Politique / Société

L'Éducation nationale est-elle gouvernée par des despotes?

Temps de lecture : 8 min

Démissions en cascade au CSP, détricotage des réformes, revirements inattendus: des voix de plus en plus nombreuses dénoncent l'absence de débat sur les réformes éducatives.

Jean-Michel Blanquer et des élèves au château de Versailles, le 5 juin 2018 | Ludovic Marin / AFP
Jean-Michel Blanquer et des élèves au château de Versailles, le 5 juin 2018 | Ludovic Marin / AFP

L’éducation est-elle une dictature plus ou moins éclairée, dirigée par des ministres qui réforment selon leurs convictions propres? La politique scolaire est-elle influencée par les visions des présidents de la République et de leurs conseillères et conseillers, dont personne ne connaît le nom? Oui, à bien des égards, et le phénomène se renforce.

Le 30 septembre, Marie-Aleth Grard, vice-présidente de l’association ATD Quart Monde, a annoncé sa démission du Conseil supérieur des programmes (CSP). «On ne peut plus discuter au CSP», dénonçait-elle, en accusant la nouvelle présidence de mépriser les élèves venant de milieux défavorisés.

Le Conseil supérieur des programmes traverse une période agitée: en un an, trois membres ont claqué la porte. Son ancien président, Michel Lussaut, a fait le choix de partir en septembre 2017, quelques mois après l'entrée en fonction de Jean-Michel Blanquer. Les deux autres départs témoignent également d'une hostilité aux visions du ministre et de la nouvelle présidente du CSP, la philosophe Souâd Ayada, dont les idées en matière d’éducation, que l'on peut qualifier de conservatrices, sont à l’opposé de celles de son prédécesseur.

Jean-Rémi Girard, président du Syndicat national des lycées et collèges (SNALC), qui s’est beaucoup opposé à la ministre précédente, Najat Vallaud-Belkacem, relativise: «Oui, bien sûr, il y a des différends d’ordre idéologique. Ça a déjà été le cas auparavant, Annie Genevard [députée Les Républicains] avait par exemple démissionné. Nous, au SNALC, on a eu l’impression de pouvoir dialoguer avec cette présidente.»

De fait, les positions du SNALC sont davantage Blanquero-compatibles que celles du Syndicat national des enseignements de second degré (SNES), majoritaire et de gauche. Preuve en est que les débats éducatifs sont bien connectés à la politique.

Instances consultatives décoratives

Reste qu'aujourd'hui comme hier, les syndicats ne sont pas consultés dans des conditions convenables. L'ensemble des organisations syndicales et des associations disciplinaires sont entendues du mercredi 19 septembre au mercredi 10 octobre 2018 sur le «Nouveau lycée», mais le ministère n’a pas communiqué les projets de programmes.

Au SNALC, on ne semble pas surpris: «Les programmes, c’est toujours la cinquième roue du carrosse. On les a également eu très tard quand ils ont été modifiés au collège, en 2016. Là, c’est vrai que nous n’allons pas avoir le temps de travailler pour préparer des suggestions de changement, comme on souhaiterait le faire. Et les programmes du lycée professionnel vont être communiqués encore plus tard, c’est très malheureux. On se demande comment vont faire les éditeurs scolaires pour préparer les manuels», déplore Jean-Rémi Girard.

Le Conseil supérieur des programmes s'apprête donc à voter des programmes que personne ne peut lire, et autour desquels la communauté éducative n'est pas en mesure de faire des propositions.

Pourtant, quand Vincent Peillon avait créé le CSP en 2013, il s’agissait justement de rendre plus transparente la fabrication des programmes et de faciliter le débat. À l’époque, l’ancien ministre de l'Éducation s’était étonné de l’opacité régnant autour de la conception des programmes scolaires de 2008, en soulignant que lui-même ignorait qui les avait écrits.

«Cet autoritarisme est simplement le reflet du mode de fonctionnement de l’Éducation nationale: la guerre idéologique.»

Jean-Sébastien, enseignant de collège

Mais la transparence n’est pas une culture facile à implanter. En octobre 2015, le Conseil supérieur de l’éducation, un autre organisme consultatif, avait rejeté les nouveaux programmes scolaires du CP à la troisième –en vain.

