Politique / Culture

Raphaël Glucksmann, une gauche de gauche contre l'idéologie du vide

Temps de lecture : 11 min

Le philosophe milite pour le sursaut idéologique d'une génération sans repère.

Raphaël Glucksmann à Paris le 11 octobre 2016. | Joël Saget / AFP
Raphaël Glucksmann à Paris le 11 octobre 2016. | Joël Saget / AFP

Il est un homme jeune qui me fait cette grâce de nous dire que nos passés ne le concernent plus, ni ne l’obligent, et nos fautes ne doivent plus l’empêcher d’espérer. Il est un homme jeune qui me fait cette grâce de me dire que la gauche n’est pas finie, quand bien même nous avons passé nos vies à l’enterrer. Il est un homme jeune qui revendique de croire et l’affirme, dans un livre que les anciens ne peuvent admettre, tant ce livre les nie, qui sonne la révolte des Enfants du vide; le vide, est ce que nous laissons.

Ce jeune homme s'appelle Raphaël Glucksmann, il souffle sur des idées qui semblent familières sitôt ranimées, où étaient-elles passées? Raphaël Glucksmann réclame un contrat social, un service national obligatoire, une démocratie directe astreignante, qui forcera les citoyens et citoyennes à s’approprier la complexité des décisions; il réclame, Glucksmann, que l’on abatte l’individualisme, que l’on réimpose le collectif, que l’on se mobilise pour le bien commun, car la solitude nous mène à la peur et la peur au fascisme, et l’ouvrier sans syndicat finit chez Le Pen, à se définir blanc plutôt que prolétaire; il demande, Glucksmann, que l’enjeu de l’écologie nous guide et nous ressource, puisqu’il s’agit de réimposer le joug de la politique à ceux –oligarques, pétroliers, industriels– qui ont joui et prospéré en conduisant la terre à l’asphyxie. Il croit, Glucksmann, en une dureté révolutionnaire. Son air de grand enfant masque mal un atroce sérieux; il croit en ses mots et ressent notre fin; il ne prend pas la peine de détester l’adversaire. Il trouve comiques, dit-il, les puissants et leur gloses, comment a-t-on pu laisser l’humanité entre leurs mains?

Des anciens regardent Raphaël Glucksmann, dont ils connurent le père, André, qui lui aussi philosophait de colère, mais s’était délesté des fatras de la révolution pour ne plus servir que les droits de l’homme, le droit de vivre, a minima, c’était déjà énorme, sans plus oser croire à un monde différent. Voilà donc le fils qui fait le chemin inverse, et le nom de Glucksmann ne serait plus le refus du marxisme, mais la réinvention du sens de l’histoire? Des anciens le regardent, ils ne le comprennent pas. À quoi a servi leur histoire, ont-ils vécu pour rien?

Je les imagine, les Dany Cohn-Bendit et Romain Goupil, dépouillés couche après couche de leurs peaux gauchisantes, jusqu’à aimer désormais l’aboutissant Macron, regarder leur filleul qui se déprend d’eux. Le voilà donc en quête de système, de doctrine, des libertés qui seront une conquête collective?

Je nous imagine, pantois.

Je me mets, face à Raphaël Glucksmann, du côté de la vieillesse. C’est coquetterie ou honnêteté, quand ma génération –j’ai 55 ans– a poursuivi au pouvoir les déconstructions de ses aînés. Elle a quitté l’espérance, méthodiquement, pour les chimères du réel, de l’ordre, de l’ordre policier et de l’économie. Elle en a joui aussi. Je suis du côté de la vieillesse, je n’en suis plus solidaire, mais je ne veux plus régler ces comptes. Nos disputes, elles aussi, appartiennent au passé. Elles sont embarrassantes, et embarrassants nous sommes, de nous contempler. Il faut admettre notre obsolescence, simplement pour comprendre.

Un constestaire au Nouveau magazine littéraire

Raphaël Glucksmann est cet intellectuel que Claude Perdriel vient de chasser de la direction du Nouveau magazine littéraire, qu’il lui avait confiée sur sa bonne mine et sa jeunesse, sans prévoir ses convictions. Perdriel, ce n’est pas rien à gauche, le mécène du Nouvel Observateur et qui tenta, de ses deniers, avec le Matin de Paris, de donner un quotidien au socialisme. Il avait été, en 1974, le financier de la campagne présidentielle de François Mitterrand, signataire d’un programme commun de grandes espérances et de profondes nationalisations.

