Politique

La droite et l'extrême droite devraient se méfier de Nicolas Dupont-Aignan

Temps de lecture : 5 min

Une partie de bonneteau se joue sur la droite et extrême droite de l'échiquier pour les européennes. Marine Le Pen et Laurent Wauquiez vont-ils se faire damer le pion par Nicolas Dupont-Aignan? Pari électoral en cours.

Nicolas Dupont-Aignan lors des questions au gouvernement à l'Assemblée nationale à Paris, le 5 juin 2018. | Bertrand Guay / AFP
Nicolas Dupont-Aignan lors des questions au gouvernement à l'Assemblée nationale à Paris, le 5 juin 2018. | Bertrand Guay / AFP

Il se passe quelque chose, en sourdine, très à droite de l'échiquier politique. Sur la droite de la droite. Jusqu'à l'extrême droite. Avec de possibles répercussions sur la droite parlementaire. L'enjeu, ce sont les prochaines élections européennes. La question, c'est de savoir qui va prendre le dessus de Marine Le Pen pour le Rassemblement national (RN, ex-FN), de Laurent Wauquiez pour Les Républicains (LR, ex-UMP) ou de Nicolas Dupont-Aignan pour Debout la France (DLF, créateur de la plateforme «Les amoureux de la France»).

Dans l'état actuel des choses, tous les sondages sur le scrutin de mai 2019, depuis décembre 2017, donnent l'avantage, dans cette sphère, au parti d'extrême droite de Marine Le Pen avec des scores variant de 17% à 21%, selon les instituts, devant le parti de la droite parlementaire de Wauquiez (12% à 15%) et celui de la droite souverainiste de Dupont-Aignan (6% à 7%). Les positions semblent figées depuis près d'un an.

Mais voilà qu'un élément nouveau vient de survenir: le 5 octobre a été rendue publique une lettre de dix-neuf conseillers régionaux et conseillères régionales élues, en 2015, sous les étiquettes du Front national ou de son clone, le Rassemblement bleu marine, qui appellent à se ranger derrière Dupont-Aignan aux européennes. Bon nombre de ces onze hommes et huit femmes, comme n'a pas manqué de le souligner la présidente du RN, ne font plus partie de sa famille d'extrême droite.

«Ils traversent la rue pour essayer de trouver un nouveau taf»

«Ce sont des conseillers régionaux qui en réalité soit avaient déjà quitté notre mouvement, soit avaient été exclus de notre mouvement donc, en fait, ils sont au chômage», a-t-elle ainsi affirmé lors d'une visite au Mondial de l'auto. «Ils traversent la rue pour essayer de trouver un nouveau taf, a ironisé l'ancienne candidate à la présidentielle, en tentant de paraphraser Emmanuel Macron. En l'occurrence ils sont tombés sur l'échoppe de Nicolas Dupont-Aignan.» L'idylle MLP-NDA de l'entre-deux-tours en 2017 n'est plus qu'un souvenir et elle apparaît pour ce qu'elle était: une alliance de circonstance sans grande conviction.

Deux jours avant la publication de cette lettre de soutien qui ressemble à s'y méprendre à une opération orchestrée par celui qui en bénéficie, Nicolas Dupont-Aignan avait annoncé le ralliement de deux eurodéputés marinistes, Philippe Loiseau et Sylvie Goddyn, à sa démarche de rassemblement hors partis, via «Les amoureux de la France», pour les élections européennes. Les deux électrons libres (qui n'ont pas quitté leur parti) jugeaient, dans une missive, que le président de DLF est «le plus crédible et le plus légitime à conduire [une] grande liste d'union».

Cet appel d'air est possible car ni la fille du co-fondateur du FN ni le président de LR n'envisagent de conduire respectivement une liste d'extrême droite et une liste de droite aux européennes. Ce n'est pourtant pas faute, pour Marine Le Pen, d'avoir fait des appels du pied, depuis le mois de mai, à Laurent Wauquiez et à Nicolas Dupont-Aignan pour les inviter à se ranger derrière le Rassemblement national lors de ce scrutin. Elle n'a pas ménagé ses efforts non plus pour débaucher quelques anciennes gloires de la droite souverainiste, comme Thierry Mariani et Jean-Paul Garraud.

