Société

Les personnes qui refusent que vous gardiez vos chaussures chez elles ont un rapport particulier à leur logement

Temps de lecture : 6 min

Retirer ses souliers à son domicile et demander à ses convives d’en faire de même n’est pas le signe d’une obsession de la propreté.

Les semelles qui ont parcouru la rue n’ont, à l’intérieur, pas droit de cité. | Jin Choi via Flickr License by
Les semelles qui ont parcouru la rue n’ont, à l’intérieur, pas droit de cité. | Jin Choi via Flickr License by

«Peux-tu enlever tes chaussures?» Que ce soit à l’aide de cette formulation ou d’une autre, cette demande a forcément déjà été formulée par des gens chez qui vous vous rendiez. Et, là, il est possible que vous ayez pesté intérieurement contre ces personnes qui vous ont convié ou conviée à leur domicile mais vous imposent de suivre le même règlement qu’à la piscine, excepté que les chaussettes y remplacent les claquettes. Alors que vous avez évidemment essuyé vos chaussures sur le paillasson, les semelles qui ont parcouru la rue n’ont, à l’intérieur, pas droit de cité. Il ne faudrait pas exagérer, vous ne portez pas d’écrase-merdes! Sauf que, «plus qu’un rapport à l’hygiène, c’est un rapport au sacré» qui se joue dans cette ordonnance, évoque le sociologue-urbaniste Yankel Fijalkow, notamment auteur de l’ouvrage Sociologie du logement.

Comme il l’écrit dans l’article «Du confort au bonheur d’habiter», «en Occident, la fin du Moyen Âge a sacralisé la notion d’intérieur en mettant l’habitant à l’abri des intempéries physiques, sociales et sanitaires». Il précise qu’à cette époque, dans les appartements «il n’y avait pas de couloir mais des pièces en enfilade», qui pouvaient être «traversées par n’importe qui dans l’immeuble». C’est seulement ensuite que «l’appartement a été mis à part», organisé autour du couloir distribuant les différentes pièces, et qu’il a ainsi pu devenir le royaume consacré de l’intime. D’où des normes différentes s’y appliquant et des vêtements, comme des chaussures, d’intérieur.

Comme le souligne le chercheur au CNRS Fabrice Larceneux dans un chapitre de l’ouvrage Marketing de l’immobilier, coécrit avec Hervé Parent, «le logement […] est le lieu des projections de soi et l’instance où se définit son rapport à soi et son rapport au monde». Or l’habitat fait office de refuge dans tous les sens du terme, pas seulement pour avoir un toit au-dessus de la tête. «Rechercher un logement, c’est avant tout rechercher un espace protégé où l’individu peut s’autoriser à habiter en intimité avec lui-même, pour se construire et s’épanouir comme il le désire», poursuit le spécialiste de marketing de l’immobilier, qui définit l’intimité comme «la capacité à se sentir chez soi, à créer une relation particulière entre un lieu et une identité».

Confort hospitalier

Un phénomène renforcé ces dernières années par la vogue totalement instagrammable du hygge, ce bien-être provoqué par le fait d’être cosy et au chaud chez soi, en grosses chaussettes de laine, chaussons à pompons ou pantoufles douillettes. Fabrice Larceneux parle, dans le même chapitre, de «tendance “cocooning”»: «Ce repli domestique caractérise une évolution particulière des modes de vie, résultat de l’échec des idéologies collectives, de l’importance croissante accordée à l’histoire personnelle, de l’augmentation du temps passé chez soi et de l’accroissement des possibilités d’amélioration des équipements domestiques. Elle considère le logement comme un petit nid, un cocon qui favorise l’épanouissement personnel et apporte des émotions positives». C’est aussi pour cela que les ados passent beaucoup de temps sur leur lit, emmitouflés notamment dans leur opulente couette, racontait Le Monde dans un article récent.

Le mot d’ordre, c’est donc le confort. D’autant qu’on est moins engoncé dans de molletonnés chaussons, en chaussettes ou pieds nus que dans des chaussures habillées, qui plus est lorsqu’elles ont des talons. Au point que l’expression «ne pas quitter ses pantoufles» signifie peu ou prou «se la couler douce» et exprime bien l’idée de facilité et de confort. «C’est aussi une manière d’être hospitalier, suggère Yankel Fijalkow, également codirecteur du Centre de recherche sur l’habitat (CRH). L’hôte est aussi bien celui qui reçoit que celui qui est reçu. Cela revient à dire aux gens “faites comme chez vous”.»

