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Le récent canular scientifique n'est pas un scandale académique, mais un règlement de comptes

Temps de lecture : 12 min

La farce a bien davantage à voir avec le problème que ses auteurs ont avec les études de genre qu'avec une supposée corruption de l'université.

James Lindsay et Helen Pluckrose dans la vidéo expliquant leur canular | Mike Nayna via YouTube
James Lindsay et Helen Pluckrose dans la vidéo expliquant leur canular | Mike Nayna via YouTube

C'est un canular de grande ampleur, ayant demandé plus d'un an de conception, qui a été révélé la semaine dernière dans le magazine Areo. Titré «Des études de doléances et de la corruption du monde académique», l'article qui le dévoile est signé par la rédactrice en chef d'Areo, Helen Pluckrose, accompagnée de deux autres libre-penseurs, James Lindsay et Peter Boghossian, qui expliquent leur stratagème: ensemble, ils ont rédigé vingt-et-un articles bidons –des papiers «excentriques ou intentionnellement mauvais»– avant de les envoyer, selon eux, aux «meilleures revues des disciplines concernées».

À leur grande consternation et/ou leur plus entier ravissement, pas moins de sept de ces articles ont été acceptés pour publication.

Parmi ces fumisteries, on compte une étude sur l'incidence des agressions sexuelles canines à Portland (publiée dans Gender, Place & Culture), une autre sur la réticence des hommes à s'auto-pénétrer avec des godemichets pendant qu'ils se masturbent (publiée dans Sexuality & Culture) et une ethnographie des hommes fréquentant les «bars à nichons» comme Hooters (publiée dans Sex Roles).

«C'est Sokal au carré», dira sur Twitter mon collègue Yascha Mounk, en référence au célèbre canular du physicien Alan Sokal qui, en 1996, avait réussi à faire publier un article absurde sur l'«herméneutique transformative de la gravitation quantique» dans la revue Social Text. «Aujourd'hui, vous pouvez devenir professeur et enseigner à des étudiants», poursuit Mounk, rien qu'en «produisant de la connerie idéologique à la chaîne». Steven Pinker de Harvard a lui aussi applaudi l'initiative, tout comme Bari Weiss du New York Times.

Vingt-et-un papiers bidons, trois aimants à polémiques

Sauf que si vous prenez réellement le temps de lire le long article de Pluckrose, Lindsay et Boghossian, en plus des faux produits, vous verrez que le projet n'est pas à la hauteur de sa présentation. Cette opération d'infiltration intellectuelle est censée avoir exposé les «sophismes» et la «corruption» qui pollueraient toute une gamme de champs de recherche –ceux qui se donnent comme objectif de «problématiser des aspects de la culture dans leurs moindres détails, afin d'y diagnostiquer des cas d'oppression et de déséquilibres de pouvoir ancrés dans l'identité».

Pour faire simple, les auteurs qualifient ces productions d'«études de doléances» et estiment que leur mépris pour toute vérité objective a généré une somme de «savoirs factices» dans les productions universitaires. Mais ces conclusions grandioses dépassent à la fois la portée du projet et l'ampleur de sa réussite. Elles servent aussi de couverture, en quelque sorte, pour ce qui apparaît comme l'inspiration cachée des auteurs: non pas leurs problèmes avec les études de doléances, mais avec les études de genre.

Le refus d'un papier universitaire n'est révélateur de rien du tout, qu'importe qu'il ait été outrageant ou inepte.

Qu'on analyse le canular de plus près. L'équipe a rédigé vingt-et-un papiers bidons (au départ, il était fait mention de vingt, mais selon Lindsay, c'est parce que deux papiers étaient quasiment identiques). Sur ces vingt-et-un, les deux tiers n'ont jamais vu s'ouvrir les portes de la publication. L'article d'Areo s'éternise sur certains de ces papiers rejetés, notamment celui qui proposait d’enchaîner des écolières et écoliers blancs à des fins pédagogiques, ou un autre assimilant la masturbation à une forme de violence contre les femmes. Pour les auteurs, que ces articles aient suscité des appréciations respectueuses de la part des personnes qui les ont relus est déjà un signe de décrépitude intellectuelle –depuis, un relecteur a expliqué qu'il voulait tout simplement se montrer serviable. Mais je pense que nous pouvons tous nous mettre d'accord sur un point: le refus d'un papier universitaire n'est révélateur de rien du tout, qu'importe qu'il ait été outrageant ou inepte.

