe, c’est sucré, c’est bon.

Changeons de biscuit et orientons-nous vers un vrai encas au chocolat… que dit Open food facts des Petit écolier par exemple? Un biscuit justement créé pour le goûter, fléché par son nom et disponible en emballages spécialement conçus pour le quatre-heures. La composition est un petit peu moins dégoûtante:

Petit beurre 52%: farine de blé, sucre, beurre pâtissier 14,7%, Lait écrémé en poudre, poudre à lever: carbonate acide d'ammonium, carbonate acide de sodium, diphosphate disodique, sel, correcteur d'acidité: acide citrique - Chocolat au lait 48%: sucre, beurre et pâte de cacao, Lait écrémé en poudre, sirop de glucose, beurre pâtissier, émulsifiant: lécithine de soja, arôme vanille)

Mais le Nutri-Score est également au minimum, soit la lettre E, et Open food facts le classe dans sa catégorie «produits ultra-transformés». Cette catégorie concerne quasiment tous les biscuits et gâteaux de goûter, y compris les biscuits fourrés au chocolat bio comme les Bjorg fourrés au chocolat au lait, qui remportent toutefois une note Nutri-Score un peu moins basse, un D, comme les Prince.

Fête quotidienne du gras et du sucre

A-t-on mis des enfants au monde pour qu’ils mangent de l’huile de palme et du sirop de glucose? Non, mais quand Julie met des biscuits bio qui coûtent «hyper cher» dans le cartable de sa fille, cette dernière «les échange contre des DooWap» (brioche au chocolat, aliment ultra-transformé, Nutri-Score D), raconte-t-elle.

Donner des gâteaux industriels à ses bambins, c’est un peu comme si au lieu de les faire déjeuner la cantine, on leur confiait cinq euros pour aller acheter un Happy Meal ou un grec. Ou qu’on leur prenait des Bolino. Bien sûr que ce n'est pas catastrophique pour la santé de manger un kebab ou un hamburger de temps en temps, c’est la même chose pour les Pépito, les Dinosaurus ou les Snickers. Sauf que la fête de l’huile de palme et du sirop de glucose, c’est tous les jours. Tous les jours… à l’école.

Et tout ça est sur-emballé, bien évidemment. La Pom’Pote, alibi fruit du goûter est un truc particulièrement peu écologique. Un enfant muni de dents devrait pouvoir croquer dans un fruit, non? Deux fois sur trois, les pommes que je donne sont échangées ou ramenées à la maison. Il semble que les bananes aient une valeur marchande un peu supérieure, les cerises sont au top, mais leur saison est courte.

Qui veut nos pommes contre une Pom'Pote? | ponce_photography via Pixabay License by

Le bon goûter est un combat qui demande un certain niveau d’information, de l’organisation et des moyens. Car oui, c’est moins cher d’acheter des Pitch (brioche au chocolat ultra-transformée, Nutri-Score presque bon de C mais présentant un risque de surexposition au sel) ou des biscuits et viennoiseries industrielles qui en plus, font plaisir aux enfants. Ne faut-il pas avoir envie de se faire ch*** et être bien copine avec sa charge mentale (coucou les gâteaux aux pommes confectionnés le dimanche soir au lieu de se reposer comme une personne normale) pour se lancer dans ce combat?

Combat voué à l’échec, l’enfantin marché noir du goûter se chargeant de nous faire perdre nos illusions et nos espoirs d’alimentation saine et bonne. Mais on ne peut pas lutter seule contre le sucre, le sel, l’huile de palme, le suremballage, cette nourriture qui paraît désuète à force de symboliser tout ce qui ne va pas dans notre monde industriel: une alimentation trafiquée, mauvaise pour l’environnement et la santé. C’est difficile d’expliquer ça aux enfants, parfois même aux adultes, qu'il faille combattre le marketing, la publicité et l'appétence des enfants pour ces produits. Surtout que le message passe mal si on est la seule relou à le porter. Car l’éducation, c’est un sujet collectif. Ensemble, on devrait pouvoir faire quelque chose, non?

Mission collective

C’est là qu’on se dit: ça tombe bien, presque tous les enfants vont à l’école. Depuis vingt-huit ans que la Semaine du Goût existe, on nous rabâche que l'alimentation est importante, qu'elle est «au cœur de l’éducation», que c’est «un sujet central». Logiquement, il faudrait davantage prendre en compte ce grand moment de la vie enfantine qu’est le goûter. Pour le dire autrement, si manger est un acte collectif et social, que ce moment d’échanges (de paroles et de nourriture) fait de l’alimentation un fait culturel, il est urgent de s’emparer de la question de l’autonomie alimentaire des petits et d’éviter l'installation d’habitudes alimentaires dégueulasses dès l’âge de 6 ans.

Donc on résume: il faut goûter (au sens d'éprouver la saveur), manger des fruits et moins de nourriture industrielle. Personne n’a le temps d’éplucher des pommes le matin. Les géants de l’agroalimentaire ont créé des dizaines de produits gras et sucrés expressément destinés au goûter. On a un problème avec la malbouffe. Si l’éducation au goût et à l’équilibre alimentaire est une mission de l’école, n’y a-t-il pas quelque chose à faire au niveau du goûter? Ne pourrait-on pas profiter du fait que l’école est un endroit où l’on se nourrit collectivement pour en parler?

On peut organiser toutes les Semaines du Goût qu’on veut, mais si les enfants mangent la merde soigneusement mise dans leur cartable par leurs propres parents tous les jours pendant plusieurs années, il y a peu de chance que le message passe. Peut-être faudrait-il tout simplement aménager un goûter commun comme en maternelle, imaginer quelque chose de plus adapté… Par exemple, organiser des semaines de la pomme, de la poire, distribuer des fruits, comme Mendes France a distribué du lait aux écoliers en 1954.

Je propose donc officiellement un aggiornamento du goûter, pour qu’il devienne un vrai repas et non le bastion de l’huile de palme, du sucre et de l’emballage individuel en plastique.

Louise Tourret Journaliste

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