Économie / Culture

Le Moyen Âge aussi avait son Jeff Bezos

Temps de lecture : 4 min

Pratiques commerciales douteuses, exploitation de salariés précaires... Déjà au XIIIe siècle, les grands patrons profiteurs étaient sans scrupules.

Confection d'habits en soie au XIVe siècle. | Wikimedia Commons License by
Confection d'habits en soie au XIVe siècle. | Wikimedia Commons License by

Jeff Bezos, le patron d’Amazon, vient de devenir l’homme le plus riche au monde. C’est l’une des meilleures success-stories du XXIe siècle: l’entreprise, fondée en 1994, pressent l’importance de la vente de livres sur internet et s’y lance avec réussite (on attend le biopic). Pourtant, une ombre au tableau demeure: Jeff Bezos a largement bâti sa fortune sur une masse de salariés mal payés et aux conditions de travail difficiles.

Des pratiques qui n’ont rien de spécifiquement contemporain: des «patrons» médiévaux profitaient eux aussi de la vulnérabilité de certains.

Jehan Boinebroke, premier de cordée

En 1243, sire Jehan Boinebroke est un riche marchand drapier de la ville de Douai, dans le nord actuel de la France. Sire Jehan est richissime, au point où le comte de Flandre lui-même lui demande des prêts d’argent. Jusqu’à sa mort en 1286, le marchand a construit sa fortune sur l’exploitation des petits travailleurs douaisiens du textile.

Au Moyen Âge, les marchands sont des personnages importants, et plus encore lorsqu’ils sont riches. Quand leur commerce fonctionne, ils accumulent de l’argent, achètent des terres, prêtent aux princes… Et Jehan fut particulièrement efficace en la matière. Il s’est lancé dans le commerce de draps: les laines sont importées d’Angleterre (mais aussi d’Espagne), transformées en draps dans le comté de Flandre, puis exportées dans toute l’Europe par l’intermédiaire des foires de Champagne. La draperie de Flandre est célèbre et reconnue au XIIIe siècle: les marchands italiens n’hésitent pas à faire les cinq semaines de voyage qui les séparent des foires de Champagne pour s’en procurer.

Teinturiers trempant du tissu rouge dans un baril chauffé (1482). | The British Library via Flickr License by

L’affaire de Jehan nous est connue grâce aux nombreux contrats de vente qu’il a laissés. La laine anglaise est achetée par Boinebroke pour dix-sept livres le sac, puis il la revend vingt-trois livres aux tisserands qui pouvaient payer immédiatement, ou à crédit pour trente livres au total. Il n’hésite pas à tromper également sur la qualité de la marchandise qu’il vend. Boinebroke remplit ses sacs de laine de mauvaise qualité qu’il recouvre de laine de qualité supérieure pour faire illusion. Si le tisserand s’en rendait compte après l’achat, Jehan menaçait de porter plainte auprès des officiers de justice car la vente était déjà faite. Comme Amazon, Jehan profite de son assise globale pour imposer ses décisions.

Comment peut-il dominer ainsi les travailleurs du textile? Car politiquement, Boinebroke a une place de choix à Douai: il est échevin. C’est-à-dire qu’il appartient à un conseil municipal d’une douzaine de membres, élus pour l’année, et qui décide de la politique de la ville. Là où la plupart des gens se limitent à un ou deux mandats, Jehan occupe au moins neuf fois la fonction d’échevin. Et il ne se prive pas d’utiliser cette dernière pour exploiter ses partenaires en affaires. De plus, Jehan domine économiquement ses partenaires: il distribue à un grand nombre d’artisans sans capital leur matière première (c'est ce qu'on appelle le Verlagssystem). Ces derniers dépendent donc totalement du marchand.

«Travailler plus pour gagner plus»

De fait, Jehan Boinebroke n’a aucun scrupule à appauvrir ses partenaires commerciaux. Il vend ainsi très cher de la laine de mauvaise qualité à certaines fileuses et achète à des prix très bas le produit fini des teinturières et des pareurs. À une femme qui se plaint des prix qu’il pratique, il répond: «Commère, allez travailler à l’esbourage, puisque vous êtes dans le besoin: vous voir ainsi me pèse!». Travailler plus pour gagner plus, en somme. Un conseil appelé à une certaine postérité.

Pourtant, au crépuscule de sa vie, Jehan Boinebroke agit comme les autres hommes médiévaux: il s’inquiète pour son salut dans l’au-delà. Le commerce, lorsqu’on pratique la vente à intérêt à un taux exorbitant comme Boinebroke, qui s’est enrichi de façon excessive, n’est pas bien vu par l’Église. Si l’Église s’ouvre au XIIIe siècle et reconnaît au marchand un travail réel, elle réprouve toujours les profits excessifs liés à l’exploitation d’autrui.

Et en matière d’exploitation excessive, Jehan en connaît un rayon. Les travailleurs du textile qu’il a exploités sont autant de bons chrétiens lésés par son action. Il choisit donc de charger ses héritiers de redresser ses torts en réparant les erreurs qu’il aurait commises. Une enquête au sujet de ces abus a fait émerger quarante-cinq plaignants qui demandent et obtiennent réparation auprès des héritiers Boinebroke.

Jehan Boinebroke dicte ses conditions à ses partenaires, comme Amazon dicte les siennes à ses employés.

Agnès des Lices, une tendeuse de drap, a travaillé durant douze ans avec sa sœur Sare des Lices pour Jehan. Lorsque ce dernier venait acheter les draps tendus, il payait les deux sœurs en sacs de laine, dont elles n’avaient pas l’utilité, n’étant pas tisseuses. Cette laine de mauvaise qualité, Jehan la survalorisait: Sare et Agnès perdaient soixante sous par an (vingt sous faisant une livre) en la revendant. Malgré tout, elles acceptaient ce paiement car elles craignaient de perdre leur riche client.

Jehan Boinebroke dicte ses conditions à ses partenaires, comme Amazon dicte les siennes à ses employés. Agnès et la fille de Sare, Marois des Lices, obtinrent douze livres (soit 240 sous!) comme réparation des mauvais traitements qu’elles ont subis.

On peut s’estimer soulagé que Jeff Bezos n’attende pas sa mort pour réinvestir une partie de sa fortune, entre plan communication et véritable philanthropie. Si Jehan Boinebroke voulait s’assurer une bonne place dans l’au-delà, Jeff Bezos nous en promet une dans l’espace.

Pour en savoir plus :

- Georges Espinas, Les origines du capitalisme: t1: Sire Jean Boinebroke, t2: Sire Jean de France et Sire Jacques le Blond, Lille, 1933

- Jacques Heers, La naissance du capitalisme au Moyen Âge: changeurs, usuriers et grands financiers, Paris, 2012

- Jacques Le Goff, Marchands et banquiers du Moyen Âge, Paris, 1956

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