Perdriel a changé, comme tout le monde, avec le temps, et n’a pas compris que Glucksmann, ce brillant jeune homme qu’il avait embauché, ne trouvât pas comme lui formidable notre président de la République, qui aime les vainqueurs, les start-ups, et les ouvriers qui savent accepter les plans sociaux. Perdriel avait tant oeuvré pour la modernisation des gauches et l’accommodement moderne avec un capitalisme tempéré! Il n’avait pas de raison, à son âge, de nourrir un serpent en son sein.

Lui, Perdriel, qui avait, au Nouvel Obs, toléré et plus encore aimé tant d’ultras qui donnaient corps à son social-libéralisme (le mot exista après l’objet), n’avait plus envie, en son dernier domaine, de s’embarrasser de contestations; il n’avait plus envie, Perdriel, de gauche, lui qui pourtant s’en réclame. Glucksmann, dans ses écrits comme ses dilections, le démentait. Il était un miroir de Dorian Gray, qui révélait à son mécène, qu’ils étaient, lui, les siens, ses compagnons, devenus une variante des droites. Ce n’est pas un crime, mais il faut l’encaisser.

Il n’est pas de hasard en ce monde. À peine son livre sorti, Glucksmann fut invité par l’Obs, nouveau nom du Nouvel Observateur, l’Obs au nom raccourci comme nos espérances, l’Obs qui n’est plus à Perdriel mais que Perdriel façonna. Il eut, Glucksmann, de l’Obs, la cover. Ce n’était pas rien, la cover de l’Obs.

Gauche contre ex gauche

Mais Glucksmann n’y était pas seul, et du journal n’était pas le héros. L’encore trentenaire, avenant et élancé, partageait la vedette avec un sexagénaire bougon et comme tassé sur ses colères, les physiques sont injustes mais nous dévoilent parfois. Jean-Pierre Le Goff, sociologue, venu des gauches et les ayant abandonnées dans un dégoût implacable, accuse les progressistes d’avoir forgé nos malheurs, détruit les fondements de la vie en commun par esprit de jouissance, et ne veut plus qu’on l’embête avec l’espérance.

La semaine dernière, Le Goff était le champion de l’Obs, le pivot de sa réflexion sur la gauche, et Glucksmann un invité de circonstance, le faire-valoir d’un débat aux confins du surréalisme, qu’il faut relire, posément, pour appréhender les destructions. Ce fut un dialogue impossible. Quand Glucksmann tentait d’analyser la victoire idéologique du libéralisme des années Friedmann et Thatcher, qui avait remodelé les âmes et les consciences en imposant comme acteur de l’histoire homo economicus, l’individu égoïste par nature à la poursuite de ses seuls intérêts, Le Goff accusait le «gauchisme culturel» et les billevesées progressistes, jusqu’au mariage pour tous, d’avoir effarouché les classes populaires.

Quand Glucksmann en appelait à l’écologie, Le Goff grinçait qu’il avait déjà entendu ça, de la bouche de René Dumont en 1974, et on n’allait pas la lui refaire. C’eut été, dans un journal autre, un débat intéressant, un peu vain, entre un homme de gauche et un réactionnaire; mais c’était dans l’Obs, et Le Goff, toute la construction de l’entretien le montrait, était le champion du journal, jusque dans le titre choisi pour le numéro, «En finir avec la gauche la plus bête du monde», la phrase étant du vieillard et pas de l’éphèbe, qui ne le pensait pas, ni ne l’avait dit. Le Goff, pour l’Obs, était la gauche à suivre, qui se déconstruisait et se reniait en rage méthodique, une gauche qui se frappait la poitrine et s’accusait des péchés du temps, une gauche, qui, en somme, s’assignait une seule mission désormais, disparaître, se rayer de l’histoire et des mémoires, et ne plus jamais revenir. Glucksmann, en cette galère, fut échaudé. Il voulait débattre du contrat social ou de l’écologie, des chemins de la reconquête. Cela n’était pas le sujet. Il n’était que le témoin d’une épuration.