Quid des sept papiers publiés ou en passe de l'être? Le premier, constitué de poèmes, a été accepté par la revue Poetry Therapy. Qu'une chose soit claire, c'était de la très mauvaise poésie –«L'amour est mon nom / Et la mort douce est le tien». Mais je ne suis pas certain que sa validation signifie que des champs entiers de recherche universitaire sont infiltrés par le constructivisme social ou qu'ils manquent de rigueur scientifique.

Trois autres arnaques étaient des articles académiques plus formels. Deux étaient abscons et ennuyeux, et légitimement assimilables à de la pure crotte. De la crotte est publiée dans des revues scientifiques: voilà un fait notable. Le troisième, une démonstration auto-référentielle sur l'éthique des canulars académiques, me semble relever d'une argumentation plausible sur la nature de la satire. Que les auteurs aient été secrètement en désaccord avec les attendus de leur article –en réalité, ils singeaient des arguments qui leur avaient été opposés– ne les rend pas a priori ridicules. Mais ce n'est que mon opinion.

Ce qui nous laisse avec les trois derniers canulars. Ils ont été présentés comme les plus significatifs, de véritables aimants à polémiques: le papier sur le viol entre chiens, celui sur les godemichets et l'étude sur les bars à nichons. Ces textes ont un point commun: ce sont de fausses recherches empiriques, fondées sur de fausses données soi-disant originales.

L'article sur le viol canin est prétendument le fruit de 1.000 heures d'observation dans trois parcs pour chiens du sud-est de Portland. Celui sur les godemichets serait la synthèse de centaines d'heures d'entretiens avec treize hommes –huit hétérosexuels, deux bisexuels, deux homosexuels– portant sur leurs comportements sexuels. Quant au papier sur les bars à nichons, il aurait nécessité deux ans de recherches dans le nord de la Floride, sur des hommes dont l'âge, le niveau d'études et le statut marital auraient été méticuleusement consignés et pris en compte.

Des preuves? Quelles preuves?

En quoi est-il absurde que de tels travaux aient été diffusés? Certes, on peut trouver idiot d'enquêter sur la fréquence des interventions de leurs maîtres quand des chiens se grimpent dessus, mais ce n'est pas pour autant une pure perte de temps –comme le fait remarquer sur Twitter le psychologue Daniel Lakens. Si les résultats avaient été réels, leur valeur aurait été indépendante de la bouillasse qui les accompagnait dans l'introduction et de la partie discussion du papier. De fait, des recherches absurdes et bourrées de données bancales se retrouvent dans beaucoup de disciplines, y compris des champs scientifiques au sens strict. Sont-elles pour autant emblématiques de leur «corruption»?

Il est vrai que Pluckrose, Lindsay et Boghossian ont réussi à berner des revues académiques avec des données bidonnées de A à Z, mais cela ne dit rien des champs qu'ils ont ciblés. L'expérience aurait pu être menée dans à peu près n'importe quelle discipline empirique, avec un résultat identique. Nous savons depuis longtemps que le peer review [évaluation par les pairs, ndlr] n'offre quasiment aucune protection contre la fraude scientifique, que l'on parle d'études de genre, de cancerologie, de psychologie, de biologie végétale, de cristallographie ou de physique de la matière condensée. Même des copiés-collés éhontés et autres travaux de cochons avec des images en double se sont fait publier et ont permis à des chercheurs et chercheuses de progresser dans leur carrière. Quelle différence que ce soit fait pour la rigolade? Ces exemples n'ont dupé personne avec des sophismes ou des caricatures, mais simplement avec des résultats factices.

Une contrefaçon de données que Pluckrose, Lindsay et Boghossian ont utilisée dans cinq de leurs vingt-et-un papiers, dont trois ont été acceptés pour publication –ce qui fait un taux de réussite de 60% pour ce type de canular. Lorsque les articles étaient conçus sans ce niveau supplémentaire de duperie, seuls quatre sur seize ont été acceptés.

Les canulars ciblant les humanités semblent eux-mêmes accablés des défauts qu'ils entendent exposer.

Même en écartant les études contenant de fausses données, les résultats demeurent assez graves: 25% des papiers bidons ont réussi à se frayer un chemin dans le processus de peer review. Mais qu'est-ce que cela prouve, exactement? Il serait intéressant de savoir combien de papiers contrefaits passent ces arcanes dans des recherches similaires –c'est-à-dire liées à la race, au genre ou à la sexualité– mais non corrompues par un constructivisme radical ou des objectifs politiques.

