Égalités / Culture

Plus de dix ans après «King Kong Théorie», on n'a guère avancé (et c'est désespérant)

Temps de lecture : 4 min

L'adaptation scénique du texte référence de Virginie Despentes est de retour au Théâtre de l'Atelier jusqu'à la fin de l'année. Un plaidoyer et un cri de rage toujours autant d'actualité.

Détail tiré de l'affiche du spectacle « King Kong Théorie» | Théâtre de l'Atelier
Détail tiré de l'affiche du spectacle « King Kong Théorie» | Théâtre de l'Atelier

King Kong Théorie de Virginie Despentes n'a pas attendu 2018 pour devenir un indispensable du bagage littéraire du féminisme moderne. Il semble difficile de contester l'influence de ce livre sur les femmes de ma génération. Traduit en seize langues, vendu à 185.000 exemplaires en France chez Grasset, King Kong Théorie semble avoir trouvé un nouvel écho dans notre monde post #MeToo.

Maintes fois adapté sur scène (notamment par la compagnie 411 Pierres à Avignon en 2016 et l’année dernière par Émilie Charriot à la Maison des Métallos), King Kong Théorie a également été monté au Théâtre de l’Atelier, où il fut présenté au public de mai à juillet avant d'être de nouveau sur les planches jusqu'au 31 décembre. Vanessa Larré y met en scène Anne Azoulay, Marie Denarnaud et Valérie de Dietrich dans un spectacle interdit aux moins de 16 ans.

«Caquetage d'un pilier de comptoir»

À sa sortie en 2006, Virginie Despentes semblait incomprise par son propre éditeur ainsi que par une partie de la critique. Dans le magazine littéraire Le Matricule des anges, ce cher Eric Naulleau décrivait par exemple King Kong Théorie comme «un livre atterrant de bêtise, un monument d'incompétence, un espace où toute pensée se fige sur place, glacée jusqu'à l'ultime neurone par le degré zéro».

Le copain d'Eric Zemmour poursuivait en comparant le livre au «caquetage d'un pilier de comptoir qui vous crachote à jet continu ses délirantes opinions sur le viol, la pornographie, la prostitution, sans oublier la lutte à mort entre femmes et hommes pour la possession symbolique du pénis. Éprouvant».

Dans Libération, Pierre Marcelle expliquait quant à lui que «Despentes s'est mise en situation de se faire haïr par les philosophes autant que par les psys, et par les dames patronnesses autant que par les chiennes de garde».

Douze ans plus tard, celle qui est devenue une référence du féminisme de la troisième vague a vu son essai atterrir assez ironiquement dans la liste des «10 livres féministes à (re)lire d’urgence» publiée en 2017 par le magazine Elle. Celle qui écrivait «de chez les moches, pour les moches, les vieilles, les camionneuses, les frigides, les mal baisées, les imbaisables, les hystériques, les tarées, toutes les exclues du marché de la bonne meuf» est reconnue comme une institution par les magazines féminins qu’elle fustige pourtant.

La réappropriation de la violence

Née en 1969, Virginie Despentes raconte dans King Kong Théorie le viol collectif qu’elle a subi en 1986. Fin 1991, elle commence à faire des passes en se servant du Minitel comme moyen de rencontrer des clients. En avril 1992, elle écrit Baise-moi, dont la version cinéma (qu'elle a réalisée) en juin 2000. Le film est une bombe, portant en lui toute la colère et la soif de vengeance de femmes fatiguées de vivre dans un monde de violence masculine.

Cette violence, elles se l’approprient et la font leur dans une posture suicidaire mais réjouissante. Quand King Kong Théorie, son témoignage et manifeste, sort en 2006, Virginie Despentes est déjà une punk repentie, autrice à succès et habituée des polémiques. King Kong Théorie n’en porte aucune trace. Dans son essai, l’écrivaine dresse un constat, partage son expérience, déconstruit son arrivée dans le féminisme et donne à découvrir d’indispensables références. Elle en devient une aussi.

Mais si en 2006, son texte proposait un état des lieux, c’était aussi pour appeler le public à la réflexion et à mettre en marche des changements. Elle écrit: «La révolution féministe des 70s n’a donné lieu à aucune réorganisation concernant la garde des enfants. La gestion de l’espace domestique non plus». Dix ans plus tard, force est de constater qu'on n'a guère avancé sur la question. Titiou Lecoq a publié l’année dernière Libérées (sous-titré Le combat féministe se gagne devant le panier de linge sale) et le laboratoire de l’égalité essaye péniblement d’obliger les pères à consacrer plus de temps à leurs nouveau-nés en proposant un congé parental partagé obligatoire. En vain pour l’instant.

Changer le monde, vaste projet

Que s'est-il passé en dix ans? Est-ce que King Kong Théorie a changé quelque chose? Je suis convaincue que le texte fort de Virginie Despentes a suffisamment résonné en moi pour me mener au féminisme. Je ne doute pas que ce soit le cas de nombreuses femmes. Pourtant, en découvrant son adaptation sur scène au Théâtre de l’Atelier la semaine dernière, j’ai été prise d’une terrible mélancolie. Si ces mots ont permis de réchauffer le coeur et l’esprit de femmes, il n’a pas (encore) changé le monde. Parce que c’est à nous de le changer. Les femmes comme les hommes. Le spectacle se clôt d’ailleurs sur cette certitude: «Le féminisme est une aventure collective. Pour les femmes, pour les hommes et pour les autres».

Plus que jamais, après le limogeage d’Harvey Weinstein et les vagues #MeToo et #balancetonporc, les hommes doivent s’approprier la révolution à venir. Un constat effectué par Virginie Despentes il y a plus de dix ans, mais qui n'a hélas pas permis de faire réellement évoluer la vision de la masculinité. Certains hommes semblent avoir même fait un bond en arrière. Le spectacle les invite à redécouvrir le texte de l’autrice et à faire l’examen de leur conscience. Il n’est pas trop tard pour se sentir concerné et pour, même à son petit niveau, faire du monde un espace plus juste pour les femmes comme pour les hommes.

Dans la salle, les hommes sont présents. Au final, ils applaudissent aussi fort que les femmes qui ont été transportées par le texte et son interprétation incarnée. Il serait temps de faire quelque chose, il serait peut-être temps d’entendre les mots de Virginie Despentes.

Lucile Bellan Journaliste

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