Culture

En finir avec les Bisounours: les écoterroristes squattent la rentrée littéraire

Temps de lecture : 5 min

Tueur de braconniers, maquisard du Front de libération des animaux ou Jeanne d’Arc de la défense de l’environnement: des écolos énervés surgissent dans les romans.

Les trois auteurs et autrices parient sur l’impact de scènes spectaculaires pour marquer les esprits. | Jamie Street via Unsplash License by
Les trois auteurs et autrices parient sur l’impact de scènes spectaculaires pour marquer les esprits. | Jamie Street via Unsplash License by

Dans son livre La guérilla des animaux (Alma), sélectionné par le jury du Prix du premier roman, Camille Brunel met en scène un fanatique de la cause animale engagé dans l’action violente. De l’Inde à l’Afrique en passant par la Colombie-Britannique et l’Écosse, son personnage, Isaac Obermann, s’attaque aux chasseurs et aux braconniers, sans hésiter à les tuer.

Repéré, de son côté, par le Prix de Flore, Babylone Express (Le Dilettante), de Mathilde-Marie de Malfilâtre, relate les aventures d’une ex-agente des renseignements affectée à l’écoterrorisme, devenue la maîtresse d’un militant du Front de libération des animaux. Le couple se lance dans un florissant trafic de drogue pour financer, entre autres choses, une reconversion commune dans la naturopathie.

Cette rentrée littéraire a également vu débarquer sur nos côtes Le roman de Jeanne (Denoël), de l’Américaine Lidia Yuknavitch, très remarqué aux États-Unis l’an dernier. Dans un monde post-apocalyptique, on y suit l'épopée d’une nouvelle Jeanne d’Arc, partie en guerre contre la destruction de notre écosystème. Ces trois livres engagés présentent l’écologie comme un combat, au sens premier du terme.

Le thème en lui-même n’est, bien sûr, pas nouveau. «Depuis une dizaine d’années, on n’a plus une rentrée littéraire sans un livre qui parle des abattoirs ou de l’élevage industriel; ça devient presque une mode», note Anne Simon, directrice de recherche au CNRS. Mais force est de constater que le cru 2018 décale la perspective. Point de description d’usines à viande ici. À la peinture de la violence infligée aux animaux, se substitue celle de la violence –essentiellement fantasmée– dont font preuve leurs défenseurs. Or, contrairement aux nombreux ouvrages portant, par exemple, sur le terrorisme islamique, ces livres sont écrits par des auteurs et autrices qui revendiquent partager la cause de leurs personnages. Pourquoi, dès lors, choisir des héros violents, au risque de donner l’impression de faire l’apologie de leurs actes?

Plus violente parce que plus urgente

«On reproche souvent aux militants animalistes d’être des Bisounours, explique Camille Brunel. Quand on essaie d’étendre son empathie aux autres espèces, on est accusé de nier le fait que le monde est violent. Donc c’était amusant d’écrire un livre disant: ah bon le monde est violent? Ok, allons-y alors, faisons un livre extrêmement violent. Pour dégoûter le lecteur.» Pas question d’appeler à l’écoterrorisme. «Je ne condamne pas l’abattoir qui brûle, ce serait juste hypocrite de ma part, mais je ne pense pas que c’est ce qui fera changer les choses, assure le jeune auteur. Il faut aller vers des avancées légalistes, et c’est d’ailleurs ce qui se passe à la fin du roman.»

Le rejet d’une vision lénifiante de la cause environnementale est également perceptible dans Babylone Express et Le roman de Jeanne. Chez Mathilde-Marie de Malfilâtre, l’association entre véganisme, psychotropes et naturopathie pourrait au premier abord évoquer une contre-culture gentiment New Age. Mais l’atmosphère du livre est bien trop sombre pour se limiter à cela, esquissant au contraire les images d’une lutte écologique devenue plus violente parce que plus urgente, et peut-être plus désespérée. Cette exigence d’un engagement radical et immédiat se retrouve dans le livre de Lidia Yuknavitch. «Nous avons déjà créé les conditions de guerre et d’aveuglement» décrites dans le roman, affirme l’écrivaine américaine. Et tout en reconnaissant que le personnage de Jeanne est allégorique, elle assure que son histoire ne relève pas du futur mais du présent.

