Parents & enfants / Société

Trois méthodes pour élever son fils dans le respect des femmes

Temps de lecture : 9 min

La prévention vise avant tout les jeunes filles. Mais c'est en éduquant mieux les garçons qu'on en finira avec les violences sexuelles.

Que puis-je faire pour que mon fils de 7 ans devienne un homme respectueux d'autrui? | Max Goncharov via Unsplash License by
Que puis-je faire pour que mon fils de 7 ans devienne un homme respectueux d'autrui? | Max Goncharov via Unsplash License by

L’actualité de ces dernières semaines m’a beaucoup fait réfléchir, en tant que femme et en tant que mère. Plusieurs souvenirs difficiles sont remontés à la surface: celles d’entre nous qui n’ont pas subi de viol ou d’agression sexuelle ont tout de même fait l’expérience de situations à risque ou de mauvaises rencontres. En écoutant le témoignage de Christine Blasey Ford, j’ai pensé à ma fille de 4 ans et à la manière dont je pouvais lui apprendre à survivre dans ce monde misogyne.

Toutefois, face aux vociférations de Kavanaugh et de Trump, j’ai surtout pensé à mon fils de 7 ans: que pouvais-je faire pour qu’il devienne un homme respectueux d'autrui? Un homme qui n’agressera pas les femmes, avant toute chose, mais qui ne fera pas non plus de plaisanteries libidineuses, qui ne mettra pas de mains aux fesses, qui ne se moquera pas des victimes... Bref, qui ne traitera pas les femmes comme des êtres inférieurs?

Avant l’affaire Kavanaugh, bien peu de parents américains se posaient de telles questions. Le vocabulaire de la prévention des violences sexuelles montre que la sensibilisation vise avant tout les jeunes filles: il s’agit de leur apprendre à se protéger. Certains protocoles de prévention en milieu scolaire et universitaire ne s’adressent qu’aux femmes. Faut-il souligner le ridicule de la situation? Les individus les mieux placés pour prévenir les agressions sexuelles ne sont-ils pas avant tout ceux qui commettent la plupart d’entre elles?

C’est mon analyse. Une analyse partagée par de nombreux spécialistes de la violence sexuelle, qui comprennent les dynamiques sociales et émotionnelles qui alimentent cette violence. Fort heureusement, leurs travaux montrent que les parents ont de nombreux outils à leurs dispositions –même vis-à-vis des jeunes garçons– pour encourager le respect et l’empathie envers les femmes, et réduire les risques ultérieurs de violence sexuelle. Et la plupart de ces méthodes peuvent être utilisées sans prononcer une seule fois le mot «sexe». «Nous enseignons tous le respect (ou l’absence de respect) sexuel à nos enfants, et cette éducation peut passer par les plus petits détails», explique Emily Rothman, chercheuse en santé communautaire à l'école de santé publique de l'université de Boston.

Voici ce que j’ai appris de certaines de ces méthodes.

Méthode n°1: Faites en sorte que vos fils puissent ressentir et parler de leurs émotions aussi facilement que possible

C’est là une pratique à contre-courant de notre culture, où les parents voient d’un mauvais œil l’expression des émotions chez leurs garçons. Lorsqu’ils pleurent, nous leur disons de s’endurcir ou –summum du malaise– de cesser de se comporter en filles. Les garçons seraient stoïques et physiques; les filles, faibles et émotives. Ces représentations classiques véhiculent un message selon lequel le pouvoir et la compétence seraient dévolus au premier sexe, et non au deuxième.

«Les parents doivent comprendre que certaines remarques pouvant paraître anodines peuvent poser les bases de la légitimation de la violence contre les jeunes filles et les femmes. Cela peut commencer par un simple “Fais pas ta fillette” ou “Tu lances la balle comme une fille”», détaille la psychologue Dorothy Espelage (université de Floride). Outre le message sexiste qu’elles véhiculent, ces insultes poussent les garçons à «prouver» que leur comportement correspond bel et bien aux représentations masculines traditionnelles: selon certaines études, ceux qui se sentent dévirilisés seraient plus susceptibles de commettre des agressions sexuelles.