Malheureusement, nous ne le saurons sans doute jamais, parce que les canulars ciblant les humanités semblent eux-mêmes accablés des défauts qu'ils entendent exposer. Premièrement, ils ont un objectif politique, dans le sens où leurs auteurs et autrices ne ciblent que les recherches politisées qui les dérangent. Ensuite, leur rigueur scientifique ne saute pas aux yeux. La plupart –mais pas la totalité– des canulars académiques manquent de contrôles adéquats et subissent un biais de publication manifeste. En d'autre termes, nous n'entendons parler que des pastiches qui marchent, alors qu'il est tout à fait probable qu'une armée de sceptiques inondent continuellement les revues académiques de leurs arnaques et reviennent bredouille. Combien de canulars à la Sokal ont été rangés dans des tiroirs parce qu'ils ne sont pas tombés sur les «résultats» escomptés?

Les études de genre dans le viseur

Il est même encore plus difficile d'évaluer le véritable impact du canular de Pluckrose, Lindsay et Boghossian, vu que les auteurs sont étrangement timides sur l'identité réelle de leurs cibles. Qui, exactement, ont-ils voulu berner? Ce n'est jamais clair. Leur article commence par pointer «certains champs au sein des humanités», qui auraient la doléance comme motivation et examinent des sujets comme «le genre la race, la sexualité, la culture». Dans la vidéo publiée sur YouTube concomitamment à la révélation de la série de canulars, Lindsay explique que le projet a révélé une corruption endémique et des plus préoccupantes «parmi de nombreuses disciplines, dont les études sur les femmes et le genre, les études féministes, les études sur la race, la sexualité, la graisse corporelle, les études queer, les études culturelles et la sociologie».

Mais à y regarder de plus près, les cibles des canulars ne sont pas aussi hétérogènes, et leurs auteurs se focalisent clairement sur les études de genre. Sur les vingt-et-une revues académiques listées dans l'article, près de la moitié se décrivent comme accueillant des recherches «féministes», et trois autres font référence au genre. Seule une petite poignée se disent spécialisées dans l'étude de la «race», la «sexualité» ou la «culture». Un phénomène encore plus manifeste lorsque l'on consulte les papiers bidons. Dans leurs résumés, quasiment tous les faux –dix-huit sur vingt-et-un– font des références absurdes ou parodiques au genre, et seulement huit mentionnent la race ou la sexualité.

Au vu de ces chiffres, on pourrait présumer que les «études de doléances», comme les qualifient leurs critiques, renvoient en fait globalement à des études féministes ou de genre. Une interprétation qui colle visiblement avec ce que l'on sait des auteurs. La série de canulars révélée la semaine dernière est en réalité la progéniture d'un autre canular, mené par Lindsay et Boghossian et publié en mai 2017. Intitulé «Le pénis conceptuel comme construction sociale», l'article était censé constituer une attaque spécifique contre les études de genre. «Nous suspections une infirmité académique des études de genre, à cause de l'omniprésence en leur sein d'une croyance quasi religieuse faisant de la masculinité la source de tous les maux, avaient-ils écrit à l'époque. Devant les faits, nos soupçons étaient justifiés.»

Cette première arnaque avait suscité beaucoup de critiques, à la fois pour la violence de son ton et le fait qu'elle avait été publiée dans une revue prédatrice. Même Sokal y était allé de ses remontrances méthodologiques. Boghossian s'était défendu avec acharnement en juin 2017, en affirmant qu'«il y a de bonnes raisons de croire» que les études genre sont «fatalement compromises par leurs biais». Aujourd'hui, on comprend qu'il faisait référence à la suite de leur offensive –«une étude bien plus conséquente et rigoureuse» pour démontrer le même point.

Il semble aussi que leur projet n'ait pas démarré sous les meilleurs auspices: au départ, tous leurs articles furent immédiatement rejetés. Alors ils ont redoublé d'efforts durant l'automne et l'hiver 2017, quand tous les États-Unis avaient les yeux braqués sur les violences faites aux femmes. Le 16 octobre 2017, soit moins de deux semaines après la révélation de l'affaire Weinstein et au moment où le hashtag #MeToo enflammait les réseaux sociaux, Lindsay faisait part de sa perplexité sur Twitter:

«#MeToo, par des femmes. Et alors? C'est ce qui se passe quand les définitions sont trop larges et les récits victimaires trop socialement gratifiants.» | Via Twitter

Ce tweet a depuis supprimé, comme celui de Boghossian, posté quelques mois plus tôt, qui demandait: «Comment se fait-il que quasi tous les hommes féministes intersectionnels de la 3e vague sont des gringalets physiquement faibles et à l'habitus corporel déplorable?».

