Culture

«The House That Jack Built», diabolique comédie

Temps de lecture : 3 min

Le nouveau film de Lars von Trier est une fable horrifique qui, aux côtés d'un tueur en série aussi ingénieux que cinglé, interroge la place de la violence dans la vie et dans les arts.

Matt Dillon dans le rôle-titre | Capture d'écran de la bande-annonce via YouTube
Matt Dillon dans le rôle-titre | Capture d'écran de la bande-annonce via YouTube

Même si c’est impossible, il faudrait découvrir ce film sans rien savoir de Lars von Trier ni des préjugés le concernant. On entrerait alors de plain-pied dans le plus vertigineux des jeux. Un jeu cruel et drôle, où l’inquiétude morale et la pensée du spectacle nourrissent un véritable feu d’artifice d’idées et de propositions.

The House That Jack Built raconte une histoire, et cinq. L’histoire de Jack, tueur en série américain, dans des paysages humains si aberrants que l'on aimerait les ranger d’emblée du côté du Grand Guignol –mais enfin ces gens-là ont élu Donald Trump, il faut quand même se méfier un peu.

Se méfier de Jack lui-même, avec ses airs de voyageur de commerce jovial et ses talents de bricoleur: ses savoir-faire et ses outils peuvent lui servir à de bien malfaisants procédés.

Mais aussi se méfier de cette conductrice si sûre de son importance, de cette vieille dame si confite dans son mode de vie, de cette jeune femme prête à l’affection et dont la solitude abrite des gouffres, de cette épouse intégriste de son modèle familial.

Il y aura ainsi cinq épisodes, chacun d’une étrangeté radicale, qui travaillent sur le mode de la fable très noire –et très drôle– des folies contemporaines, dont certaines sont particulièrement associées aux États-Unis (le rapport délirant aux armes à feu) et d’autres à une modernité déshumanisante bien plus largement partagée.

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Le registre ultra-codé du film d’horreur, donc. La comédie pince sans rire, d’accord. Mais aussi quelque chose d’autre, de plus insidieux, de plus tendu. Même s’il semble incongru, le seul mot disponible pour l’évoquer est la beauté.

Pas celle des gens ni des choses, mais une élégance du cadre et de la composition des plans, du rythme et du jeu des lumières, qui fait vibrer d’autant mieux ces situations où le sanguinolent et le sadique ont leur part, comme le loufoque et un sens très singulier du règlement de comptes.

L'ange du bizarre

Ce n’est pas non plus la beauté du diable, plutôt celle d’un ange du bizarre qui serait aussi un authentique cinéaste. Diable ou ange, voici celui par qui les cinq histoires se rejoignent en une, qui n’est pas seulement celle de Jack.

Il se nomme Verge, un nom qui renvoie à Virgile, qui imagina la visite d’Énée aux Enfers et y conduisit Dante. Lars von Trier, Danois qui n’a pas froid aux yeux, se plaît à inventer une paraphrase contemporaine de La Divine Comédie.

Bruno Gans joue avec une délectation mielleuse le témoin navré, le guide madré et peut-être encore un autre emploi, accompagnant pas à pas les méfaits du tueur à la fois machiavélique et infantile, maniaque et narcissique, auquel Matt Dillon donne une présence extraordinaire de versatilité, troublant à force d’être tout en surfaces.

Inquiet, instable, dérangeant mais sans cesse stimulant, le très audacieux nouveau film de Lars von Trier est autre chose encore que cette aventure métaphysique et fantastique du tueur nommé Jack, qui se rêve Grand Architecte.

D’où le titre, à la fois celui d’une comptine enfantine, la référence à une scène centrale du film et la métaphore du délire démiurgique qui traverse le film comme un fleuve de feu.

Criminel ou artiste, la tentation d'être Le Grand Architecte | Les Films du Losange

The House That Jack Built est également une réflexion, aussi profonde que ludique, sur ce que signifient le bien et le mal, dans la vie et dans l'art. Lars von Trier ne connaît pas les réponses, et à la différence de beaucoup d’autres, il ne prétend pas les connaître. Il met en jeu, il déstabilise.

La violence la plus crue et l’humour le plus sophistiqué, la splendeur des cathédrales et la folie de Glenn Gould combattant à mains nues la musique de Bach, le vertige des apparences, des préjugés, des formules toutes faites et monstrueusement efficaces alimentent le film comme on alimente un brasier.

Le grotesque et le sublime

Et il s’agit bien d’une fournaise, celle de l’enfer vers lequel se dirige, durant la quasi-totalité du film, l’assassin sadique aux pulsions «créatives», dialoguant avec ce Mephisto doucereux qui la plupart du temps se sera abrité sur la bande-son.

Jack (Matt Dillon) et Verge (Bruno Gans) en route vers des enfers pavés de références artistiques et de jeux avec les formes | Les Films du Losange

Organiste des images et des sons, Lars von Trier possède ce talent rare de savoir jouer simultanément sur le clavier du grotesque et sur celui du sublime.

En crescendos narquois et en syncopes horrifiques, il arpège la dangereuse puissance politique des images, et les rapports «acceptables» à la violence et à la mort. Les questions posées font de ce film empruntant de manière virtuose les dispositifs du cinéma de genre une proposition formidablement ambitieuse et stimulante.

The House That Jack Built

de Lars von Trier, avec Matt Dillon, Bruno Gans, Uma Thurman, Riley Keough

Séances

Durée: 2h35. Sortie: 17 octobre 2018

Jean-Michel Frodon Critique de cinéma

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