L'union des peuples de droite et d'extrême droite dans le viseur

L'appel au soutien à Dupont-Aignan venant de conseillères et de conseillers régionaux élus sous l'étiquette d'extrême droite en 2015 éclos comme une réponse ou une contre-attaque face à l'offensive lepéniste de tentative d'un rassemblement de la famille euro-sceptique. Ce duel europhobe est d'autant plus vif qu'il tente de profiter de l'attentisme de Wauquiez sur la question de l'Union européenne. Coincé entre les souverainistes anti-européens et les libéraux pro-européens qui cohabitent à droite, le président de LR essaie de se maintenir dans l'ambiguïté pour éviter une cassure prématurée de son parti.

Toutes choses égales par ailleurs, NDA tente un remake de l'opération réussie par Macron à la présidentielle. Une union hors des partis que Jean-Luc Mélenchon a traduit, à sa manière, au travers du mot «dégagisme» mais dont il n'a pas su profiter jusqu'au bout en 2017. Fort de la mauvaise cote enregistrée par toutes les formations politiques constituées depuis longtemps, NDA se lance dans une union à la base au-delà des frontières partidaires de la droite et de l'extrême droite. La montée du nationalisme en Europe, et au-delà, sera-t-elle de nature à favoriser sa croisade?

À la gauche de la gauche, Mélenchon, qui faisait un calcul similaire avec son «union du peuple» semble, selon certains de ses détracteurs internes, faire machine arrière. Lui qui fustigeait l'alliance des étiquettes lors de la première législative partielle de l'ère Macron, en janvier 2018, dans le Territoire de Belfort, ne rechignerait pas à intégrer quelques socialistes encartés et frondeurs sur la liste de La France insoumise aux européennes. «Dans une élection nationale, écrivait-il sur son blog, “la gauche rassemblée” est un étouffoir, un brise lame, un tue la joie.» La stratégie d'union à la base sourira-t-elle plus à Dupont-Aignan?

Une issue de secours pour deux électorats en quête de victoire

Il en fait certainement le calcul. Cette union-là semble réclamée par une frange de plus en plus importante du peuple de droite, de moins en moins effrayée par la transgression de la frontière avec l'extrême droite qui, auparavant, se présentait comme une digue infranchissable. Par un jeu de miroirs, de l'autre côté de cette frontière, une partie de l'électorat lepéniste, douchée par la prestation calamiteuse de sa championne entre les deux tours de la présidentielle, peut envisager de sortir du carcan que lui impose la direction frontiste depuis des décennies: gagner seul ou rester éternellement dans l'opposition.

Alors que Wauquiez ne parvient pas à faire franchir la barre des 15% à son parti dans les enquêtes d'opinion sur les européennes et que Marine Le Pen souffre d'une absence de crédibilité persistante aux yeux même d'une partie de son électorat, tout en restant aujourd'hui à un niveau élevé d'intentions de vote pour la consultation de mai prochain, la tentative de rassemblement hors des frontières habituelles de NDA pourrait apparaître comme une issue de secours pour deux électorats distincts déboussolés, en quête d'une victoire électorale.

Le pari est évidemment audacieux au regard du niveau actuel des intentions de vote en faveur de la liste qui sera conduite par Dupont-Aignan. Mais la riche histoire des consultations électorales a déjà montré que des percées aussi imprévisibles que fulgurantes se sont produites dans le passé. L'absence de Wauquiez et de Marine Le Pen en têtes de liste aux européennes est un atout qu'il ne faut pas négliger, en faveur de NDA qui pourrait paraître plus présentable pour une partie de l'électorat de l'extrême et moins filandreux pour l'électorat de la droite souverainiste. Après avoir été son Premier ministre virtuel, Dupont-Aignan sera-t-il le bourreau de Le Pen et le tortionnaire de Wauquiez?

Olivier Biffaud Journaliste

Newsletters

Petit État Noël

Petit État Noël

Le mouvement des «gilets jaunes» se termine (ou fait étape) dans un grand classique de la vie politique française: le père de la nation distribue ses cadeaux au bon peuple.

Emmanuel Macron, fatalement inaudible?

Emmanuel Macron, fatalement inaudible?

Les mesures qu'il a annoncées pour répondre à la crise des «gilets jaunes» ne pouvaient être qu'insuffisantes.

Les «gilets jaunes», le retour des rayés de la carte

Les «gilets jaunes», le retour des rayés de la carte

Avec les «gilets jaunes», la France assiste au rassemblement imprévu de celles et ceux qui ne pensaient plus être représentés un jour par quelqu’un, pas même par eux-mêmes.

Newsletters