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L’organisation État islamique a perdu son territoire, mais prépare déjà son retour en force

Temps de lecture : 6 min

Malgré ses revers militaires, l'EI est parvenu à trouver de nouvelles sources de revenus, et l'Occident refuse de voir la réalité en face.

Une patrouille de l'Otan à Deh Bala, dans la province de Nangarhar, située à l'est de l'Afghanistan, en juillet 2018 | Wakil Kohsar / AFP
Une patrouille de l'Otan à Deh Bala, dans la province de Nangarhar, située à l'est de l'Afghanistan, en juillet 2018 | Wakil Kohsar / AFP

L’organisation État islamique (EI) a certes perdu près de 98% du territoire qu’elle contrôlait, elle pourrait bien amorcer son retour dans plusieurs régions à majorité sunnite d’Irak et de Syrie. Il faut y voir le poids de son trésor de guerre existant, mais aussi sa capacité à créer de nouvelles sources de revenus. Daech s’appuyait jusqu’ici principalement sur «son» territoire, et notamment sur les villes et les bastions urbains qu’il contrôlait, amassant des milliards de dollars via l’extorsion, l’impôt, le vol et la vente de pétrole de contrebande. Mais l’organisation a montré qu’elle était également capable de gagner de l’argent sans contrôler de grands foyers de populations.

En 2015, période de son apogée territoriale, l’EI avait près de six milliards de dollars de patrimoine et de budget; il était alors le groupe terroriste le plus riche de l’histoire, et de loin. Comment cette organisation est-elle parvenue à amasser l’équivalent du PIB d’un État-nation? Lorsqu’il contrôlait encore un territoire, l’EI disposait de trois sources de revenus majeures: pétrole et gaz (environ 500 millions de dollars en 2015, principalement via des ventes internes); impôt et extorsion (environ 360 millions de dollars à la même époque); et le pillage de Mossoul en 2014, qui a vu Daech voler près de 500 millions de dollars dans les coffres des banques de la ville.

Blanchissement d'argent et extorsion

L’organisation État islamique a désormais perdu la majeure partie de son territoire. Elle contrôlait une zone grande comme la Grande-Bretagne; elle tente aujourd’hui de survivre tant bien que mal, assiégée dans ses bastions jalonnant la vallée de l’Euphrate. La coalition internationale contre Daech a détruit le proto-État terroriste au Moyen-Orient et a brisé les ambitions de son chef, Abou Bakr al-Baghdadi, qui rêvait d’établir un califat islamique au cœur de la région. Daech est aujourd’hui privé de son accès au territoire; les rentrées d’argent provenant de l’impôt, de l’extorsion et du pétrole sont donc fortement réduites, et le financement de l’organisation fond aujourd’hui comme neige au soleil.

Il faut toutefois savoir que sa survie économique ne dépend plus directement de son territoire. Ses dirigeants survivants auraient fait sortir 400 millions de dollars d’Irak et de Syrie. Le réseau étendu de l’organisation va s’employer à blanchir cet argent via des sociétés écrans dans la région, notamment en Turquie. Une partie du liquide pourrait être converti en or, puis stocké en vue d’une revente ultérieure.

L’EI dispose d’actifs financiers solides et d’un portefeuille de financement diversifié

L’organisation État islamique gagne certes beaucoup moins d’argent qu’auparavant, mais ses dépenses sont elles aussi bien inférieures à ce qu’elles étaient il y a un an à peine. La chute du pseudo-gouvernement a signé la fin des dépenses liées à la santé, à l’éducation, aux salaires des employés municipaux et à la création d’emplois publics (collecte des déchets, assainissement). Le budget de fonctionnement de Daech s’en est trouvé considérablement réduit; l’argent récolté permettra donc à l’organisation de survivre. Elle redeviendra un groupe terroriste clandestin, capable de mener une campagne de guérilla à long terme sur les territoires irakien et syrien.

L’EI dispose par ailleurs d’actifs financiers solides et d’un portefeuille de financement diversifié. Il a appris à rassembler des fonds via un large éventail de nouvelles activités criminelles –notamment l’extorsion, l’enlèvement contre rançon, les braquages et les vols, le trafic de drogue et le trafic d’antiquités. Autant d’activités pouvant être pratiquées sans territoire, mais représentant un risque individuel pour les djihadistes impliqués, qui peuvent –théoriquement– être pris la main dans le sac. Les risques d’arrestation sont toutefois minimes: à l’heure où j’écris ces lignes, en Irak comme en Syrie, aucun service de sécurité ou de police ne parvient à prévenir la criminalité de masse. L’organisation pourra en outre bientôt réactiver des sources de revenus mises en sommeil, en décidant par exemple d’extorquer les populations vivant en marge des zones contrôlées par les gouvernements irakiens et syriens. Pendant leurs années de contrôle territorial, les membres de Daech ont minutieusement récolté les données personnelles des populations de la région: patrimoines, revenus, adresses des membres de la famille… Ces informations cruciales sont autant de moyens de pression pour l’organisation, qui les utilise pour intimider et extorquer les civils –et renflouer ses caisses par la même occasion.