«S’ils sont incapables de prendre conscience de leurs propres sentiments, ils auront plus de mal à apprendre l’empathie»

La restriction de la liberté émotionnelle masculine a un autre effet néfaste. «S’ils sont incapables de prendre conscience de leurs propres sentiments d’inconfort ou de malaise, ils auront plus de mal à identifier ces sentiments chez les autres, explique Poco Kernsmith, chercheur en prévention de la violence à l'université de Wayne State. Ils auront également plus de mal à apprendre l’empathie.» Au lieu de dire à nos garçons de s’endurcir, nous devrions leur enseigner le contraire: prendre en compte leurs sentiments, et les encourager à les comprendre et à en parler, ce qui leur permettra de mieux contrôler leurs émotions; ils seront par ailleurs moins susceptibles d’être physiquement agressifs à l’avenir.

Tournures conseillées: «On dirait que tu es en colère», ou encore «J’ai compris que tu n’avais pas envie d’aller à l’école aujourd’hui; on va en parler». Il peut sembler gênant d’avoir une discussion sur les émotions avec son fils, mais un nombre croissant de recherches montrent que les hommes qui ressentent le besoin de refouler leurs émotions sont plus susceptibles de devenir violents à l’âge adulte. Chez l’homme, un mauvais contrôle des émotions conduirait aussi à des consommations excessives de drogues (qui sont également –et indépendamment– liées aux violences sexuelles).

Méthode n°2: Apprenez à vos enfants à fixer les limites de leur espace personnel et à respecter celles d’autrui

Imaginons que grand-maman vienne leur rendre visite, et que vous leur disiez de lui faire un bisou. Une instruction on ne peut plus innocente en apparence. Mais dans les faits, vos enfants en déduisent qu’il est acceptable de forcer autrui (ou d’être forcé) à embrasser quelqu’un. (Quelques minutes après la rédaction de ces lignes, je me suis entendue dire à ma fille «J'ai besoin d'un câlin» de sa part; j’ai l’air fin!) Vous pouvez leur demander de faire un bisou, à condition de ne pas le leur ordonner. «La solution la plus confortable pour moi, c’est “J’aimerais que tu me fasses un bisou, si tu en as envie”», expose Kernsmith. Si l’enfant n’en a pas envie, il convient de le rassurer en lui disant que ce n’est pas grave.

Lorsque vous avez besoin d’envahir l’espace personnel de votre enfant, il est préférable de «demander son consentement de manière claire et ostensible», soutient Rothman, qu’il s’agisse de soulever son t-shirt pour regarder un bobo ou de lui faire un câlin. Cela peut sembler un peu exagéré, mais il est important de montrer à vos enfants que vous respectez leur autonomie corporelle et leur espace personnel. Ils comprennent ainsi à la fois que leur corps leur appartient, et que le corps d’autrui n’appartient qu’à autrui.

«Le consentement n’est pas seulement une condition sine qua non: il doit également faire l’objet d’une discussion»

Dans la même veine, il est nécessaire de leur expliquer l’importance de la notion de vie privée, et de la respecter. Si la nudité est bien acceptée dans votre famille, ce n’est pas un problème; expliquez simplement à vos enfants que certaines personnes ne sont nues que dans la sphère privée. Lorsque votre enfant déboule dans la salle de bain alors que vous vous apprêtiez à prendre une douche, vous pouvez lui dire: «Tu es dans ma salle de bain, et je suis nu(e); ce n’est pas grave, mais est-ce que tu pourrais frapper la prochaine fois?». Rothman affirme que le fait de présenter les choses en ces termes «souligne les limites de votre espace personnel, et montre que vous pouvez les revendiquer et que vous souhaitez qu’il les respecte». Plus votre fils prendra conscience de ces limites et de leur importance, plus il se montrera ouvert et détendu lorsqu’il rencontrera une jeune femme qui posera les siennes.

En fonction de la maturité de votre fils, vous pouvez également lui parler du consentement sexuel. Veillez à ce qu’il comprenne que «le consentement n’est pas seulement une condition sine qua non: il doit également faire l’objet d’une discussion, il doit être clairement établi», avance Kristin Moilanen, psychologue du développement à l'université de Virginie-Occidentale. Voici deux ressources (en anglais) pour les parents souhaitant évoquer ce sujet: une vidéo pour les garçons âgés de 11 à 16 ans, et un site proposant plusieurs fiches d’informations.