Pour Jean-Sébastien, enseignant de collège non syndiqué mais farouchement opposé à cette réforme, «cet autoritarisme est simplement le reflet du mode de fonctionnement de l’Éducation nationale: la guerre idéologique».

La version des programmes adoptée serait-elle inspirée des seules idées provenant en ligne droite du ministère, et les instances consultatives ne seraient-elles là que pour la déco? Une chose est sûre: Jean-Michel Blanquer veut imprimer sa marque.

Visions et agendas

Avant même d’avoir pu consulter les programmes du lycée, on sait que le ministre de l'Éducation fait preuve d’un certain dirigisme. Ses ordonnances sur l’apprentissage de la grammaire ou des mathématiques à l’école élémentaire ont fait grincer quelques dents: un ministre donnant des indications pédagogiques précises au personnel enseignant, c'était une première.

La conception actuelle des programmes et la manière dont la transmission doit s'effectuer en classe semblent découler d'une vision que l'on pourrait qualifier de traditionnelle de l’école. Les dictées, la grammaire «à l’ancienne» et les programmes d’histoire recentrés sur le «récit national» prônés par Souâd Ayada trouvent un écho favorable chez Causeur ou le Point.

Que l’on apprécie ou non tel ou tel programme, que l'on déteste ou que l'on admire l’actuel ministre, ces débats et contestations posent la question du lien entre l’école et le politique.

Certains éléments mis en musique par Jean-Michel Blanquer étaient bien présents dans le programme d’Emmanuel Macron. La réforme du bac en est un exemple, même si in fine, elle ne ressemble pas vraiment à ce qui avait été annoncé –en l'occurence, un examen resserré autour de quatre disciplines. Au fond, les programmes des candidates et candidats aux élections présidentielles ne rentrent guère dans le détail de ce que doit être ou devenir l’école.

Pour les réformes de l'éducation comme pour celles de chaque ministère, la politique se fait suivant un agenda orchestrant des idées qui ne sont pas forcément débattues. Prenons l’exemple de la réforme du collège de Najat Vallaud-Belkacem: le ministère a semblé décider seul et la réforme a été mal accueillie; les décisions ont été mal appliquées, puis tuées au changement de majorité.

Changements incessants de cap

L’alternance politique, et la séquence qui vient de s’écouler en particulier, nous montrent en effet que le détricotage est la discipline politique dans laquelle nos ministres de l’Éducation excellent le plus. C’est pourtant le drame de l’Éducation nationale, ce qui l’empêche de progresser.

Il ne s'agit pas juste d'une opinion, mais d'un fait pointé par toutes les comparaisons internationales: notre école est plombée par des changements incessants de cap et les résultats des élèves s'en ressentent, alors que les systèmes scolaires qui parviennent à les faire progresser sont ceux qui combattent le mieux la reproduction des inégalités, de la Finlande à la Corée du Sud.

À ce constat s’ajoute le fait que le débat sur l’éducation est en France totalement sclérosé. Quand un célèbre éditorialiste, Jacques Julliard, publie L'école est finie, prend-il seulement la peine de se rendre dans un établissement pour voir ce qu’il s’y passe vraiment? Cela fait longtemps que des politiques ou essayistes non spécialistes du sujet –par exemple Carole Barjonaiment clouer des universitaires au pilori sans prendre la peine de les interroger.

Plus généralement, dans nos débats français sur l'éducation, une opinion a trop souvent valeur d’expertise. Une hystérisation qui empêche de penser collectivement et qui, doublée d’une absence totale de capacité à créer du consensus, coproduit des va-et-vient politiques dont l’école est victime.

C’est pour surmonter ces querelles incessantes qu’une grande consultation démocratique sur l’école fut organisée sous l'égide d'un haut fonctionnaire, Claude Thélot, en 2004: 28.000 réunions publiques furent organisées, et plus d’un million de personnes consultées. En est ressorti un rapport qui a inspiré la loi Fillon, alors ministre de l'Éducation, qui instaurait le socle commun de connaissances et compétences et qui, bien que défendue sans grand enthousiasme par le ministre, fut votée en avril 2005.

