Santé

La MDMA pourrait aider à soigner la phobie sociale chez des personnes autistes

Temps de lecture : 7 min

Publiée en septembre, l'étude d'une équipe de recherche californienne montre des résultats extrêmement prometteurs.


Poudre blanche. | Adrien Olichon via Unsplash CC License by

Poudre blanche. | Adrien Olichon via Unsplash CC License by

La phobie sociale fait partie des troubles anxieux, au même titre que les troubles de stress post-traumatique et les troubles obsessionnels compulsifs. Les personnes qui en souffrent sont effrayées par le regard des autres, qu’elles tendent à éviter. Elles ont profondément peur de dire ou de faire des choses qui seront mal vues, qui pourraient entraîner de l’humiliation.

Ces craintes peuvent être si fortes que les personnes atteintes de phobie sociale tendent à éviter purement et simplement les rapports sociaux, vécus avec beaucoup de souffrance. Dans les contextes d'interaction, elles font preuve d’une extrême timidité, qui peut parfois se voir dans des signes physiques –l’enfermement sur soi-même, le rougissement ou l’effort pour éviter de croiser le regard. Ces personnes ont généralement une estime d’elles-mêmes basse et font preuve de beaucoup d’autocritique.

La phobie sociale est souvent liée à des symptômes dépressifs. Ce trouble interfère avec la capacité à aller à l’école, à travailler, à développer des relations interpersonnelles, ce qui nuit à la qualité de vie des personnes touchées.

Pourquoi cibler les autistes?

La phobie sociale concerne particulièrement les autistes, chez qui un individu sur quatre souffre de ce trouble, s’ajoutant à leurs autres difficultés sociales. Les traitements médicamenteux habituels contre les troubles de l’anxiété, comme les inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine ou les benzodiazépines, ne sont pas efficaces chez les personnes autistes.

Un autre type de traitement pour les troubles de l’anxiété repose sur la psychothérapie, qui consiste en des entretiens avec des thérapeutes. Mais ce type de traitement pose également de nombreuses difficultés dans le cas des autistes, car il est alors difficile d’établir une relation thérapeutique entre le patient et son thérapeute.

Face à cette situation d’extrême pauvreté de traitements disponibles pour les troubles de santé mentale chez les personnes autistes, une équipe de recherche californienne a choisi de suivre une voie innovante, en associant aux sessions de psychothérapie l’usage d’une drogue généralement exclusivement associée à l’univers des rave parties, la MDMA.

Pourquoi la MDMA?

Son étude randomisée en double aveugle versus placebo a été publiée le 8 septembre dans le journal Psychopharmacology, et ses résultats sont extrêmement prometteurs.

La MDMA n’a pas été choisie par hasard: son principal mécanisme d’action consiste en une libération très conséquente et rapide de sérotonine, un neurotransmetteur ayant pour conséquence d’entraîner des états de bonheur.

En réduisant la dépression et l’anxiété, la libération de sérotonine permet au patient ou à la patiente d’être d’une humeur appropriée pour la psychothérapie. La sécrétion de sérotonine permet également de regarder des problèmes passés sous un nouveau jour.

La prise de MDMA a également pour effet de libérer une certaine quantité de dopamine et de norépinéphrine, qui permettent d’améliorer la motivation à s’engager dans la psychothérapie.

La substance entraîne par ailleurs une augmentation notable de la présence d’ocytocine, une hormone associée à la confiance interpersonnelle et à la capacité à être empathique; elle réduit l’activité de l’amygdale gauche, ce qui atténue la perception de menace dans les contextes sociaux.

Comme le résument des chercheurs dans une étude de 1998, les effets combinés de la MDMA entraînent chez celles et ceux qui en consomment «une sensibilité accrue aux émotions, une ouverture de soi accentuée et un sentiment d’intimité avec les autres».

Ces effets sont particulièrement utiles dans le contexte de sessions de psychothérapie, où comme l’explique l'équipe de recherche californienne dans un papier de 2016 préalable à l’étude clinique, la MDMA «permet aux individus de confronter et prendre en considération les souvenirs, pensées ou ressentis chargés en émotion et peut-être, grâce à des changements dans l’humeur et la perception, d’augmenter l’empathie et la compassion pour les autres et pour eux-mêmes».

Comment s'est déroulée l'expérience?

Que l'on se rassure: la consommation de MDMA dans cette étude clinique a bien peu à voir avec celle à hauts risques que l’imaginaire populaire associe à cette drogue. Pour commencer, trois sessions de préparation de 60 à 90 minutes ont été organisées, durant lesquelles les patientes et patients étaient sobres. Ces sessions avaient pour objectif de nouer une relation avec les thérapeutes.

Chaque participante ou participant a ensuite fait l’expérience de deux sessions de psychothérapie sous l’influence de la MDMA ou du placebo, espacées d’un mois. Pour les personnes recevant la MDMA, les doses étaient de 75 mg pendant la première session et 100 mg pendant la deuxième pour un premier groupe, tandis que le second groupe recevait des doses de 100 mg puis 125mg.