Méthode n°3: Enseigner les comportements respectueux par l’exemple, et échanger régulièrement avec ses enfants à ce sujet

«Les enfants font généralement bien plus attention à ce que vous faites qu’à ce que vous dites», assure Mark Van Ryzin, chercheur en psychologie de l’éducation (Université de l'Oregon). Les garçons tirent de nombreux enseignements de la manière dont leur père traite leur mère, et de la façon dont les conflits sont résolus au sein de la famille. «Lorsqu’un garçon grandit dans une maisonnée où sa mère, ses sœurs ou d’autres femmes sont victimes de violence verbale, il intègre ces attitudes et ces valeurs», explique Moilanen.

Dans la mesure du possible, faites de telle sorte que le respect, l’écoute et l’équité soient la norme pour tous les membres de votre famille –ce qui inclut le respect que vous témoignez à vos enfants. Le but est de parvenir à une éducation «véritablement réfléchie, pertinente, adaptée aux besoins de l’enfant», continue la psychologue. Selon plusieurs travaux de recherche, les cris et l’autorité abusive rendraient les enfants plus susceptibles d’agresser leurs partenaires, tandis qu’une attitude bienveillante et la mise en place de limites claires auraient l’effet l’inverse.

Comment se comporter lorsque notre fils agit d’une manière que nous jugeons agressive ou irrespectueuse? Rothman conseille de relever le comportement problématique sur le moment (en lui expliquant par exemple qu’il est en train de toucher sa sœur d’une façon déplacée), mais elle précise aussi qu’il est important de reparler de l’incident plus tard, une fois le calme revenu. «Rassurez-le, dites-lui que vous l’aimez, pour éviter qu’il ne se froisse», préconise-t-elle, puis, pour reprendre l’exemple cité plus haut, dites-lui qu’il traite bien sa sœur d’habitude, avec respect, mais que cette fois-ci, il a fait quelque chose qui vous a peiné.

Si vous entendez votre fils tenir des propos sexistes, il est préférable de ne pas le réprimander

Rothman affirme qu’il peut être bon d’évoquer les conséquences: «Si tu agrippes quelqu’un comme ça à l’école, tu seras envoyé dans le bureau du proviseur»; «À l’âge adulte, ce comportement est illégal». Le fait de parler des conséquences souligne l’importance de la responsabilité personnelle, qu'il est crucial d’enseigner aux garçons, et notamment le fait que «rien ne peut atténuer cette responsabilité», souligne Moilanen, y compris la consommation d’alcool.

Et si vous entendez votre fils tenir des propos sexistes (un jour, le mien a dit qu’il ne jouait pas au foot avec les filles parce qu’elles étaient moins douées et qu’elles pleuraient trop), il est préférable de ne pas le réprimander. Une approche réfléchie peut s’avérer plus indiquée. «Un parent plein de bonnes intentions répondra généralement: “Ce n’est pas juste, tu devrais laisser les filles jouer avec toi”», indique Rothman (et je crois que c’est ce que j’ai dit à mon fils à l’époque). Votre enfant entendra certes qu’il a commis une mauvaise action, mais rien ne viendra contredire ses idées reçues quant aux joueuses de foot. J’aurais été mieux inspirée de lui poser des questions et d’élargir la discussion. J’aurais pu –comme le suggère Rotham– lui demander pourquoi il pensait que les filles pleurent plus que les garçons, puis embrayer sur le sujet des normes sociales. J’aurais également pu lui demander ce qu’il redoutait à l’idée de les laisser jouer, avant de lui expliquer qu’une plus grande tolérance pourrait s’avérer plaisante.

Les exemples à ne pas suivre ne manquent pas

L’idéal serait d’avoir ce genre de conversations avec nos fils dès que ces situations propices se présentent. Rien ne sert de leur en parler en tête-à-tête tous les trente-six du mois: il vaut mieux en faire une composante habituelle de vos discussions familiales, sans pression aucune. Non seulement votre fils se montrera plus réceptif, mais il sera d’autant plus susceptible de venir vous voir dès qu’une situation difficile ou troublante se présentera.

Et si votre fils est assez âgé pour suivre l’actualité, servez-vous-en pour lancer une conversation: les occasions ne manquent pas, de nos jours. S’il a entendu dire que Donald Trump s’est moqué de Christine Blasey Ford, demandez-lui si ce comportement lui semble juste, et expliquez-lui en quoi vous le jugez inacceptable. Aujourd’hui, la pluie des exemples à ne pas suivre semble ne pas vouloir s’arrêter. Autant nous en emparer pour offrir une meilleure éducation à la nouvelle génération.

Melinda Wenner Moyer Journaliste free-lance spécialisée en santé et science

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