Les trois auteurs et autrices utilisent donc ces figures de terroristes pour servir leur propos, pariant sur l’impact de scènes spectaculaires pour marquer les esprits. Un parti pris à la fois efficace et risqué: au-delà du soupçon, finalement vite écarté, de l’apologie de la violence, ils et elles s’exposent au risque de voir le discours rapporté prendre le pas sur la narration. «Si vous avez une thèse à l’avance et que vous écrivez votre roman autour, votre pratique de l’écriture ne va pas vous faire découvrir quoi que ce soit; vous serez dans l’illustration», met en garde Anne Simon, qui déplore la récurrence, sur ce thème, des «essais déguisés».

Une volonté de criminaliser la cause

Mais ici, le choix de personnages guerriers n’est pas seulement un prétexte pour englober un discours. C’est également l’occasion d’une réflexion sur la norme, sur l’acceptable, avec en filigrane la vieille question de Montaigne: qui est le barbare? «La violence est un royaume complexe, et il faut savoir qui la définit, explique Lidia Yuknavitch. Par exemple, je trouve odieuse la violence exercée par le gouvernement américain sur les migrants et leurs enfants. Plus odieuse que le fait de mettre du sucre dans le réservoir d’essence d’un bulldozer pour le rendre inutilisable.» Dans son livre, le terme d’écoterroriste est utilisé par le pouvoir en place, de manière abusive, pour qualifier le personnage de Jeanne et, ce faisant, délégitimer son combat. Or, selon l’autrice, si «écoterrorisme» il y a, il serait plus à chercher du côté de «ce que nous avons fait à la planète, et ce que nous nous sommes fait les uns aux autres par cupidité et désir de pouvoir».

La dénonciation du recours à la notion de terrorisme pour décrédibiliser la lutte écologique est aussi au cœur de Babylone Express. Alors que les deux autres livres relèvent plus ou moins clairement de la science-fiction, celui de Mathilde-Marie de Malfilâtre se déroule dans un présent relativement réaliste. Marco, son personnage écoterroriste, ne mène pas les actions spectaculaires de l’Isaac de Camille Brunel, ou de la Jeanne de Lidia Yuknavitch, mais pourrait ressembler à un militant réel du Front de libération des animaux. L’autrice confie d’ailleurs s’être inspirée de l’un d’entre eux. Dans le roman, il fait l’objet d’une fiche S, et ses activités animalistes lui causent plus de problèmes avec la police que son trafic de drogue. «Il y a une volonté claire de criminaliser la cause», affirme la romancière, elle-même ancienne officière de gendarmerie.

Des exercices littéraires

S’il serait injuste de réduire ces récits de guérillas écologiques à de simples prétextes pour enrober un discours militant, c’est aussi du fait du travail littéraire réel de leurs auteurs et autrices. Dans Le roman de Jeanne, Lidia Yuknavitch imagine un univers post-apocalyptique original, où les derniers humains, presque totalement dénués de sensations et de désirs physiques, utilisent leurs corps comme parchemin pour raconter des histoires.

Les griffes qu’ils se gravent à même la peau sont les dernières choses qui les relient au monde sensible et aux sentiments, dans une belle métaphore du lien entre langage et corporalité. De son côté, Camille Brunel tente, dans La guérilla des animaux, de mener une partie de son récit du point de vue d’un requin, puis d’un éléphant, pour redonner toute leur place à ces autres vivants. «La fiction et la poésie, le travail du langage, donnent des possibilités de penser notre position humaine dans le monde différemment», souligne Thomas Pughe, professeur à l’université d’Orléans.

C’est clairement la volonté de nos trois auteurs et autrices. Même si, dans leurs romans, la démarche littéraire semble parfois écrasée par la démarche militante, elle demeure réelle. Et la démarche militante elle-même, si elle peut agacer, est d’une fraîcheur stimulante au milieu d’un panorama romanesque auquel on reproche si souvent de n’être plus qu’autofictionnel et égocentré.

Margaux Leridon

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