Un discours qui sent le réchauffé

Dans les mois qui ont suivi, Lindsay enfonçait le clou avec un article publié dans Quillette et intitulé «Pourquoi tout le monde n'en a rien à carrer de la théorie féministe». Selon lui, les études de genre sont désormais si «douloureusement influentes» dans la société américaine que l'on assiste à des «abus purs et simples», comme cette «panique morale qui veut se faire passer pour une lutte contre le harcèlement sexuel».

Un laïus un peu bizarre et semblant même friser l'auto-parodie –oh, et si c'était un canular?– dans lequel Lindsay dit de la théorie féministe qu'elle est absconse et illisible, même par la petite clique qui la produit. Ce qui ne l'empêche pas de croire qu'elle est toute-puissante et qu'elle «se répand dans la culture populaire», après avoir «imbibé les programmes et la culture universitaires». Ça imbibe, ça fuit de partout, ça colle, ça tache. Nous voilà esclaves d'une idéologie occulte et menstruelle, qui entend «façonner la société à sa propre image». Si on n'y fait pas attention, nous aurons du féminisme jusqu'au cou.

Il est frappant de voir ce champ lexical histrionique de l’infiltration et de l’impureté réapparaître, quasi mot pour mot, dans l'article d'Aero. «Ces concepts imbibent la culture», disent ses auteurs, mettant en garde contre les dangers des universitaires gauchistes et féministes. «Ces disciplines corrompues ont d'ores et déjà infiltré d'autres champs, comme l'éducation, le travail social, les médias, la psychologie et la sociologie –entre autres– et elles n'ont pas l’intention de s'arrêter.» Au pont-levis! Bouchez tous les trous possibles! La crue féministe ne s'arrêtera jamais!

Comme il est opportun que ce projet secret ait été révélé au beau milieu de l'imbroglio Kavanaugh –une séquence médiatique où l'horreur et la colère des angoisses masculines débordent aussi de partout. «L'époque est très effrayante pour les garçons», a dit Trump à des journalistes, le jour-même de la publication de l'article de Pluckrose, Lindsay et Boghossian. Tous expriment la crainte de voir des hommes attaqués à tort, que les offensives soient menées par des salopes repentantes, de la racaille gauchiste, des universitaires radicaux ou que sais-je encore.

Si nous nous écharpons toujours au sujet du réchauffement climatique, ce n'est pas vraiment la faute des théories féministes et queer.

Soyons honnête: tout cela sent le vieux. L'épisode Kavanaugh à la Cour suprême n'est pas sans rappeler l’épisode Clarence Thomas en 1992, la première «année de la femme en politique». Comme je l'ai déjà développé autre part, nous semblons aujourd'hui revivre la «panique du pénis» des années 1990, avec ses andrologues craignant le raccourcissement du sexe masculin et le tarissement du sperme. Et voilà qu'on nous rejoue le canular Sokal de 1996. Sokal au carré, et on assiste au retour de la vengeance de la grande peur du genre –dont la vérité objective serait elle aussi menacée!

Que l'on se rassure: nous sommes déjà passés par là. Il y a vingt ans, Sokal montrait combien le postmodernisme avait miné les études littéraires, pour n'y laisser rien d'autre qu'une morne plaine d'encre et de papier gâchés. Expliquant sa démarche dans Lingua Franca, le physicien laissait parler sa peur et sa colère face aux conséquences d'un tel ravage: «Théoriser sur “la construction sociale de la réalité” ne nous aidera pas à trouver un traitement contre le Sida, ni à concevoir des stratégies de prévention du réchauffement climatique.»

Sauf que ce champ disciplinaire n'a jamais disparu et –surprise, surprise– la civilisation non plus. Malgré Derrida et Social Text, nous avons presque trouvé le moyen de guérir du Sida. Et si nous nous écharpons toujours au sujet du réchauffement climatique, ce n'est pas vraiment la faute des théories féministes et queer, et on ne peut pas non plus dire que le problème soit issu des rangs de la gauche universitaire –d'ailleurs, ces satanés sociologues n'ont-ils pas deux ou trois trucs à nous apprendre sur le déni du changement climatique?

En réalité, vu que le poison du postmodernisme nous imbibe depuis si longtemps sans avoir accompli son funeste destin, peut-être faudrait-il changer de diagnostic. Sans doute que le symptôme le plus agressif de cette «corruption» de l'université n'est que psychologique: un sentiment généralisé de tristesse et d'inconfort –de «doléance», si vous voulez– face à l'idée que le monde change sans que l'on comprenne comment.

Daniel Engber Journaliste

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