Lors de ces sessions, les personnes autistes sont installées dans des environnements propices à la thérapie, où leurs signes médicaux sont aussi suivis de près. Entre chaque session sous MDMA ou placebo, trois sessions de psychothérapie sobres ont été organisées pour leur permettre de discuter de leur expérience et de retourner à une vie normale.

Ce contexte de consommation ne pourrait pas être plus différent du contexte récréatif habituel. La MDMA utilisée pendant l’étude était de qualité pure, grâce à une production pharmaceutique, loin des produits coupés issus du marché noir. Et alors que l'usage récréatif suppose souvent des doses très élevées et répétées, les patientes et patients de l’étude ont consommé des doses uniques, strictement modérées. Tous n'ont également consommé que de la MDMA, sans aucun mélange de substances.

Est-ce bien sans risques?

L’ensemble de ces précautions rigoureuses permettent de réduire grandement les risques et dommages associés à la prise de MDMA. L'un des principaux est l’hypothermie, qui survient lorsque certaines personnes sous son influence dansent frénétiquement dans des environnements chauds avec peu d’accès à de l’eau. Bien que les cas d'hyporthermie restent rares, un grand nombre d’accidents associés à la substance lui sont dus.

La MDMA entraîne également une élévation de la pression artérielle et du rythme sanguin, qui peut mener à de graves complications chez des individus souffrant de troubles cardiaques. Grâce aux procédures strictes de sélection des candidates et candidats ainsi qu'à la surveillance des signaux cardiaques pendant les sessions de consommation, personne n’a souffert de telles complications lors d’études cliniques de la MDMA.

Concernant les risques de neurotoxicité pouvant entraîner des dommages au cerveau, certaines études produites à la fin du XXe siècle avaient apporté des conclusions alarmantes, expliquant qu’un usage même modéré pouvait avoir de graves conséquences.

Ces études étaient toutefois gravement entachées de défauts méthodologiques et d’analyses douteuses des données. Une méta-analyse a en 2016 passé en revue l’ensemble des études d’imagerie cérébrale analysant les effets d’une consommation modérée de MDMA chez l’être humain, et a conclu qu’«il n’existe pas de preuves convaincantes que l’usage modéré de MDMA soit associé à des altérations structurelles ou fonctionnelles du cerveau».

Quant aux risques d’addiction et d’usage répété suite à l’utilisation de la MDMA dans le contexte clinique, plusieurs études se sont penchées sur le risque d’abus futur de la substance, sans qu'aucune ne trouve de danger significatif. Une équipe de recherche a réalisé un suivi de long terme des participantes et participants à une étude clinique impliquant la MDMA, et ont découvert que près de deux ans plus tard, aucune d’entre elles et eux n’avait utilisé la substance de manière récréative.

Que montre l'étude?

Les résultats de l’étude auprès des personnes autistes souffrant de phobie sociale sont extrêmement encourageants: celles ayant reçu la dose de MDMA lors des sessions de psychothérapie ont vu une réduction significative de leur anxiété sociale, bien plus importante que celle des personnes ayant reçu des placebo. Et ce changement positif a persisté six mois après la fin de l’étude clinique. L’échantillon étant toutefois très faible, avec seulement huit personnes recevant une dose de MDMA, d’autres études doivent être menées pour confirmer ces résultats.

Les conclusions de l'étude sont néanmoins cohérentes non seulement avec les données anecdotiques recueillies sur des forums de consommateurs et consommatrices de drogues et plusieurs sondages, mais aussi avec l’ensemble de la recherche sur les vertus thérapeutiques de la MDMA menée depuis 2008.

Où en est la recherche?

Les travaux de recherche sur l'usage thérapeutique de la MDMA se sont concentrés ces des dix dernières années sur un autre trouble de l’anxiété, le stress post-traumatique. La dernière des études sur le sujet, conduite en double aveugle versus placebo, a été publiée en juin dernier dans The Lancet et a montré de larges bénéfices en termes de réduction des symptômes dus au stress post-traumatique chez certaines professions (armée, pompiers, police). L’association MAPS qui finance ces études espère arriver à faire légaliser la MDMA thérapeutique d’ici 2021 aux États-Unis.

En France, le contexte législatif de stricte prohibition empêche malheureusement toute recherche sur le potentiel thérapeutique de la MDMA ou d’autres drogues psychédéliques. La loi est telle que publier une étude sur le sujet pourrait valoir aux scientifiques une condamnation de cinq ans de prison et 75.000 € d’amende pour présentation d’une drogue sous un jour favorable, au titre de l’article L3421-4 du code de la santé publique. Gageons que les preuves toujours plus importantes sur le potentiel thérapeutique de la MDMA issues d’études conduites à l’étranger pourront un jour faire bouger nos lignes.

Edouard Hesse

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