Égalités / Société

Cessez de faire de votre expérience des rapports femmes-hommes une généralité

Temps de lecture : 5 min

Être féministe, c’est pas collectionner les boîtes de camembert.

Des militants féministes ont déroulé une banderole lors de la Marche des femmes, le 21 janvier 2018 à Paris. | Jacques Demarthon / AFP
Des militants féministes ont déroulé une banderole lors de la Marche des femmes, le 21 janvier 2018 à Paris. | Jacques Demarthon / AFP

Quand je vais dans des soirées, on me présente souvent en plaisantant comme «la féministe». J’ai mis du temps à réaliser que le petit sourire qui suit le qualificatif de «féministe» veut dire une chose: l’égalité femmes-hommes n’est pas un sujet sérieux. Un peu comme si on me présentait en disant «voici Titiou, elle collectionne les boîtes de camembert».

Mais la soirée n’est pas finie. La deuxième chose qui risque de se produire, c’est que quelqu’un, homme ou femme, nous l’appellerons Bob·ette, vienne me voir pour me reprocher d’aller «trop loin», à quoi j’ai pris l’habitude de répondre qu’en effet, je suis totalement radicalisée sur le sujet de l’égalité, je veux une égalité extrême.

La troisième chose qui se passe, c’est que Bob·ette m’explique que je fais fausse route. Là, le terrain devient miné. Comment lui faire comprendre, sans passer pour un être répugnant d’arrogance, que l’opinion de Bob·ette ne vaut pas un kopeck parce que Bob·ette n’a jamais rien lu sur le sujet? Bob·ette pense que sa simple existence lui suffit à savoir et que donc, son opinion et les analyses des spécialistes se valent. Bob·ette n’entend pas que les inégalités femmes-hommes dans notre société, ce n’est pas une opinion, c’est un constat basé sur des chiffres et des analyses. C’était frappant pendant la promo de mon livre sur les tâches ménagères. Il y avait toujours un homme, un Bob, pour venir me dire que je me trompais parce que sa femme était assez bordélique. Ah oui? Vous avez raison Bob, je vais immédiatement brûler les études statistiques, les ouvrages d’histoire, de sociologie, d’économie et de philosophie qui ne décrivent pas exactement le ressenti que vous avez sur votre situation individuelle.

Somme d'impressions

Autre élément notable dans ces échanges: jamais Bob·ette ne me pose de questions, ne s’informe, ne cherche à comprendre. Bob·ette part du principe de savoir déjà tout sans avoir besoin d’ouvrir un livre sur le sujet. Il ne s'agit donc pas de discuter ensemble mais de tenter de me ramener à la raison, comme si j'étais une brebis égarée.

Mais il y a pire. Avant MeToo, Bob avait l’impression de vivre dans une société égalitaire (il n’entendait pas les femmes se plaindre, c’est bien la preuve que tout allait bien); maintenant, il pense que les hommes sont persécutés. Avant MeToo, Bobette trouvait que la situation n’était pas parfaite mais que franchement, c’était mieux que du temps de sa grand-mère, et elle ne comprend pas que désormais on s’acharne contre les hommes qui n’y sont pour rien.

Encore une fois, pour Bob·ette il s’agit d’une somme d’impressions, tirées en grande partie du bruit médiatique qui lui parvient. Le bruit autour de MeToo lui a donné l’impression qu’un homme ne pouvait plus regarder une femme dans les yeux. Ce que Bob·ette ignore, ce sont les chiffres.

Prenons les chiffres concernant le viol. D’abord, je suis convaincue que nombre de femmes ne qualifient pas de «viol» dans leur esprit ce qui leur est arrivé. Que ce soit par effet de choc, de traumatisme, ou simplement parce que le vécu ne correspond pas à l’image qu’elles se font de la situation archétypale d’un viol (le viol par son compagnon, par exemple, reste un impensé pour beaucoup de femmes; de même, le concept de «contrainte» est très flou pour beaucoup).

Moins d'un violeur sur cent condamné

Il ne reste donc qu’une petite partie qui va se dire «ok, c’est un viol». Parmi elles, on estime que seules 9% vont au commissariat porter plainte. Au commissariat, on sait que certaines plaintes ne sont pas prises. Parmi les plaintes qui sont tout de même déposées, un certain nombre sont classées sans suite faute de charges suffisantes. En 2016, cela fut le cas de 70% des plaintes.

Sur les 9% qui ont porté plainte, il y aura seulement une condamnation sur dix, ce qui fait donc 0,9% des cas où le violeur est effectivement condamné. Moins d'un sur cent. On pourrait penser que ce chiffre est en progression, comme on pense en général que ce genre de sujet va en s’améliorant inéluctablement. Pourtant, depuis 2007, les condamnations pour viols ont baissé de 40% d’après un rapport de la chancellerie elle-même. C’est énorme. Et c’est incompréhensible. Il y avait davantage de condamnations en 2000 qu'en 2010. On ne peut que faire des suppositions pour expliquer un phénomène qui est sûrement multifactoriel.

Il semblerait que cela découle du procès d’Outreau. La peur d’être la ou le juge qui se trompe a renforcé l’exigence des preuves pour condamner. On pourrait également penser que cette baisse est due au fait que de plus en plus de viols ont été «correctionnalisés», c’est-à-dire requalifiés en agressions sexuelles –mais les condamnations pour agression sexuelle ont également diminué.

Et avec MeToo, rien ne va changer. Le chiffre qui change, c’est celui des dépôts de plainte: l’an dernier, il y a eu une augmentation de 12% des plaintes pour viol. Mais ça ne veut absolument pas dire que le nombre de condamnations va augmenter. Il est même probable qu’il continue de baisser parce qu’un certain nombre de ces plaintes concernent des affaires anciennes pour lesquelles le problème des preuves va être encore plus délicat.

On n’y est pas. Et on a encore du mal à convaincre la société dans son ensemble qu'il y a un réel problème de violences contre les femmes (et les enfants, mais cela mériterait un autre développement à part entière).

Nous toutes allons changer ça

Alors, le 24 novembre prochain, je vais participer à la marche NousToutes. Pour faire comprendre qu’on n’est pas là pour déconner, se taper des petits sourires condescendants ou collectionner les boîtes de camembert. On peut mettre son plus beau t-shirt à message féministe si on en a envie, mais on va dehors rejoindre les autres et gueuler. Il faut une démonstration de force, et notre plus grande force, c'est le nombre. Plus nous serons nombreuses dans la rue le 24 novembre, plus nous serons puissantes. Passer de MeToo à NousToutes, c'est passer du témoignage à l'action, du «Moi Aussi j'ai subi» au «Nous Toutes allons changer ça». Pour une fois, la rue sera à nous.

Il faut faire de cette marche un événement historique parce qu’il faut faire l’histoire. Sinon, elle continuera de se faire sans nous.

Et puis, soyons franches: ça va nous faire du bien de nous retrouver ensemble, plutôt que d’être toujours à lutter seule au quotidien face à Bob·ette.

Les hommes sont évidemment les bienvenus.

Enfin, il y a un appel au don pour l’organisation, l’idée étant de pouvoir affréter des bus pour conduire un maximum de personnes sur les lieux des manifestations.

Ce texte est paru dans la newsletter hebdomadaire de Titiou Lecoq.

Titiou Lecoq

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