Ronchonner avec Le Goff

Les choses ne viennent pas par hasard. Il fut un temps où la gauche, celle de l’Obs précisément, trouvait son honneur à corriger ses fautes. On n’a pas, impunément, été de l’URSS, de Staline, des attentats du FLN, des terrorismes du tiers-monde, que sais-je, sans que cela porte à conséquence. Mais cette histoire est purgée depuis belle lurette, et fut, justement, purgée dans l’Obs, entre les années 1970 et les années 1980, quand le journal défendait la liberté au Portugal contre les communistes, soutenait Soljenitsine, et accueillait, allons, les manifestes antitotalitaires des jeunes Glucksmann père et Lévy. Pourquoi, alors, y revenir, avec une passion mauvaise, et pourquoi, surtout, exiger des progressistes d’autres mea culpa, économiques, sociétaux, culturels, pourquoi leur reprocher désormais les régulations de l’économie, le keynésianisme, une justice bienveillante, la libéralisation des moeurs, les enfants et les mariages des «gouines» et des «pédés» (ainsi parlaient, je rappelle, les homosexuels révolutionnaires de ma jeunesse, en subvertissant les mots de l’opprobre). Pourquoi, au débit de la gauche, mettre ce qui précisément la rendait aimable, et douce aux citoyens? Et pourquoi l’Obs, en 2018, nu comme nos familles, veut-il ronchonner avec Le Goff au lieu d’essayer avec Glucksmann?

«Nous sommes nés, nous, dans un monde dont le problème n’est pas le trop-plein d’idéologie, mais son antithèse: le vide.»

Raphaël Glucksmann

Le jeune homme, dans cette affaire, voit une césure générationnelle. Il plaide l’incommunicabilité des expériences temporelles. Il était jadis libérateur de déconstruire les dogmes, le marxisme et ses implacables; il est désormais vital de reconstruire du sens. Il dit, dans son livre, joliment: «Les théories politiques ne revêtent pas la même signification selon les époques et les lieux: être libéral à Moscou ou à Pékin en 1970 est héroïque, l’être à Paris ou San Francisco en 2018 ne découle pas d’une même disposition de cœur et d’esprit». Et aussi: «Nos parents ont vu le jour dans un univers saturé de sens, de dogmes et de mythes, qu’ils soient de gauche ou de droite, révolutionnaires ou traditionnels. Pour mener une vie digne et libre, il leur fallait briser les chaînes qui entravaient leurs corps et leurs esprits. Nous sommes nés, nous, dans un monde dont le problème n’est pas le trop-plein d’idéologie, mais son antithèse: le vide. Pour les enfants de ce vide, la quête d’une vie digne et libre exige de retisser du lien plutôt que de briser des chaînes. Ou alors de comprendre que l’absence de lien est la chaîne que nous devons briser».

Tout est joliment dit, mais pour nous, vieux, j’en suis, tragique. Nous, vieux, nous délectons du vide et de ses faux-semblants, et de ses débats ressassés. Nous vieux, n’avons ni le goût ni la force de penser demain, d’inventer une utopie. Nous, vieux, préférons instruire une nouvelle fois le procès de nos dieux lares, cent fois sur le métier remettre cet ouvrage, et entre vieux, Le Goff et moi, s’il m’admettait, disputerions de Mai-68, à jamais enfermés dans ce que nous connûmes.

Reniements

Il est épuisant, voyez-vous, de vivre encore, et de changer, quand toute une existence fut passée à se nier. Car ce fut une manie constante de la gauche que de se défaire, de préférer fustiger Robespierre avec Furet quand on pouvait, aussi, l’entendre avec Vovelle, de s’admettre incompétent en économie et nous ne gagnerions nos galons qu’en ralliant la doxa libérale, de s’admettre laxistes en matière de sécurité et donc de courir au-delà du raisonnable après policiers et gendarmes y compris dans leurs erreurs, de renier la tolérance et l’optimisme jusqu’à communier dans la grande détestation apeurée de la jeunesse, des banlieues et de l’islam –j’en passe, ceci est accompli.

