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Est-il encore temps de barrer la route à Jair Bolsonaro?

Temps de lecture : 5 min

Le candidat d’extrême droite brésilien est aux portes du pouvoir. Les partis traditionnels n’ont que peu de temps pour constituer un «front républicain». Mais en sont-ils capables?

Jair Bolsonaro le 7 octobre 2018 | Fernando Souza / AFP
Jair Bolsonaro le 7 octobre 2018 | Fernando Souza / AFP

Dimanche, Jair Bolsonaro a raté d’un cheveu l’élection au premier tour de la présidentielle au Brésil. Le candidat d’extrême droite a finalement obtenu 46% des suffrages, se plaçant très loin devant Fernando Haddad (29%), candidat de gauche (Parti des travailleurs, PT) adoubé par l’ex-président Lula, empêché de se présenter pour cause de condamnation à douze ans de prison. L’autre candidat de gauche, Ciro Gomes, arrive en troisième position avec 12,5%, quand Geraldo Alckmin et Henrique Meirelles (ex patron de la Banque centrale tout de même), candidats des partis traditionnels de centre droit PSDB et MDB, ont sombré respectivement à 4,8% et 1,2% des voix. L’écologiste et évangéliste Marina Silva, qui avait fait de très bons scores lors des deux précédentes présidentielles (autour de 20% à chaque fois), est, elle aussi, totalement disqualifiée avec seulement 1%.

Au Congrès aussi...

La lame de fond Bolsonaro s’est aussi manifestée lors des législatives (fédérales et locales) organisées en même temps. Le micro parti PSL (Parti social libéral), sur lequel il avait fait main basse avant de se présenter, a fait un bond spectaculaire à l’Assemblée, passant de cinq à cinquante-deux sièges, juste derrière le PT qui conserve sa première place malgré un recul de soixante-dix à cinquante-six sièges seulement (à peine 11% du total). Les deux fils ainés du favori ont, eux aussi, fait très fort: Eduardo Bolsonaro a gardé son siège de député de Sao Paulo avec le meilleur score jamais vu dans une législative au Brésil et son frère Flavio a été facilement élu sénateur de Rio de Janeiro. Tandis que Dilma Rousseff, l’ex-présidente PT destituée en 2016, mordait la poussière dans sa tentative d’être élue sénatrice de l’État de Minas Gerais.

Dans ces conditions, la constitution en urgence d’un front républicain capable de barrer la route à ce candidat de 63 ans paraît aujourd’hui peu probable: il a su rassembler près de la moitié des 147 millions d’électrices et électeurs brésiliens avec un discours brutal et sécuritaire –pro armes, pro-dictature, misogyne, homophobe, raciste– et un programme économique très libéral. Le second tour est dans moins de trois semaines (le 28 octobre), il ne reste donc que quelques jours pour former des alliances et appeler des troupes dispersées à faire barrage.

À en croire le géographe François-Michel Le Tourneau, directeur de recherche au CNRS et très bon connaisseur du Brésil, il est bien tard pour s'y mettre: «Il aurait fallu constituer bien plus tôt un tel front républicain, mais les partis traditionnels se sont enfermés dans un déni total et une stratégie suicidaire». Malgré l'avertissement qu'aurait dû constituer la montée en puissance régulière depuis deux ans (et non depuis quelques mois comme le prétendent certains) de la cote du député Jair Bolsonaro et de ses propos provocateurs, les partis classiques ont laissé une pléiade de candidats se présenter, le PT s’accrochant coûte que coûte à une candidature Lula jusqu’au 11 septembre (ne laissant donc que peu de temps à Fernando Haddad pour faire campagne) et le PSDB se choisissant un candidat si insignifiant, Geraldo Alckmin, qu’il a vite été surnommé «le sorbet de navet».

L'avertissement des manifestations de 2013

La sonnette d’alarme avait pourtant été tirée dès 2013, rappelle le chercheur, avec les grandes manifestations populaires réclamant de meilleurs services publics, puis avec la tentaculaire opération judiciaire Lava Jato, qui a jeté une lumière crue sur les relations incestueuses entre le milieu politique et celui des affaires, et sur le système de rentes et de privilèges qui paralyse toute réforme en profondeur au Brésil.

L’exaspération contre la corruption devenue galopante pendant les treize années de règne du PT, alors que la qualité des systèmes de santé, d’éducation ou de transports se dégradaient à grands pas; l’incapacité des politiques à lutter contre l’insécurité et les inégalités, mais aussi contre la dérive des finances publiques. Ces années d’incurie ont conduit à cette volonté farouche de dégagisme –d’autant que le PT ne s’est jamais livré à la moindre autocritique– et à l’émergence du phénomène Bolsonaro, qui s’est présenté comme le parfait candidat antisystème. «Cette image est en elle-même une fraude puisqu’il est un fonctionnaire de la politique depuis des décennies et qu’il en a même fait une entreprise familiale», remarque François-Michel Le Tourneau, rappelant qu’il n’a été militaire que dix ans, mais député pendant vingt-sept ans. Il souligne «le vide total» de son programme, qu’il s’agisse de son discours sécuritaire ou des thèses très libérales de son conseiller économique Paulo Guedes, contradictoires avec toutes les prises de position passées du député Bolsonaro…

Certains espèrent que le débat télévisé qui opposera les deux candidats encore en lice mettra cette vacuité politique et intellectuelle en évidence. Il est vrai que Bolsonaro, blessé assez grièvement lors de l’attentat du début septembre et sorti de l’hôpital depuis peu, a de fait échappé jusqu’ici à toute confrontation directe avec ses concurrents. Mais même si Fernando Haddad parait mieux armé que lui pour ce type de joute, il ne faut pas sous-estimer l’habileté de Bolsonaro.

D’autant que la dynamique est de son côté (il n’a jamais cessé de progresser dans les sondages) et que le pays reste plus polarisé que jamais, divisant même les familles. Pas sûr que tous les électeurs d’Alckmin ou même de Ciro Gomes votent docilement pour Haddad, tant la détestation du PT est grande dans une partie de la population. Les milieux d’affaires et la Bourse (séduits par les privatisations à tout va et le système de retraites prônés par Paulo Guedes) sont eux plutôt satisfaits de la victoire annoncée du candidat d’extrême droite. Et une partie du PSDB, tel l’ancien maire de São Paulo, João Doria, commence déjà à se rallier au favori.

Reste à savoir quelle sera la marge de manœuvre réelle de Jair Bolsonaro s’il est élu président dans ce pays où le Congrès a toujours le dernier mot, alors qu’une trentaine de partis y sont représentés.

Il lui sera donc très difficile de faire voter ses projets les plus radicaux. Soit il s'entêtera au risque de provoquer un véritable chaos dans le pays. Soit il choisira de composer avec une coalition forcément large , quitte à se «normaliser». Peut-être un moindre mal pour un Brésil bien mal parti.

Anne Denis Journaliste, éditrice du site Latina-eco.com

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