Société

Il n'y a pas d'exception à la présomption d'innocence

Temps de lecture : 6 min

À la lumière de l'affaire du Juge Kavanaugh, il est bon de rappeler que le doute doit toujours profiter à l'accusé. Même si ce dernier est le plus beau des salopards.

Flickr/Lorie Shaull-A protester against the confirmation of U.S. Supreme Court nominee Brett Kavanaugh outside the Warren E. Burger Federal Building in St. Paul, Minnesota
Flickr/Lorie Shaull-A protester against the confirmation of U.S. Supreme Court nominee Brett Kavanaugh outside the Warren E. Burger Federal Building in St. Paul, Minnesota

Il y a des principes qui sont à la source même de nos démocraties. Je pense notamment à la présomption d’innocence et sa conséquence directe qui veut que l'on préférera toujours un criminel en liberté qu'un innocent en prison. Un principe qui a parfois du mal à être respecté, même par des personne qu'on ne peut soupçonner d'être de fervents opposants à la démocratie.

Illustration la semaine dernière aux États-Unis avec l'affaire de la nomination du Juge Kavanaugh. Je ne rentrerai pas ici dans le danger représenté par la présence d'une personnalité aux idées farouchement conservatrices dans une institution aussi essentielle à la démocratie américaine que la Cour Suprême: c'est là un problème interne à la société américaine qu'il ne m'appartient pas –pas encore du moins– de juger. Seule m'intéresse, ici, sa dimension judiciaire et non point tout ses à-côtés qui relèvent stricto sensu de la politique intérieure, de ses divisions, de ses manifestations partisanes avec son corollaire de mauvaise foi, de déclarations tapageuses et de comportements outranciers.

Pour rappel, le Juge Kavanaugh était en bonne voie d'être consacré par le Sénat comme futur juge à la Cour Suprême quand il a été rattrapé par une affaire vieille de 35 ans. Une femme, Christine Blasey Ford, l'a accusé de l'avoir à l'époque enfermée dans une chambre avec l'un de ses comparses avant d'essayer de l'abuser sexuellement, le tout lors d'une sauterie à laquelle participaient quelques convives. Par chance, elle a pu en réchapper en prenant la fuite.

Le temps a passé, beaucoup de temps mais selon les dires de l'accusatrice, elle ne s'est jamais vraiment remise de cette agression et a dû batailler avec son ombre pesante au point de souffrir de crises d'angoisse à répétition, de troubles du comportement, de mille et une souffrances intérieures qui sont le lot de toutes personnes ayant eu à subir pareil traumatisme.

Kavanaugh lui dément, dément formellement, dément farouchement. Il n'a jamais participé de près ou de loin à pareille tentative; il a toujours eu une conduite respectueuse vis-à-vis des femmes, il l'a prouvé tout au long de son parcours professionnel; il est un honnête homme, un père de famille au-dessus de tout soupçon qui croit en Dieu, va à l'église et confesse un seul travers: une réelle gourmandise pour la bière, attrait qui semble avoir pris naissance lors de ses années de collège, susceptible d'avoir provoqué chez lui comme une perte de conscience, un état comateux propice à des conduites inappropriées capable d'expliquer son incapacité à se souvenir d'avoir été l'auteur de l'agression. Mais là-aussi, il nie. Il aime la bière modérément, et si de temps à autre, il a pu se laisser aller à quelques excès sans conséquence, il a évidemment toujours gardé la tête claire, restant maître de ses actes.

Hormis eux deux, personne ou presque ne se souvient de rien et quand elles s'en souviennent, ces personnes gardent des souvenirs différents de cette période. On parle d'un événement qui remonte à trente-cinq ans, si bien qu'on se retrouve dans un cas classique de parole contre parole où la vérité a tour à tour, l'éclat des témoignages successifs et contradictoires. L'accusatrice est plus que crédible. Lors de sa prestation devant les membres du Sénat, elle fut remarquable d'intelligence, pleine d'une pudeur pugnace, suffisamment démonstrative dans sa description des faits pour que rien ne permette de remettre en cause sa parole. Et de l'autre côté, l'accusé sembla tout aussi sincère dans son indignation à être montré du doigt de la sorte, allant jusqu'à croire la plaignante qui serait seulement coupable de le confondre avec son agresseur véritable.

Coururent aussi quelques vagues accusations mettant en cause le Juge Kavanaugh dont nul à cette heure n'est parvenu, d'une manière tranchée, à asseoir la véracité.

J'ai suivi en direct la diffusion des deux témoignages, j'ai lu moult articles sur l'affaire, j'ai suivi ses moindres développements et je dois avouer que je suis dans l'incapacité de dire qui a dit vrai, qui a menti, qui a fait quoi, qui est coupable, qui est innocent, qui croire, qui ne pas croire, quel crédit apporter aux versions des uns et des autres; la seule chose dont je suis à peu près certain, c'est la parfaite impossibilité à avoir un avis argumenté sur la question, un avis qui ne serait pas l'expression d'un parti pris partisan ou l'inclinaison naturelle du cœur à soutenir la victime dans sa terrible épreuve, mais un avis qui aurait la certitude et l'éclat de la vérité; un avis qui reposerait sur l'exposition irréfutable de preuves à même d'emporter l'adhésion; un avis raisonné et limpide capable d’abattre cet atermoiement de la pensée impuissante à se débarrasser de ce doute absolu, fondement de son jugement.

