Boire & manger / Société

Le bout de salade entre les dents, un dilemme du savoir-vivre

Temps de lecture : 4 min

On hésite à prévenir la personne en face de soi de la présence de ce vert intrus et à la tirer ainsi d’une situation gênante. Un paradoxe qui trouve son origine dans les règles du savoir-vivre.

«Vous avez un petit bout de pomme de terre...» | sasint via Pixabay CC License by
«Vous avez un petit bout de pomme de terre...» | sasint via Pixabay CC License by

Aïe, votre vis-à-vis à table a un brin de ciboulette entre deux dents. Pas cool. Vous n’aimeriez pas être à sa place. Pourtant, vous n’osez pas aborder le sujet. Vous savez bien qu’il vous sera reconnaissant de lui éviter d’avoir l’air ridicule et en même temps ça vous gêne de devoir mettre le doigt dessus –quand bien même ce ne serait pas physiquement vous qui iriez retirer cet importun brin d’herbe. Plus le temps passe, plus vous vous résignez. C’est vrai, quoi, si vous lui dites au dessert, il saura que sa mâchoire aura arboré tout le repas durant une herbe fine(ment indiscrète).

Mais, s’il découvre le pot aux roses (ou plutôt à aromates) en se rendant aux toilettes après, lorsqu’il se regardera dans le miroir en se lavant les mains, il pourrait bien deviner votre lâcheté. Quoique… Vous pourriez n’avoir rien vu, ne pas avoir prêté attention à l’état de sa cavité buccale. Alors vous continuez de faire l’autruche et de le regarder dans les yeux. Comme si de rien n’était. Cette situation (ou une variante) vous est sûrement familière. Résumons. Vous êtes, au fond, mal à l’aise à l’idée de faire une bonne action et de libérer votre comparse d’un sourire loin d’être bright. Un paradoxe qui s’explique par les règles (parfois contradictoires) du savoir-vivre et qu’il faut savoir décrypter.

Critique animale

«C’est toujours compliqué de mettre quelqu’un “le nez dans son caca”», résume avec humour la psychosociologue Dominique Picard, entre autres autrice du «Que sais-je?» Politesse, savoir-vivre et relations sociales (2010, PUF). Dans le fond, vous voulez rendre service, et c’est tout à votre honneur, mais dire «hum, tu as un morceau de persil sur les dents» revient en fait à émettre une réprobation. «Montrer à quelqu’un que quelque chose ne va pas peut être ressenti comme une critique. Et c’en est une, qu’on le veuille ou non», poursuit la spécialiste.

«Quand on est bien élevé, on ne fait pas de remarque sur les gens et ce qu’ils font, on ne leur donne pas de bons ni de mauvais points»

Dominique Picard, psychosociologue

Certes, une feuille de salade n’est en soi pas vraiment signe de malpropreté (bien moins qu’une crotte de nez qui voudrait s’extirper d’une narine, il faut l’admettre) mais sa présence aux abords d’une gencive reste mal vue. En effet, pour signaler que nous sommes des êtres de culture hautement intelligents, tous nos besoins primaires, y compris celui de se nourrir, se réalisent cachés. Bien sûr, nous mangeons, et c’est heureux, en compagnie d’autres personnes mais, par exemple, le bruit de la mastication doit être discret au risque d’être grossier et l’on ne doit pas parler la bouche pleine. C’est tout l’art de la table. Le bout d’aliment niché sur les dents vient ainsi symboliquement rappeler notre statut animal.

Dissonance cognitive

Et c’est bien là que ça coince. «On ne doit pas remarquer ce qui ne va pas chez les autres, c’est une des règles profondément inscrites dans le savoir-vivre, insiste Dominique Picard. Quand on est bien élevé, on ne fait pas de remarque sur les gens et ce qu’ils font, on ne leur donne pas de bons ni de mauvais points.» C’est pour cela que l’«on ne fait pas remarquer à quelqu’un qu’il a fait une gaffe ni qu’il a lâché un bruit incongru» (ainsi, la triviale observation «Ah, ça pue! Qui a pété?» est, au mieux, enfantine, au pire vulgaire et outrancière). De la même façon, on détourne le regard de cette verdure mal placée et on la passe sous silence. «Rien en nous ne doit montrer qu’on l’a remarquée.»

D’autant qu’en signaler l’existence indique aussi que l’on a dévisagé la personne qui nous fait face. Or, rappelle la psycholosociologue, cela vient souligner «combien les règles sont fondées sur l’apparence des gens». S’il est admis tacitement que notre société comme nos règles de politesse sont fondées sur l’apparence, cela doit être tu. Voilà qui place dans «un dilemme par rapport au savoir-vivre», une sorte de «dissonance cognitive», pointe l’experte ès politesse, puisque l’«on fera cette remarque critique pour rendre service et que, certainement, la personne vous en saura gré» et ne vous adressera pas de vertes réprimandes, mais que l’on ne doit également piper mot pour respecter cette règle de base qui est de faire comme si tout allait bien.

Contourner les règles

Sauf que votre premier instinct, celui de faire une «BA» et de voler au secours de la personne aux dents enherbées, était le bon et qu’il est possible de dépasser cette apparente contradiction. «C’est une critique qu’il faut faire», somme Dominique Picard. Les règles, il faut quelquefois les contourner pour être poli.» C’est là qu’intervient une autre «règle profonde» du savoir-vivre: celle suivant laquelle «l’autre doit toujours être mis en valeur». Là, vous ne savez plus où donner de la tête, vous aviez retenu qu’il n’était pas très valorisant d’émettre une remarque critique. C’est bien vrai mais demandez-vous «quand la personne est le plus mise en valeur: avec une feuille de salade sur les dents ou lorsqu’on lui fait discrètement remarquer?» interroge la spécialiste en savoir-vivre. On imagine qu’il n’y a pas besoin de vous souffler la réponse.

Certes, de prime abord, «l’existence de la règle fondamentale qu’on ne doit pas remarquer ce qui ne va pas entre en contradiction avec le fait qu’on doit aider les gens à se valoriser», récapitule l’autrice du «Que sais-je?» sur la politesse. Sauf que, «faire en sorte qu’autrui soit bien vu ne revient pas à lui dire “comme tu es beau”» et peut, à l’inverse, passer par une critique plus modeste que verte sur la compagnie malencontreuse d’un fragment d’herbe aromatique ou de salade sur ses dents.

Daphnée Leportois Journaliste

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