Car, ajoute-t-il, «si les enfants sont beaucoup conduits à enlever leurs chaussures, pour les adultes, c’est plus compliqué». Passer un moment tous et toutes en chaussettes transforme les convives en membres du foyer. Pas de chichis. En famille ou entre amis, aucune honte à exhiber ses pieds, que l’on a la pudeur de cacher en société.

Pression sociale à la porte

Reste que demander aux visiteurs de se déchausser n’est pas juste une offre conviviale à prendre avec bonhomie, une invitation à afficher sans réserve ses chaussettes trouées ou ses oignons, parfois odorants. Cette réclamation est aussi une version moderne de l’hospitalité décrite dans la Bible consistant à laver les pieds de ses visiteurs (ou plutôt à les faire laver par un esclave). Rituel visant bien de prime abord à éviter de faire rentrer les saletés de l’extérieur, autrefois sur les plantes des pieds nus, aujourd’hui sur les semelles des chaussures.

Parce que, la qualité de vie, c’est aussi ne pas être assailli par les éléments externes. En atteste un témoignage recueilli par Yankel Fijalkow et mentionné dans son article: «Le confort, c’est pouvoir se ressourcer quand on est chez soi, ne pas être importuné par du bruit. C’est se sentir bien, ne pas être importuné par les voisins, notamment les nuisances sonores». Au bruit et à l’odeur, on pourrait ajouter la pollution et la saleté, les germes, «tout ce qui agresse le moi intérieur», selon la formule de Fabrice Larceneux. De la sorte, «la pression sociale reste extérieure, à la porte», rédige-t-il.

Pour autant, demander à ses invitées et invités de se déchausser ne doit pas forcément être interprété comme le signe qu’ils ne sont pas les bienvenus et qu’ils indisposent avec leurs gros sabots. Et ce, même si la requête est une injonction poliment déguisée. «Une invitation de cet ordre revient à dire “Ceci est mon domaine personnel, donc commencez par obéir à mon premier ordre”», pointe Yankel Fijalkow. Parfois à l’aide de l’écrit.

Allez-vous-en | Lisa Padilla via Flickr License by

Dans le cadre des cours qu’il donne à l’École nationale supérieure d'architecture de Paris-Val-de-Seine (ENSAPVS), le sociologue fait faire aux étudiantes et étudiants des «relevés habités», qui consistent à visiter un logement avec l’habitant et de le cartographier, afin de voir où les plans et prévisions de l’architecte sont détournées par l’usage quotidien. Or, dans le cadre de ces inspections, «on rencontre couramment des panneaux “Merci de vous déchausser”». Voilà qui nous fait revenir au sacré, les pancartes se faisant tables de la loi et indiquant que l’on est le maître, si ce n’est Dieu, chez soi.

Sas psychologique

Bien qu’elles et ils doivent se soumettre au code de leur hôte de droit divin, les convives n’en deviennent pas pour autant des sujets inférieurs. Les règles viennent surtout donner au maître ou à la maîtresse de maison une sensation de maîtrise de son environnement. «L’élément-clé est la sensation de contrôle sur les événements (nuisances, accès, interactions sociales, etc.). […] Le bruit (c’est la nuisance numéro un), la vue (vis-à-vis direct) ou l’odeur (proche d’une cuisine, etc.) relèvent de rapports à l’environnement extérieur non choisis qui ne facilitent pas la sensation de contrôle nécessaire à l’intimité», détaille Fabrice Larceneux dans son ouvrage. Les semelles salies par la rue peuvent être de la même façon mises au ban et viennent remplir une «fonction de délimitation entre le privé et le public», résume Yankel Fijalkow.

C’est une sorte de «seuil psychologique» supplémentaire à franchir avant d’être autorisé à entrer. Un nouveau sas d’autant plus nécessaire dans les petits appartements, où l’on entre directement dans «la pièce à vivre» et qui, à l’inverse des grands logements haussmanniens, ne permettent pas de conserver «les deux mondes absolument étanches» avec un couloir desservant les chambres, pièces intimes, et un autre donnant sur le salon et la salle à manger.

Puisque «le logement doit pouvoir permettre aussi à l’individu un retour sur soi, une renonciation à autrui et aux difficultés du monde», peut-on lire sous la plume de Fabrice Larceneux, l’intrusion que l’habitant craint, ce n’est donc pas tant celle des germes (et encore moins celle des visiteurs) que celle, plus diffuse, du monde public, déjà bien envahissant et se rappelant à nous par le biais de nos smartphones à grands renforts de notifications sonores. Derrière le déchaussage, c’est donc un besoin primaire qui se manifeste, celui de «sécurité ontologique» à travers l’«affirmation d’un lieu possiblement clos et hermétique, un intérieur se faisant son espace personnel favorisant le retour quasi infantile». Home, sweet home.

Daphnée Leportois Journaliste

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