Économie

Le marché peut-il sauver le climat? Oui, selon les «Prix Nobel d'économie»

Temps de lecture : 4 min

La vision des deux lauréats, Nordhaus et Romer, tranche singulièrement avec les conclusions du Giec sur le réchauffement planétaire.

Le marché pourra-t-il nous sauver? | Christine Roy via Unsplash
Le marché pourra-t-il nous sauver? | Christine Roy via Unsplash

Lundi 8 octobre 2018, le prix de la Banque de Suède en l’honneur d’Alfred Nobel a été décerné à William D. Nordhaus, pour ses travaux en économie de l’environnement et des choix publics, et à Paul Romer, spécialiste des cycles économiques face aux dérèglements climatiques.

Les membres de l’Académie royale de Suède ont voulu récompenser des spécialistes de l’économie de l’environnement, face à la problématique du dérèglement climatique, afin de souligner l’urgence de la situation, comme cela a largement été souligné pendant la conférence. Au cours de leurs carrières respectives, les deux économistes américains n’ont eu de cesse de pointer l’aspect adaptatif de l’économie de marché et sa possibilité de se réinventer face aux nouveaux aléas mondiaux.

Une vision libérale

D’après les deux lauréats, c'est à travers la maximisation des intérêts particuliers, les choix rationnels des individus, la capacité d’adaptation continue et la force des connaissances et du progrès technique que la société sera capable de faire face à la crise environnementale. Autrement dit: il ne faut pas perdre espoir, malgré l'urgence.

C’est toute la philosophie et la marque du «Prix Nobel» d’économie: il récompense une vision particulière du monde, celle du marché et du libéralisme, pour qui, par les choix raisonnés et conscients des individus qui cherchent à satisfaire leurs intérêts particuliers, on aboutira au meilleur des mondes possibles.

Ici, la doctrine de Nordhaus et Romer est facile à comprendre: les ressources naturelles ne sont pas disponibles en quantité illimitée, contrairement à ce que pouvaient admettre les économistes du siècle dernier. Il y a une déperdition continue, due à la fois à la quête effrénée de croissance et aux intérêts particuliers contraires à l’intérêt général, notamment politiques, lors des échéances électorales.

Paul Romer lors de la sixième édition des «Entretiens du Trésor» au ministère de l’Économie à Paris, le 31 janvier 2017 | Éric Piermont / AFP

Il conviendrait alors de marquer une valeur monétaire aux biens naturels et de rationnaliser les comportements afin d’éviter les déséquilibres. Si les ressources venaient à disparaître, les prix exploseraient et les agents optimisateurs chercheraient un substitut à un prix plus faible, à s’adapter et à modifier leur capacité de production et leur consommation, notamment via le progrès technique.

Pour Romer, tout partirait de la connaissance. Avec la recherche, la circulation de l’information et les innovations, la société capitaliste sera capable de subsister plus de «cinq milliards d’années». L’idéal serait donc de favoriser la monétisation et la marchandisation des ressources naturelles et de la connaissance, afin de soutenir leur rationnement réfléchi, grâce à l’indicateur du prix et à une optimisation des choix individuels.

De même, en misant sur ce paradigme, on garantirait à la société une croissance infinie dans un univers fini, avec des ressources naturelles limitées. La connaissance et l’information seraient des données perpétuelles, en évolution permanente, et soutiendraient une durabilité pérenne.

L'ouverture au monde

L’autre idée centrale dans la pensée de Nordhaus et Romer est celle de l’internationalisation du marché. À l’heure où les pays occidentaux se referment sur eux-mêmes et que les partis d’extrême droite, identitaires et nationalistes, ne cessent de prendre des part dans le marché politique, les deux économistes américains militent pour une mondialisation des consciences, seule possibilité de faire face au dérèglement climatique et d’accélérer la solution.

William Nordhaus a d’ailleurs milité en 2015 pour la création «d’un club de pays avancés dans la volonté de protéger le climat», afin d’organiser et de rationaliser les décisions politiques et économiques mondiales. Il s'agirait d'un traité climatique associant tarification du carbone et sanction financière à l'encontre des États ne respectant pas le choix durable.

William Nordhaus (à droite) avec Bill Clinton lors d’une conférence sur la nouvelle économie, le 5 avril 2000 à la Maison-Blanche, à Washington. | Paul J. Richards / AFP

Ainsi, il est logique que le coauteur, avec Paul Samuelson, du livre Economics (1970), l’un des livres d’économie les plus lus et les plus vendus à travers le monde, encourage la création d’un marché-monde.

Nordhaus est un fervent défenseur de la théorie des choix publics, vision libérale en science politique, qui part du principe que les élus politiques ne prendront jamais la meilleure décision collective possible, car ils ne chercheront qu’à satisfaire leurs propres intérêts personnels ainsi que ceux d'une minorité locale particulière.

En ce sens, il faudrait appeler à une régulation mondiale et garantir le respect des contrats et des objectifs par des sanctions économiques et financières, et non par des réglementations ou des lois.

L’Académie royale des sciences de Suède célèbre donc une vision particulière de l’économie, celle du libéralisme et de la force des marchés. Au prétexte d'une actualité inquiétante, celle du dérèglement climatique, fléau du XXIe siècle, ses membres ont validé l’idée que la solution ne passera que par l’internationalisation du marché, que ce dernier n’a rien à se reprocher et qu’il est au contraire la réponse au problème.

Un choix paradoxal?

Un choix qui peut suprendre au moment où un nombre important de scientifiques et d'équipes de recherche, notamment du GIEC, ont mis en lumière la destruction orchestrée par l’économie de marché, par la mondialisation et le laisser-faire. Le péril climatique ne serait pas historique, évolutionniste, lié à l’action humaine depuis des milliers d’années, mais se trouverait être le résultat du capitalisme moderne, qui règne en maître depuis le XVIIIe siècle et la révolution industrielle.

Selon cette vision, nous ne serions pas à l’ère de l’anthropocène, vision qui admet le changement climatique par la présence seule de l’humain, mais à l’ère du «capitalocène», l’ère du système capitaliste incapable de contenir sa course au profit.

La situation est donc quelque peu paradoxale. D’un côté, l’Académie Royale de Suède agit symboliquement en récompensant deux économistes spécialistes des questions environnementales et défenseurs de l’ouverture des frontières. De l’autre, on défend une vision bien particulière, celle du marché-roi considéré comme principale responsable de la dégradation du climant depuis plus d’un siècle. Un genre d'«en même temps».

Pierre Rondeau Professeur d'économie à la Sports Management School

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