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L’Allemagne sera-t-elle le premier pays à financer le porno féministe sur internet?

Temps de lecture : 6 min

En votant l’inscription de ce projet dans son programme, le Parti social-démocrate allemand veut lutter contre les stéréotypes véhiculés par la pornographie classique.

«Dans la pornographie féministe, il y a toujours l’idée de représenter le sexe tel qu’il est, de façon réaliste.»  | Charles Deluvio via Unsplash License by
«Dans la pornographie féministe, il y a toujours l’idée de représenter le sexe tel qu’il est, de façon réaliste.» | Charles Deluvio via Unsplash License by

«Je devais avoir 12 ou 13 ans quand j’ai regardé mon premier film porno», confie Helly, vendeuse d’une grande boutique de prêt-à-porter du quartier du Mitte à Berlin. Entre deux volutes soufflées lors de sa pause cigarette, la jeune femme de 24 ans se remémore les impressions qu’elle a ressenties lors de ce visionnage: «C’était une femme très bien faite et très… bruyante. Elle faisait une fellation. Je me souviens que ça m’avait mise très mal à l’aise. Et puis, j’ai été prise d’angoisse en me disant qu’il allait falloir que, moi aussi, je fasse ça dans ma future sexualité».

Après plus de dix ans de recul, Helly analyse: «Si j’ai regardé un porno, c’était pour savoir comment on faisait. Parce que je n’en avais aucune idée et que ça me rassurait. Aujourd’hui, je pense pouvoir dire qu’en fait ça a été tout l’inverse: ça m’a complètement freinée en me donnant un modèle que je ne pensais pas pouvoir atteindre».

C’est justement pour ne pas laisser les jeunes avec les pornos classiques pour seul modèle que le Parti social-démocrate allemand (SPD), associé à la coalition menée par Angela Merkel, a proposé que l’État apporte des financements à la pornographie féministe. Car en Allemagne, d’après l’organisme de recherches Netzsieger, 40% des moins de 18 ans ont déjà recherché du contenu pornographique en ligne. En France, d’après une étude datant de juin 2018, 21% des 14-24 ans regardent au moins une fois par semaine du porno et plus d’un tiers déclarent avoir déjà visionné ce type de programme.

L’étude précise: «La confrontation à de telles images alors même que la sexualité psychique se développe, peut provoquer des crises d’anxiété, des troubles du sommeil, nourrir un sentiment douloureux de culpabilité et conduire à une représentation faussée ou déviante des rapports sexuels et amoureux».

Potentialités pédagogiques

Dans l'optique de diffuser des images plus en phase avec la réalité, l’aile jeune du SPD s’est emparée de la problématique en prônant la mise en avant de la pornographie féministe: «Les jeunes qui regardent du porno ont une image complètement tronquée de la femme qui est vue comme un objet. Dans la pornographie féministe, il y a toujours l’idée de représenter le sexe tel qu’il est, de façon réaliste», affirme Heike Hofmann, membre du SPD à l’origine du projet. «Dans ces films, il y a beaucoup plus de diversité sexuelle, de corps variés, des âges et des couleurs de peaux différentes. On ne reste pas dans le cliché de la blonde à forte poitrine. Il y a aussi l’enjeu de montrer des gens qui se protègent avec un préservatif.»

L’idée s’est imposée à certains adhérents du SPD lors d’un événement, le Feminismus & Pornography, organisé à l’automne 2017, en lien avec des acteurs et actrices du monde de la pornographie féministe. C’est là que Heike Hofmann et ses homologues du parti découvrent les potentialités de ce genre méconnu de la pornographie. Le but serait d’offrir aux jeunes une «alternative à la pornographie classique dans un but pédagogique. Et si on veut que ça marche, il faut que ce soit en libre accès. Car, sur internet, beaucoup de films porno sont gratuits, et les internautes, surtout les mineurs, vont automatiquement vers ça».

Un financement d’État pour une pornographie féministe respectueuse des conditions de travail devenait la suite logique. La proposition des jeunes du SPD comporte aussi l’idée d’une diffusion via les radiodiffuseurs publics ARD et ZDF. En juin, la proposition a été adoptée pour figurer dans le programme du SPD lors de la conférence annuelle du parti à Berlin.

Le financement, nœud du problème

Pourtant, dans les rues de la capitale allemande, certains ne sont pas prêts à voir la pornographie, quelle qu’elle soit, financée par les deniers de l’État: «Je ne suis pas contre une meilleure éducation sexuelle. Mais je crois aussi que chacun fait ce qu’il veut et je n’ai pas envie que de l’argent qui aurait pu être consacré à un hôpital, par exemple, aille dans des solutions pour résoudre des problèmes de sexualité», précise André, 44 ans, en s’éloignant rapidement dans la fraîcheur matinale pour couper court à la discussion.

