Égalités / Monde

Merci de respecter les cheveux des Noires et des Noirs

Temps de lecture : 10 min

Notre perception de l’esthétique et de la beauté relève de lourdes pesanteurs sociales et historiques.

L’actrice Lupita Nyong'o arrive à la projection du film Plaire, aimer et courir vite au 71e Festival de Cannes, le 10 mai 2018. | Loïc Venance / AFP
L’actrice Lupita Nyong'o arrive à la projection du film Plaire, aimer et courir vite au 71e Festival de Cannes, le 10 mai 2018. | Loïc Venance / AFP

En 2014, le sujet des cheveux d'Audrey Pulvar avait enflammé les réseaux sociaux: elle s'était présentée publiquement sans les avoir lissés. Quatre ans plus tard, alors qu'elle participe au LH Forum 2018, colloque sur l'économie positive organisé les 28 et 29 septembre derniers au Havre, la journaliste se fait interpeller sur Twitter. La ou le propriétaire du compte «French WHITE TV» (@FrenchNewstv, suspendu depuis) s'en prend aux tresses d'Audrey Pulvar, qui a plus habitué son public au cheveu brushé.

Réponse très juste de l'intéressée, le dimanche 7 octobre, avec des photos d’elle sur Twitter, portant des coiffures variées qu’elle est parfaitement libre d’adopter.

Un débat qui pourrait sembler superficiel, mais qui montre combien notre perception de l’esthétique et de la beauté relève de lourdes pesanteurs sociales et historiques.

La brutale rencontre des esclavagistes européens et des Africains bientôt déportés a construit un rapport de force dont les conséquences sont toujours visibles aujourd’hui. J’évoque ici l’esclavage transatlantique. Contrairement à celui qui avait déjà cours sur le continent africain, il théorise les rapports raciaux et essentialise les divers groupes ethniques africains comme étant «les Noirs». Ce rapport de domination des désormais «Blancs» sur les «Noirs» s’est inscrit jusque dans la valorisation des traits corporels caractéristiques d’un groupe par rapport à l’autre. Ainsi, les traits physiques des colons «civilisés» ont été associés au raffinement et à la beauté tandis que ceux des esclaves et des colonisés «sauvages» sont devenus ceux de la laideur, sertie d’une connotation démoniaque.

Triple fracture

Parmi ces traits, le cheveu. Les cheveux frisés et crépus ou afro sont considérés comme les marqueurs raciaux des personnes d’ascendance africaine, bien que tous les afro-descendants n’aient pas les cheveux crépus tout comme certains non-afro peuvent avoir les cheveux très frisés. Il ne s’agit donc pas, dans ce texte, de coiffure afro mais de texture afro. Je n’élaborerai pas l’énumération historique des coiffures africaines qui est tout à fait hors sujet, car je m’intéresse à la construction du rapport à la texture du cheveu crépu dans les pays dits occidentaux, et à sa dimension politique dont les conséquences sont toujours perceptibles en France.

Comme l’explique la sociologue Juliette Sméralda, autrice des ouvrages francophones de référence sur les cheveux crépus, l’esclavage a bouleversé le rapport des Noires et des Noirs à leurs cheveux à tout jamais. D’une part parce que les esclaves intériorisaient la conception péjorative que les esclavagistes avaient de leurs corps, et rejetaient peu à peu la nature même de leurs cheveux. De l’autre parce que la rupture avec le continent africain a produit une fracture à la fois temporelle, matérielle et mémorielle.

Fracture temporelle, car elle a déstructuré la temporalité du rapport aux cheveux. Alors que de nombreuses sociétés africaines conféraient une place importante à la coiffure et de ce fait, lui attribuaient un temps de réalisation et d’entretien conséquent, le rythme de travail imposé par l’esclavage ne l'a plus permis. Fracture matérielle, car les Africaines et Africains ont été déportés loin d'un environnement dont la nature leur donnait la possibilité de soigner corps et cheveux. Par ailleurs, le traitement cruel qui les enfermait dans les cales négrières, sans le nécessaire dévolu à leur hygiène corporelle et capillaire, a brisé le lien avec des routines séculaires. Fracture mémorielle enfin, car le savoir forgé au fil des siècles s'est peu à peu perdu dans la distance: la maîtrise des pratiques ancestrales et élaborées s'est étiolée, tandis qu’une stratégie de camouflage grossière derrière un chiffon s'est répandue chez les femmes.