Outre l’extorsion pure et simple, l’État islamique pourrait également extorquer les personnes chargées de reconstruire Mossoul (entre autres cités dévastées), et ce sans posséder le moindre territoire physique. Les prédécesseurs de Daech (Al-Qaida en Irak, organisation État islamique d’Irak) étaient passés maîtres dans l’art d’extorquer les entreprises de construction et autres entités chargées de reconstruire les villes et les villages ravagés par des années d’affrontements sectaires en Irak; or ces groupes n’ont jamais contrôlé de territoire approchant la taille de celui de l’organisation État islamique, loin de là. Entre 2006 et 2009, ils sont pourtant parvenus à amasser des fonds importants en extorquant des réseaux de distribution de pétrole locaux et régionaux.

Cellules dormantes

Ce processus pourrait se répéter au fil des prochaines années, au fur et à mesure que la communauté internationale tentera d’aider l’Irak et la Syrie à se remettre d’une décennie de guerre civile. L’aide à la reconstruction des régions syriennes et irakiennes touchées par les conflits est une noble entreprise, mais elle pourrait également constituer une cible de choix pour l’EI –et pourrait, à terme, financer son retour. Car l’organisation pourrait bel et bien opérer un retour en force, et ce même sans contrôler de vastes territoires. Daech pourrait facilement détourner l’argent des contrats de reconstruction; il n’aurait qu’à nouer des liens avec des responsables locaux en charge des chantiers avant de placer ses propres agents au sein de la chaîne de production, empochant diverses sommes d’argent au passage. Les agents veilleraient à ce que le projet soit bel et bien achevé, pour un prix certes plus important qu’annoncé (pour compenser l’argent détourné par l’organisation).

Un immeuble en cours de reconstruction à Mossoul, en Irak, en juillet 2018 | Zaid Al-Obeidi / AFP

L’organisation État islamique est toujours en quête de territoires à contrôler. Elle cherche aujourd’hui à reprendre le contrôle des ressources pétrolières de la région de Deir Ezzor avant l’assaut imminent des Forces démocratiques syriennes. Selon un rapport publié en juillet par le Conseil de sécurité des Nations unies, l’organisation aurait regagné le contrôle de champs pétrolifères dans le nord-est de la Syrie et continuerait à extraire du pétrole dans la région; ses soldats l’utilisent et le vendent aux populations locales. Ces champs seront certes repris tôt ou tard avec l’aide de l’armée américaine, mais l’EI se contentera de se rabattre sur les activités criminelles qu’il peut mener sans territoire physique.

L’organisation dispose donc de ressources existantes et de moyens de s’enrichir à l’avenir, ce qui devrait lui permettre de se restructurer et de se réorganiser; un phénomène déjà observable dans plusieurs régions d’Irak et de Syrie. Des soldats de l’organisation ont construit de faux postes de contrôle à travers la province de Kirkouk, dans le nord de l’Irak. Leur objectif: tendre des embuscades aux forces de sécurité irakiennes qui opéraient dans la zone au début de l’année. Dans d’autres parties du pays (notamment les provinces de Diyala et de Saladin) les cellules dormantes de l’EI mènent des opérations de surveillance et de reconnaissance pour déterminer la meilleure marche à suivre avant de passer à la prochaine étape (réorganisation de petites formations de soldats). En outre, malgré les vagues de bombardements américains, des poches de djihadistes se terrent encore à Hajin, au nord d’Abou Kamal, et à Dashisha (Syrie).

L’Occident a tendance à voir la lutte contre l’organisation État islamique comme une succession de petites phases discrètes, qui débutent et prennent fin au gré des mandats présidentiels et des fluctuations de la politique étrangère. Les djihadistes ne voient pas leur combat de cet œil: il s’agit pour eux d’une seule et même campagne militaire, qui perdure depuis l’époque du fondateur de l’organisation, Abou Moussab Al-Zarqaoui. Tant que les États-Unis et leurs alliés n’auront pas pris conscience de ce simple fait, Daech continuera certainement de se reposer sur sa stratégie habituelle. Il agira dans l’ombre avant de réémerger en force, sans discontinuer. Jusqu’à ce que les États-Unis retirent leurs troupes. Ou jusqu’à ce que l’organisation parvienne à reconquérir assez de territoires pour relancer la prochaine étape de son projet de califat.

Colin P. Clarke Colin P. Clarke est politologue au sein de la RAND corporation.

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