Politique / Société

La gauche doit reparler à l'homme de la rue

Temps de lecture : 3 min

[BLOG, You will never hate alone] Si un jour, elle veut revenir au pouvoir, la gauche doit cesser de parler à ses électeurs comme s'ils étaient tous de grands intellectuels.

Il va falloir recommencer à lui parler. | glasseyes view...up&away via Flickr License by
Il va falloir recommencer à lui parler. | glasseyes view...up&away via Flickr License by

Partout, en Europe comme en Amérique, la gauche s'est effondrée pour parfois disparaître complètement du paysage. Les partis socialistes d'ici et d'ailleurs ressemblent à de grands hangars désaffectés où des dirigeants hagards continuent à professer les mêmes antiennes que leurs prédécesseurs, sans comprendre la raison de leurs échecs successifs qui pourtant, même à un ahuri comme moi peu versé dans l’exégèse politique, saute aux yeux.

La gauche ne sait tout simplement plus parler à l'homme de la rue.

Un beau jour, sur la foi de think-tanks progressistes tenant salon dans quelques officines du boulevard Saint-Germain, elle a décrété que l'ouvrier, le travailleur manuel, les gens de peu, les ploucs et autres trous du cul qui vivent ailleurs que dans le cœur de la capitale, les cons et les gros racistes du village paumé, ceux qui cognent leurs femmes et pissent à côté de la cuvette des chiottes –les porcs!– ne méritaient plus leur attention.

De l'ouvrier qui se demandait comment il allait payer les traites de sa bagnole, du travailleur précaire qui cohabitait avec d'autres travailleurs précaires dans des logements insalubres, des salariés payés au lance-pierre à accomplir des tâches de plus en plus absconses sans voir leurs émoluments augmenter, de tous ceux-là, humbles perdants de la mondialisation, la gauche s'est détournée pour épouser les grandes causes du siècle naissant: le respect des droits des minorités, la reconnaissance des torts commis dans les siècles passés vis-à-vis de ces mêmes minorités, la prise en compte des difficultés rencontrées par lesdites minorités pour accéder au marché du travail ou à un logement décent, la défense de ces minorités confrontées à la masse grise de la populace dont le vieil-homme-blanc-sur-le-déclin-victime-de-la-mondialisation représente l'épouvantail absolu.

Autant de thèmes parfaitement pertinents qui démontrent un haut degré de conscience et un vrai progrès dans l'histoire de la civilisation, progrès méritoires arrachés de haute lutte et dont il n'est nul question de discuter ici du bien-fondé: la démocratie se grandit toujours quand elle prend à cœur la défense d'individus dont le seul tort est de ne pas ressembler à la majorité, que ce soit par leur orientation sexuelle, leur pratique religieuse, leur couleur de peau ou le nom de leurs ancêtres.

Sauf que, électoralement parlant, se concentrer sur le sort de ces minorités culturelles ne rapporte pas un kopeck. Pas un seul.

Problématiques étrangères

Ou autrement dit, les droits, pourtant légitimes, des transgenres à disposer de toilettes individuelles intéressent modérément l'employé de mairie dont l'épouse vient d'accoucher d'un nouveau marmot, ce qui va contraindre le couple, faute de mieux, à dormir dans le salon. La reconnaissance des génocides passés, du traitement infamant réservé à des populations locales coupables d'habiter des terres convoitées par les grandes puissances coloniales a, hélas, bien peu de chances de trouver un quelconque écho auprès de l'intérimaire qui se désespère de changer sa caisse depuis que le joint de culasse l'a lâché en plein milieu de l'avenue Jean Jaurès; le sort des migrants noyés en pleine mer, s'il émeut le cœur de chacun d'entre nous, pèse peu quand nos vies personnelles ne sont qu'une succession de tracas, de déboires, d'emmerdements, des factures impayées aux soins dentaires remis, faute d'argent, aux calendes grecques.

Pour ne pas mourir tout à fait, afin d'espérer un jour revenir au pouvoir et améliorer la condition des uns et des autres –minorités comprises– la gauche a besoin, non point d'abandonner ses idéaux humanistes, ce qui constituerait une trahison, mais de les oublier de temps à autre pour mieux parler à cette vaste masse d'électeurs qui, de près ou de loin, n'entendent rien à ces questions de genre, d’identités singulières, de marqueurs culturels.

L'homme de la rue, on le sait, n'est pas un grand intellectuel. Il n'a pas lu Zadie Smith, Édouard Glissant ou Edward Saïd. Son univers n'est pas celui des grands ou petits bourgeois parisiens qui, entre la poire et le dessert, lors du changement de couverts, se plaisent à évoquer, au beau milieu de grands cris d'épouvante, le sort tragique réservé à la minorité transsexuelle persécutée par la junte militaire, dans un quelconque pays lointain.

Non, l'homme de la rue ne voit pas plus loin que sa queue. On peut sûrement, on doit certainement le déplorer mais c'est ainsi. Il a pour seul horizon le devenir de sa tribu, le souci de ses finances, et le besoin de croire que ses enfants auront une vie moins merdique que la sienne. Et si la gauche ne parvient pas à nouer avec lui une relation de proximité, de confiance mutuelle, d’intérêt commun, alors tout naturellement, se sentant délaissé par ceux censés le représenter, il s'en ira succomber aux sirènes fielleuses des mouvements identitaires –ce qu'il fait déjà.

Le peuple reste le peuple.

Si l'on ne veut pas voir le populisme –cet égout de la pensée– tout envahir, il va falloir recommencer à lui parler. Sans fioritures mais sans le noyer sous des problématiques qui lui sont irréductiblement étrangères.

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Laurent Sagalovitsch romancier

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