«Si le cheveu se coiffait facilement au moyen du peigne offert par le maître, alors il s’agissait d’un bon cheveu»

Dans ses travaux, Juliette Sméralda rappelle que les colons, lorsqu’ils concèdaient aux esclaves le droit d’entretenir leurs cheveux, le faisaient dans leurs termes. Les accessoires africains n’étant plus disponibles, des brosses et des peignes destinés à des cheveux lisses leur étaient proposés: «Dès lors, le peigne européen sera regardé par ces derniers comme l’accessoire à l’aune duquel se décernera le label de bon ou de mauvais cheveu: si le cheveu se coiffait facilement au moyen du peigne offert par le maître, alors il s’agissait d’un bon cheveu. Si au contraire l’opération était rendue trop difficile par les dents trop serrées de ce peigne, alors il s’agissait d’un mauvais cheveu. Lorsque les dents du peigne se cassaient, le diagnostic de mauvais cheveu se voyait renforcé. Ces détails triviaux finirent par occuper une place décisive dans la nouvelle culture esthétique des esclaves».

On retrouvera d’ailleurs le stigmate de cette dévalorisation en Afrique du Sud où pendant l’apartheid, le «test du crayon» permettait de déterminer le groupe racial d’un individu. On plaçait un crayon dans les cheveux d’une personne. S’il ne tombait pas, elle était considérée comme noire et s’il tombait, elle était blanche.

Invention plus qu'imitation

Les femmes esclaves trouvèrent toutefois des moyens de fabriquer des soins (à base de beurre ou de graisses animales, par exemple) et détournèrent des accessoires comme les fourchettes de table pour démêler et tresser leur chevelure. Mais la couverture permanente du cheveu ainsi «soustrait aux considérations méprisantes» devint la norme et le symbole même de la femme esclave. De manière circonscrite, la présentation des cheveux des femmes noires a pu être règlementée. Lorsque la Louisiane était la propriété de l’Espagne, les colons espagnols, alarmés par le nombre de Noirs libres (du fait des métissages), ont recherché le moyen de maintenir la distinction entre Noirs et Blancs. Ainsi le gouverneur Esteban Rodríguez Miró a imposé à toute femme noire –libre ou non– de masquer ses cheveux et de «veiller à ne pas attirer d’attention excessive à leur accoutrement». C’est ainsi que sont nés les tignons (dont le nom est inspiré du mot français de chignon), ces coiffes majestueuses permettant aux femmes noires de contourner l’injonction à la discrétion pour au contraire montrer leur splendeur.

Malgré la distance avec les savoirs africains, de nouveaux codes capillaires verront le jour et des formes de tressage seront élaborées, dans les Antilles françaises par exemple, et dotées d’une codification particulière.

Au début du XXe siècle, le défrisage des cheveux faisait l’objet d’un véritable engouement aux États-Unis, sous l’impulsion de l’Afro-Américaine Madam C.J. Walker (1867-1919). Celle-ci a fait fortune en développant une ligne de produits capillaires spécifiques pour les cheveux des Noires et des Noirs, et est ainsi devenue la première millionnaire self-made-woman. En pleine ségrégation, la question de la présentation de ces cheveux honnis par la société dominante était cruciale. On retrouve d’ailleurs cette préoccupation pour le cheveu lisse dans de nombreuses productions de la culture populaire et dans la presse noire. Dans son autobiographie, Malcolm X dresse la description d’une scène où il expérimente son douloureux premier défrisage.

Produits de Madam C.J. Walker au Women's Museum de Dallas. | FA2010 via Wikimedia Commons License by

Pendant cette période, les «bons» cheveux étaient associés aux classes supérieures noires, tout comme la peau claire. Celles-ci considéraient d’ailleurs leur teinte claire comme un «capital matrimonial» selon les termes de l’historien Pap Ndiaye, qu’elles entretenaient en privilégiant les unions entre Noirs à peau claire, permettant de garantir la transmission de cet héritage à leur descendance.

On note malgré tout que les femmes noires même défrisées ne cherchaient pas nécessairement à imiter les coiffures des femmes blanches: les archives montrent qu’elles inventaient des coiffures propres à leur communauté.

De la revendication politique au bien-être

Des décennies plus tard, les Noirs qui luttaient pour leurs droits civiques ont investi le champ esthétique pour clamer leur égalité. Égaux en droits et égaux en beauté: «Black is beautiful!». La fierté était désormais de mise. Dans une société dominée par les canons de la beauté blanche, il devint impératif pour les Afro-Américains d’affirmer leurs corps et de créer leurs propres canons pour forger une esthétique nouvelle. C’est le retournement du stigmate avec la naissance de la coiffure dite «afro». L’image du visage de la militante américaine Angela Davis orné d’une splendide coiffure afro, fit alors le tour du monde et bouleversa les codes visuels entremêlant esthétique et politique.

Angela Davis rencontre la cosmonaute Valentina Terechkova à l'aéroport Chérémétiévo (Russie) le 11 août 1972. | RIA Novosti via Wikimedia Commons License by

Si la coiffure afro est une création postcoloniale née en Occident, il ne s’agit pas –contrairement à certaines croyances de personnes peu familières du cheveu crépu– d’une coiffure négligée équivalente à la coiffure «saut du lit» des cheveux lisses. C’est au contraire un ordonnancement savamment organisé et affûté. La boule afro est nette et structurée, et celles et ceux qui la portent se séparent rarement d’un peigne susceptible de redresser le moindre cheveu qui dépasse.