Claude Thélot, président de la commission du débat national sur l'avenir de l'École, présente la synthèse des contributions reçues, le 6 avril 2004 au ministère de l'Education nationale à Paris | Daniel Janin / AFP

Ce «socle» est toujours en vigueur, même s’il a depuis été repensé et amendé plusieurs fois. Il a par exemple instauré les livrets scolaires, que vous connaissez bien si vous avez des enfants à l’école.

La méthode de Claude Thélot, consulter un maximum de personnes pour définir les grandes orientations de l'école de demain, était inédite; elle n’a pas été reprise, même si d’autres consultations moins larges ont pu avoir lieu –notamment en 2012, pour appuyer la «refondation» de l’école promue par Vincent Peillon.

Quelques années plus tard, en 2008, Xavier Darcos décide seul et du jour au lendemain de passer à la semaine de quatre jours, sans contestation majeure. Le ministre suivant, Luc Chatel, organise en 2010 une réflexion collective sur le temps scolaire: le rapport préconise «l'étalement de la semaine sur au moins neuf demi-journées», une recommandation actée en 2013 par un décret de Vincent Peillon. Mais en 2014, la fronde de certaines mairies pousse Benoît Hamon assouplir le dispositif, en permettant aux mairies de regrouper les nouvelles activités périscolaires sur une après-midi. Trois ans plus tard, Jean-Michel Blanquer autorise finalement les municipalités à revenir à la semaine de quatre jours. Soit quatre changements en dix ans.

Faits du prince

D’autres prises de décision plus récentes continuent de surprendre et interrogent sur le sens des orientations prises pour l’éducation et la manière dont elles sont décidées.

Quand Jean-Michel Blanquer indique que, contrairement à ce qui avait été annoncé, le latin et le grec rapporteront des points supplémentaires au bac, des têtes se tournent vers Brigitte Macron. L’ancienne enseignante en lettres classiques aurait-elle joué de son influence?

Il faut aussi rappeler le changement du mode de nomination des recteurs et rectrices, qui a interloqué toute la communauté éducative. Le seuil de «non académiques» qui pourront accéder à ce poste a été porté de 20% à 40% –la dernière réforme d’élargissement remontait à Luc Chatel, ministre de Nicolas Sarkozy.

Des universitaires et des personnels enseignants ont dénoncé ce choix, qui profite à une énarque camarade de promotion du président de la République, Charline Avenel, qui pourrait être nommée dans l'académie de Versailles. Bien sûr, tous les syndicats se sont émus de cette nomination. Dans Le Monde, Sud Éducation dénonce ainsi une «évolution qui vise à toujours plus promouvoir une haute fonction publique du copinage et des réseaux».

Si Emmanuel Macron et Jean-Michel Blanquer savent qu’il n’y aura pas grande mobilisation sur ce thème, cette décision n’envoie assurément pas un bon message. Et elle souligne en creux une problématique autrement plus complexe: la territorialisation de l’Éducation nationale.

Le nombre des académies a été réduit en 2016 pour coller au nouveau découpage régional. Dans ce cadre risque de se mettre en place une administration scolaire gérée non plus par des recteurs et rectrices issues des instances académiques, dont un certain nombre ont d’ailleurs enseigné, mais par des hauts fonctionnaires –à l'instar de Charline Avel.

Il s'agit là d'une évolution historique importante, comme le souligne l’historien Claude Lelièvre: «Faire coïncider le territoire de chaque académie avec une (grande) région et “décréter” qu'il pourrait y avoir désormais 40% de recteurs recrutés sans l'obligation d'être titulaire d'une habilitation à diriger des recherches ou de justifier d'expérience dans l'éducation signe la “banalisation” de l'administration de l'Éducation nationale.» Peut-on aller jusqu'à imaginer des recteurs et rectrices soumises à l’autorité du préfet? L’inquiétude pointe, même la rue de Grenelle maintient que ce n’est pas à l’ordre du jour.

Mais la question sous-jacente la plus brûlante n’est pas posée explicitement: faut-il faire entrer l’Éducation nationale et ses 800.000 personnels enseignants dans un nouveau type de management plus vertical, avec un chef d’établissement ayant plus de pouvoir? Ce serait un changement radical pour le recrutement et le déroulement de la carrière des profs. Personne n’a été consulté au préalable. Et à ce jour, il n’est pas prévu que la discussion ait lieu.

Louise Tourret Journaliste

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