Société / Tech & internet

Quelques conseils avant de se faire tatouer (n°1: méfiez-vous d’Instagram)

Temps de lecture : 8 min

Il y a quelques légères différences entre la photo prise juste après la séance et le résultat final.

Tatouage: Nicoz Balboa | Thomas Messias
Tatouage: Nicoz Balboa | Thomas Messias

C’est un coup de gueule passé par le patron d’un salon de tatouage reconnu à Vincennes: «Attention à Instagram, les tatouages y sont tous beaux et après c’est la cata». Sur son smartphone, il me montre les photographies du même tatouage avant et après cicatrisation. Le verdict est sans appel: en effet, dans le style réaliste qu’il défend, le temps, même court, semble considérablement altérer les pièces qu’on se fait graver dans la peau définitivement et à prix d’or.

Je me suis fait tatouer dix fois. J’ai commencé à modifier mon apparence corporelle après ma première grossesse parce que je voulais arborer des marques que j’avais choisies volontairement, afin d'oublier celles que la maternité m’avait imposées. Depuis, le rendez-vous est régulier. Comme beaucoup, je suis devenue accro au bruit caractéristique du dermographe, et j’ai choisi, par conviction féministe, de ne plus commander des pièces qu’à des tatoueuses, qui méritent qu’on mette en avant leur travail et leur talent. Bref, c’est une histoire d’amour qui dure et qui est vouée à durer.

Vitrine mensongère

J’ai remarqué que ma propre expérience du tatouage avait évolué avec les années. La première fois, je me suis rendue dans un salon conseillé par des connaissances de confiance sur internet. J’avais choisi de rencontrer un tatoueur qui avait déjà encré mon mari, et j’ai fait le pari de me fier à lui pour des demandes très floues. Nous avons bien accroché et c’est donc naturellement lui qui s’est occupé de mes trois pièces suivantes. Puis il a quitté le salon pour lancer sa propre affaire, plus loin. Trop loin pour moi.

C'est sur Instagram que j'ai découvert le tatoueur et les tatoueuses qui ont suivi. Ces dernières années, le réseau social de photographies est devenu la vitrine privilégiée des artistes tatoueurs et tatoueuses, qui y publient leur planches de flashs (nom désignant les motifs proposés «clés en main» à la clientèle) et leurs pièces à peine tatouées.

J’ai moi-même été prise en photo pour servir de publicité sur les réseaux sociaux. Il m’a toujours semblé que c’était un juste retour des choses et une bonne manière de se familiariser avec le style des artistes, d’en découvrir et soutenir de nouveaux et de nouvelles aussi. Sur les réseaux, je suis tous les tatoueurs et tatoueuses qui ont marqué ma peau, mais également d’autres qui sont bien trop loin ou bien trop inaccessibles pour qu’on se croise un jour.

Bien que consciente des évolutions qu’un tatouage puisse avoir et de la responsabilité de la personne qui le porte dans son vieillissement (entretien, hygiène de vie, exposition ou non au soleil), je n’avais pourtant pas imaginé, quelle naïveté, qu’Instagram puisse être une vitrine mensongère.

Photoshoppés

Tatoueuse au salon People are strange à Croix (59), Mylène est dans le milieu du tatouage depuis sept ans. Elle a commencé à encrer des peaux après un long apprentissage. Comme la majorité des tatoueurs et tatoueuses aujourd’hui, elle utilise Instagram et Facebook pour promouvoir son travail: «C’est la meilleure vitrine qu’il puisse y avoir. Gratuitement en plus. Et ça permet de faire connaître le travail des artistes plus simplement qu’avec le passage en rue».

Mylène photographie ses œuvres juste après la séance de tatouage et elle reste honnête quand je lui demande si elle retravaille ses photos avant de les publier. «J’utilise uniquement un filtre de désaturation pour éviter que le rouge ressorte sur les tatouages tout frais, parce que c’est une blessure donc forcément c’est rouge. Mais c’est tout.»

Sans vouloir accuser qui que ce soit, elle déplore qu'une partie des tatoueurs et tatoueuses utilisent Photoshop pour améliorer leurs photos dans le but de proposer sur Instagram ou Facebook des pièces impressionnantes… mais loin de ce que la clientèle arborera sur son épiderme par la suite. «C’est dommage de procéder comme ça, parce que forcément on va s’attendre à une qualité de travail bien supérieure que ce qui est possible dans la réalité. Je pense que c’est un peu malhonnête.»

On a beaucoup parlé d’effet de mode pour le tatouage, mais des études comme celles de l’institut de sondage Dalia, dévoilée au printemps 2018, permettent d’envisager le tatouage comme un véritable phénomène de société mondial. En Italie, 48% de la population est tatouée, en Suède, 47%, en France, 36%.