Ce que je dis n’intéresse pas Glucksmann, ni celles et ceux qui le liront vraiment, celles et ceux pour qui il écrit. Ce que j’exprime, à l’instant, juste peut-être, ou faux, ne concerne que moi, mes contemporains, ne nourrit que nos disputes de fourbus, dont le temps a passé. Il me frappe que l’Obs, auquel je suis tant lié, ayant la semaine dernière refusé de jouer avec Glucksmann, s’est lancé cette semaine aux basques d’Emmanuel Macron, dans un bel élan de gauche, d’apparence, mais en se masquant, joli dossier, derrière la verve de quelques psychanalystes, sans vouloir, donc, porter le fer politiquement, au fond des choses: tant l’idéologie du président de la République, plus de gauche, vraiment plus, n’est pas si éloignée des évidences acquises d’un journal aimable et vétéran.

Il suffit. Ce que je raconte ici ne concerne pas Glucksmann, je le lui souhaite. Il s’affranchit de nos regrets et veut porter l’espérance. Il a du mérite, mais a-t-il le choix, s’il ne veut pas connaître, à bientôt 40 ans, nos marécages? Dans la Bible, il est dit que les Hébreux errèrent quarante ans dans le désert avant d’atteindre la terre sainte, afin que se dissipe du peuple les traumatismes de l’esclavage et la trahison du culte du veau d’or. Faudra-t-il, alors, pour que la gauche revienne, que disparaissent tous ceux qui ont touché le pouvoir, ses prébendes, ses compromis, ses affadissements, ses méchancetés, ses mille et une trahisons de soi-même?

Que cessent les fausses hontes

Faudra-t-il, pour que naisse une gauche selon les voeux de Glucksmann, que l’on oublie les échecs et les défaites sans cesse réitérées, depuis que le socialisme consentit à la guerre il y a 104 ans… Faudra-t-il renoncer à purger ce passé? Il faudra laisser Le Goff à sa colère qui le soutient, et ne plus en tenir compte, ne pas le détester, l’aimer même pour ce qu’il fut, qu’il a tort de renier, car l’erreur, aussi, fait partie de la vie. Il faudra se tromper, sans doute, pour être aux urgences de l’heure. Glucksmann, qui nous y invite. Il était temps. A-t-on vu, à droite, comment une jeunesse s’ébroue, comment des maîtres ressuscitent, tranquillement, la figure et les thématiques d’un Maurras, d’un Bainville, comment une droite se réapproprie le pire de son histoire? Il était temps, alors, que cesse, à gauche, de fausses hontes.

Je peux prendre tout ou partie du programme de Glucksmann. Je peux contester comme impraticable son envie de normaliser la société. Je peux ergoter sur la différence qu’il pose entre son «cosmopolitisme» et le «multiculturalisme». Je peux regretter (c’est une scène du livre) qu’il ne réplique pas brutalement à un copain devenu raciste, le sait-il, qui trouve «compréhensible» le rejet des migrants musulmans, en raison «des regards hostiles contre les filles en minijupes», des «agressions homophobes», des «menaces contre les derniers Juifs habitant en banlieue» (on peut, Raphaël, quand on vient remonter le chemin des aînés, aussi se fâcher, pour des principes, avec un contemporain). Je peux, journaliste, critique par essence, en demander plus et plus précisément, c’est notre fonction…

Mais je ne peux retirer à ce jeune homme, encore jeune homme, ce qu’il apporte: dire que la gauche existe encore, le socialisme existe sans lequel il n’est pas de république possible, sans laquelle les droites extrêmes et les libéraux précautionneux se disputeront les places, sans laquelle l’insoumission, fatalement, laissée à elle-même, deviendra une caricature braillarde, et Mélenchon, ce vieux socialiste un caudillo tricolore. Il refuse, Raphaël Glucksmann, l’évidence qu’on lui a imposée de la fin de la pensée? Si sa bonne figure lui vaut les honneurs des médias, il doit savoir qu’il est, face au monde, encore maintenant, une incongruité.

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Claude Askolovitch Journaliste

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