La pratique s’est éteinte dans les années 1980, qui ont vu l’amplification de la démocratisation des produits défrisant et des extensions capillaires permettant d’opter pour les cheveux lisses. Toutefois, dans des pays comme la France, l’importance de l’immigration africaine non descendante de l’esclavage a maintenu une très forte présence de la pratique des tresses traditionnelles (avec des cheveux naturels) ou modernisées, jouant avec des extensions lisses.

Les dreadlocks, nées dans le rastafarisme de la Jamaïque et popularisées par Bob Marley dans les années 1970, ont répandu aussi durablement leur esthétique auprès des diasporas afro du monde.

Au début des années 2000, les États-Unis puis la France ont vu l’apparition du mouvement «nappy» (contraction de natural et happy). Chez nous, il a connu un véritable succès sur internet sous l’impulsion de blogueuses telles que Fatou N’Diaye. Par ailleurs, depuis 2005, année de la création du salon historique Boucles d’Ébène, plusieurs salons consacrés aux cheveux naturels ont vu le jour en France. Ces salons dont le succès ne se dément pas année après année réunissent un vaste public autour de plusieurs stands, ateliers et conférences animées par des blogueuses, YouTubeuses ou coiffeurs et coiffeuses de renom. La Natural Hair Academy est aujourd’hui l'événement le plus populaire d’entre eux.

Le mouvement nappy a fait migrer le sujet du cheveu crépu de la revendication politique au bien-être, question dans l'air du temps qui fait écho au mouvement bio. C’est sans aucun doute moins offensif et plus acceptable au regard des codes du marché capitaliste, et permet à un plus large public de s’identifier.

Un choix capillaire libéré des diktats

La tradition disparue revient sur le devant de la scène. Avec ou sans extensions, il s’agit de reproduire des coiffures anciennes adaptées aux textures crépues. Depuis quelques années, on voit un nombre croissant de personnalités publiques à l’image d’Alicia Keys ou de Lupita Nyong’o réhabiliter des coiffures africaines tombées en désuétude en les arborant sur les tapis rouges. On peut aussi observer la popularité des afro-futuristes dont l’étendard est Janelle Monáe. Des coiffeuses comme la Française Nadeen Mateky réinterprètent les savoirs ancestraux pour créer des coiffures vertigineuses. Et le foulard n’a pas disparu, la chanteuse Imany par exemple le porte toujours avec grâce.

Malgré ce dynamisme créatif, la norme reste celle de la dénaturation. La sociologue Juliette Sméralda écrit ainsi: «Se défriser c’est faire la preuve de son aptitude à devenir un sujet socialement “adapté” à un environnement désormais travaillé en profondeur par le modèle occidental. [...] Par la pratique du défrisage, il s’agit de soustraire les cheveux à la tyrannie du regard qui pénalise socialement. Crépu étant synonyme de disgrâce, d’imperfection, de ruralité, de manque de raffinement, etc., ce cheveu-là doit disparaître derrière un lissage».

Pour les femmes et les hommes non-blancs dont les traits –peau sombre, cheveux frisés, yeux bridés, etc.– sont exclus de ce que l’on conçoit comme beau, la conquête de la beauté revêt un sens éminemment politique. Il s’agit non seulement d’être pris en compte dans notre société, mais aussi de voir ses caractéristiques respectées et valorisées. Le psychiatre et philosophe Frantz Fanon évoquait en 1952 la nécessité pour le colonisé de se débarrasser de «l'arsenal complexuel qui a germé au sein de la situation coloniale». Cela implique de pouvoir opérer un choix capillaire libéré des diktats. Faire son choix, quel qu'il soit, en conscience et sans hiérarchiser la valeur esthétique d’une texture capillaire par rapport à une autre, reste la clé de l’émancipation.

Chacun et chacune doit rester libre de porter ses cheveux naturels, défrisés ou masqués derrière des extensions: il n’est pas ici question de stigmatiser telle ou telle pratique. J’admire à titre personnel l’imagination dont les femmes noires font preuve depuis des siècles. L’enjeu est de déconstruire des siècles de stigmatisation du cheveu texturé afro et de construire une société qui permette à ce cheveu crépu d’être élevé au rang d’option esthétique valide parmi les autres.

Rokhaya Diallo est autrice avec la photographe Brigitte Sombié du livre Afro! (Les Arènes, 2015). Celui-ci a inspiré une exposition qui aura lieu au Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis (93) du 6 octobre au 2 novembre 2018.

Rokhaya Diallo

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