Le doute.

Cette palpitation de la réflexion, cette démangeaison de l'intellect, l'expression d'un sentiment ambivalent qui empêche la vérité d'apparaître sous son jour définitif mais au contraire, l'affaiblit, la relativise, la met en perspective au point de lui ôter son caractère implacable. Le doute qui n'a pas de visage, pas de couleur politique, pas d'a priori éthique ou ethnique. Le doute comme principe philosophique qui veut que lorsqu'il s'exerce, quels que soient la gravité des faits reprochés, la nature de l'outrage, l'intensité du ressenti, il profite toujours à l'accusé.

C'est de cela dont il s'agit et de rien d'autre.

Ni complaisance de genre, ni faiblesse du sentiment.

Il a peut-être menti mais je suis dans l'impossibilité de le prouver. Elle a selon toute probabilité été la victime d'une agression à caractère sexuel mais là aussi, là encore, rien ne permet d'étayer ses dires si ce ne sont eux-mêmes. A-t-elle pu confondre l’identité de son agresseur? C'est possible –tout est possible– et en même temps impossible à prouver. Est-ce bien cet homme qui s'est attaqué à elle et a voulu la violer? On ne peut pas l'exclure mais, en l'absence de toute preuve, on ne peut l'affirmer avec certitude. Était-il trop saoul pour se souvenir de ces agissements ? Ce n'est pas impossible mais comme personne ne se souvient l'avoir vu ce jour-là dans un état pareil, on ne peut en être certain...

Le doute, partout le doute, encore le doute, toujours le doute.

Je comprends la sidération de la victime. Sa colère et son dégoût. Ce sentiment d'incompréhension puisqu'elle, elle sait bien que c'est lui, lui et personne d'autre qui a essayé de la violer. Elle n'est pas folle. Elle n'est pas mythomane. D'entre tous, elle sait reconnaître un visage, une voix, un rire. Le rire grossier de son agresseur. Elle ne peut pas se tromper. Cela aurait pu arriver hier comme il y a cent ans. Et lui, il n'est pas fou non plus. Il n'était pas là, à cette heure, en cet endroit. Il n'est pas ce genre de personne, ne l'a jamais été, ne le sera jamais. On se sera mépris. On l'aura confondu. La mémoire aura joué des tours à la victime. Elle s'emmêle dans ses souvenirs. Elle ne ment pas mais elle se trompe tout de même. Le temps passé aura abusé d'elle, elle le connaissait à peine, elle l'aura pris pour un autre.

Le doute, quand la vérité ne parvient pas à trouver son chemin, doit toujours être du côté de l'accusé. Que ce dernier ait volé une orange, agressé une femme ou un homme, commis un meurtre. Il ne peut pas y avoir d'exception à cette règle intangible. En aucun cas. Aussi révoltant que cette décision puisse apparaître dans ce cas précis tant elle nous donne l'impression d'un crime impuni, tant l'idée que ce juge puisse s'en tirer à si bon compte peut nous laisser amer ou dubitatif, tant une agression de nature sexuelle relève de l'ignominie la plus absolue qui soit, l'expression d'une puissance incontrôlable exercée sur une personne vulnérable, il nous faut pourtant l'accepter pour ne pas céder à une spirale infernale qui jugerait non plus les individus sur la nature de leurs actes réels mais sur des présupposés, des préjugés, des fantasmes, prenant naissance à la racine de notre cœur. Pareille posture nous entraînerait dans un monde sans foi ni loi où, avec la caisse de résonance représentée par les réseaux sociaux, chacun serait libre d'épancher sa petite rancœur sans se soucier un seul instant de sa véracité. Où l'on jugerait, condamnerait, clouerait au pilori n'importe quel quidam sans même qu'il put se défendre.

Pour suivre l'actualité de ce blog, c'est par ici: Facebook-Un Juif en cavale

C'est à cela que doit s'attaquer le mouvement #MeToo s'il ne veut pas se caricaturer lui-même. À être d'une éthique irréprochable. À se trouver du côté du droit et de la justice souveraine. À accepter les décisions de cette dernière même s'il lui en coûte. À ne pas céder à la vox populi. A se résoudre qu'il puisse exister des situations où l'agresseur ne sera pas poursuivi par simple manque de preuves. À encourager, d'une manière véhémente et répétée, les victimes à porter plainte, à se confier, à parler. Même si c'est difficile. Et à ne pas laisser le temps s'écouler de trop tant il finit par jeter parfois une ombre suspicieuse sur la sincérité des témoignages.

C'est le plus beau des combats à mener.

Il commence aujourd'hui et maintenant.

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