À Kreuzberg, l’un des quartiers qui a actuellement les faveurs des nuits berlinoises festives, Paulita Pappel, productrice de films pornographiques féministes, directrice du festival du film porno à Berlin et animatrice du podcast Ersties, approuve complètement l’initiative du SPD. «Je trouve ça super. Il y a eu pas mal d’interventions, de conférences et d’ateliers pour mettre en avant les potentialités de la pornographie féministe. Et c’est enfin arrivé jusqu’au monde politique! Ils ont mis le problème en lumière, et, si tu estimes devoir combattre les stéréotypes et toute la négativité autour du sexe, il faut pouvoir être en mesure de garantir une diversité pornographique. D’où l’importance des financements, parce qu’il ne faut pas se voiler la face, le sexe est une industrie comme une autre: c’est-à-dire misogyne et raciste.»

«Quand les parents auront décidé d’en parler avec leurs enfants, ça réglera bien des problèmes»

Dans un bar enfumé, tout en sirotant un thé au gingembre, Paulita Pappel explique que le point crucial est que «les femmes puissent s’épanouir et apprécier la sexualité». La productrice revient rapidement sur les financements qui semblent être l’un des nœuds du problème: «Dans les années 1990, l’industrie du porno pouvait rapporter gros. Maintenant, comme c’est sur internet, on trouve beaucoup de films gratuits. Or, les pornos féministes essaient d’être éthiques et de donner de bonnes conditions d’exercice aux travailleurs du sexe, ce qui signifie aussi une paie correcte. Mais les fonds sont durs à trouver et de moins en moins de gens sont prêts à payer pour regarder du porno. Comme tous les films et le milieu du cinéma, on devrait aussi avoir droit à des subventions de l’État».

Et Paulita de conclure: «La question de fond, c’est que les gens sont honteux et mal à l’aise par rapport à tout ce qui concerne le sexe. Quand on aura une bonne et vraie éducation sexuelle, quand les parents auront décidé d’en parler vraiment avec leurs enfants et que les partenaires sexuels échangeront sur le sujet, ça réglera, je pense, bien des problèmes».

Accès libre, gratuit et facile

Bien que Berlin ait la réputation d’être une ville peu prude, nos voisines de table coulent des regards mi-curieux mi-gênés lors de l’interview de Paulita Pappel. Le bar étant bondé, ces deux jeunes femmes se sont installées à notre table et suivent sûrement de près notre conversation. Après le départ de la productrice, j’en profite pour leur demander leur point de vue: «Je ne regarde pas de porno, j’ai dû en voir un ou deux dans ma vie. Et je ne pense pas en visionner plus, même s’il est féministe. D’ailleurs je ne vois pas trop à quoi ça peut ressembler... Si j’ai envie d’expérimenter des choses, je préfère les découvrir au fur et à mesure, avec mon copain», indique Laura, 28 ans.

«Certains membres du parti pensent que ce l’on fait chez soi ne regarde que nous et n’a pas à être discuté dans le domaine du politique»

Après une cigarette et quelques minutes de réflexion, la jeune femme ajoute: «Mais je peux comprendre que ce soit quand même utile de mettre des fonds à disposition d’une pornographie moins dévalorisante pour la femme, pour que les jeunes n'aient pas une image faussée». Pour l’instant, un seul pays européen constitue un précédent en la matière: la Suède. En 2009, l’Institut suédois du film a alloué des subventions à Dirty diairies, une série de douze courts-métrages porno réalisés par des féministes suédoises et produits par Mia Engberg. Pourtant, Heike Hofmann tient à souligner la différence avec le projet du SPD: «En Suède, c’était une série de DVD. Nous, on veut rendre l’accès libre, gratuit et facile. On pense que l’accès est tout aussi important».

À ce jour, le SPD n’a pas encore initié les démarches pour mener à bien sa proposition: «Nous n’avons pas chiffré à combien pourrait s’élever la subvention. Avant cela, nous allons sonder le monde et les acteurs de la pornographie féministe pour comprendre précisément quels sont leurs besoins. Ensuite, nous pourrons définir un budget». D’ici là, l’enjeu sera aussi de trouver d’autres appuis politiques: «Certains membres de notre parti n’étaient pas favorables à ce projet. Pour eux, la pornographie relève de la vie privée. Ils pensent que ce l’on fait chez soi ne regarde que nous et n’a pas à être discuté dans le domaine du politique», souligne Heike Hofmann.

Même si le projet ne va pas jusqu’au bout, l’essentiel aura été de «poser le débat en politique», remarque Paulita Pappel. «Et je crois d’ailleurs que si le sexe reste un tabou dans la sphère publique, la société portera toujours un malaise en elle et ses membres ne pourront pas vivre leur sexualité sereinement.»

Marie Roy

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