Mais si cet engouement est bien réel, il ne signifie pas pour autant que la clientèle soit bien informée. Se faire tatouer sur un coup de tête ou un coup de cœur virtuel semble toujours dangereux.

«La peau va vieillir, et le tatouage aussi. Il y a cependant des règles à respecter pour que ce vieillissement se passe le mieux possible, indique Mylène. Par exemple, il ne faut pas travailler trop petit, parce qu'avec les années, les traits fusent toujours un peu. Les motifs trop “serrés” finissent par faire des taches. Il y a aussi des styles, comme les tatouages façon aquarelle, qui résistent moins bien aux années que d'autres.»

Le principal conseil donné par la tatoueuse est simple: «Il faut poser des questions. Et écouter la personne qui va vous tatouer lorsqu'elle vous dit que tel motif n'est pas correctement réalisable dans la taille que vous envisagiez. C’est important de faire confiance à l’artiste plutôt que d'aller voir dans un autre salon où le projet sera accepté sans poser de questions. Il y a des choses que l’on ne peut pas se faire tatouer. Techniquement, tout est possible si tu veux quelque chose qui n’est beau que pendant quelques mois. Si le but est qu'il ne devienne pas tout moche après la cicatrisation, c’est un autre problème.»

En résumé: «Les tatouages, c’est 80% du travail de l’artiste, les 20% qui restent sont à mettre au crédit de la personne tatouée. Il faut bien prendre soin de son tatouage, en respectant bien quelques règles simples: ne pas trop se baigner, ne pas trop s'exposer au soleil, mettre de la crème régulièrement pour éviter le dessèchement de la peau. Bien respecter les règles de cicatrisation, c’est aussi important pour garder un beau tatouage».

Un compagnon pour des années

Un bon tatoueur, une bonne tatoueuse, c'est aussi quelqu’un qui va étudier autant le motif demandé que la peau qui sera encrée: «On doit éviter de piquer sur un grain de beauté, pas parce que c'est directement dangereux, mais parce que cela empêche le corps médical de pouvoir le contrôler. On évite aussi de trop tatouer sur une peau trop sèche sans qu’elle ait été traitée avec de la crème, et on ne tatoue ni sur un eczéma ni sur un psoriasis».

Mylène refuse régulièrement des projets «au risque de passer pour une connasse»: «pas envie que les gens se baladent dans la rue avec un tattoo dégueu et que ça vienne de moi». Il lui est déjà arrivé de retravailler des tatouages disgracieux effectués par d'autres, afin de les recouvrir. «Il faut faire attention avec le cover parce que, contrairement à ce qui peut être dit à la télévision, ce n’est pas la solution à tout. Il y a encore plus de règles à respecter que pour un tatouage normal. Tout n’est pas réalisable. Sur une zone un peu galère, ce n’est pas réalisable. C’est une alternative dans le meilleur cas, mais ce n’est pas magique. On conseille parfois d’avoir plutôt recours au laser.»

Bon à savoir également: toutes les couleurs ne vieillissent pas de la même manière. «Le noir change de couleur, c’est inévitable. Il ressort bien quand on vient de se faire tatouer, mais avec la cicatrisation il y a une couche de peau dessus donc c’est forcément plus clair. Certains types de peau font virer la couleur un peu grise, ou un peu verte. Le choix des encres qu’on utilise entre évidemment en ligne de compte. Mais il y a aussi plein de choses à faire pour conserver un beau noir, et notamment l'utilisation régulière de crème hydratante. Il faut parfois repasser sur les blancs et les jaunes au bout d'un certain temps. Il y a quelques années, les tatouages blancs ont été à la mode. Or ce n’est pas spécialement une bonne idée, puisque le blanc finit par s’atténuer, voire par jaunir avec le soleil.»

Le tatouage, c’est avant tout une question de rencontre, il faut que le projet porté par le client ou la cliente corresponde au style et à l’expérience du tatoueur ou de la tatoueuse. Mylène, spécialiste des motifs en noir agrémentés d'une touche ou d'un aplat de couleur, précise que si on vient lui demander un modèle intégralement en couleur, elle préfère rediriger la personne demandeuse vers d'autres artistes.

Dans mon expérience, vivre en harmonie avec son tatouage est plus facile quand on a mûri son projet, qu’on aime et respecte le travail de l’artiste qui va l’exécuter et qu’on a conscience tout simplement que la peau n’est pas une page blanche, lisse et uniforme. D'où le fait que beaucoup de tatoueurs et tatoueuses s'entraînent sur de la peau de porc, qui présente les mêmes particularités que la nôtre. Le tatouage va évoluer avec nous, avec nos kilos en plus ou en moins, avec nos poils, avec nos grains de beauté et nos marques diverses et variées. C’est un compagnon pour des années. Un travail d’artisan et d’artiste vivant.

Lucile Bellan Journaliste

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