Culture

Vous ne savez jamais quel film regarder? Ce livre va vous aider

Temps de lecture : 7 min

Après avoir imaginé le monde du cinéma à travers plus de 1.800 films représentés sur une carte géante, David Honnorat a transformé son poster en un livre indispensable pour poursuivre son voyage en terre cinéphile.

Extrait de «Movieland» de David Honnorat, chez Hachette Heroes.
Extrait de «Movieland» de David Honnorat, chez Hachette Heroes.

Avant tout, un peu de transparence: je connais bien l'auteur du livre dont il est question ici. Entre autres choses, nous avons tourné le même pilote d'émission de cinéma (projet resté dans les cartons) et il nous est arrivé de boire trop lors des mêmes soirées. Mais David Honnorat est moins un ami proche qu'un chic type dont j'admire tout autant la personnalité, la faculté d'analyse, l'humour pince sans rire et l'esprit d'entreprise.

Quand je l'ai rencontré, il venait de co-fonder Vodkaster, un réseau social de cinéma auquel je suis toujours accro, bien qu'il ait fini par embarquer vers d'autres aventures. Dans un monde parallèle, le service MovieSwap lancé avec brio par Vodkaster et co-imaginé par David permet aux cinéphiles du monde entier d'échanger leurs films à distance comme on se prête un DVD. Dans le monde réel, le financement du projet a fini par tomber à l'eau, mettant un terme à une aventure aussi ambitieuse que visionnaire.

Au commencement était un plan

Si j'avais eu une idée pareille (impossible) et qu'elle avait fini par capoter, je crois que j'aurais eu du mal à rebondir. Mais il faut croire que David Honnorat a neuf vies. Entre autres projets, il a mûri dans son coin l'idée de Movieland, ou plutôt The Great Map of Movieland, un planisphère cinéphile reliant plus de 1.800 films incontournables par genre ou par thématique. Un prolongement nettement plus ambitieux du MovieMap, poster imaginé et conçu par lui-même il y a quelques années, sur lequel les 250 meilleurs films du monde (selon ce qu'en disait IMDb en juin 2009) étaient reliés les uns aux autres sous la forme d'un plan de métro.

Après 300 heures de travail, David Honnorat est venu à bout de cet incroyable poster, dont il a ensuite fait financer la production via une campagne de financement rondement menée. Movieland avait besoin de 5.000 euros; ce furent finalement 59.442 euros qui furent collectés. Tout le monde semblait avoir envie de placarder une telle affiche chez soi, et la vidéo de lancement y était sans doute pour quelque chose.

Finalement, le poster Movieland s'est trouvé une place sur de nombreux murs du monde entier. Il est arrivé chez le cinéaste chinois Jia Zhang-Ke, dans les locaux d'Annapurna Pictures (voir ci-dessous), chez Squeezie et Cyprien (si si, regardez bien)...

Peu à peu, cet objet très pop est entré dans pas mal de de foyers, y compris dans mes propres toilettes (ce qui est tout de même la classe absolue). Des YouTubeurs n'ayant rien à voir avec le projet viennent même de lancer une émission basée sur Movieland.

Comme un guide de randonnée

Après en avoir écoulé tout son stock, soit 2.500 exemplaires, David Honnorat a lancé une réimpression, pour une deuxième fournée imminente. Parallèlement, il s'est attelé à une version livre de son affiche, qui sort idéalement à deux mois de Noël. Tout cela est dit sans aucun mépris: sous-titré Le guide ultime du cinéma, Movieland (édité par Hachette) est réellement le cadeau que l'on peut faire les yeux fermés à n'importe qui. Votre belle-mère fan de Michael Bay ou votre petit cousin adepte d'Ingmar Bergman: chacun et chacune pourra y trouver son compte et se découvrir de possibles atomes crochus avec les autres cinéphiles du cercle amical ou familial.

L'idée est justement de rappeler que l'opposition schématique entre cinéma populaire et films d'auteur est définitivement à jeter au rebut. Le principe même du projet Movieland est de mettre en lumière les promiscuités insoupçonnées (mais pas capillotractées) entre certains films, et de raisonner en termes d'intersections. Un peu comme un algorithme de recommandation, mais en plus artisanal. Donc en plus humain.

Movieland entend accompagner les aventures cinéphiles de chacun et de chacune, qu'il s'agisse de premiers pas ou d'explorations plus poussées. Jadis, il y avait les abonnements Canal+, les médiathèques, les potes dont les parents croulaient sous les VHS puis les DVD. Les supports actuels sont légèrement différents, et un guide n'est pas de trop pour se repérer au sein d'une offre pléthorique dans laquelle, à force de ne plus savoir où donner de la tête, on pourrait finir par se noyer.

Sa cinéphilie, David Honnorat l'a lui aussi vécue comme une succession de routes, surprenantes et sinueuses: «J'ai toujours aimé le cinéma mais je pense être devenu cinéphile assez tardivement, à la fin de l'adolescence, en commençant à aller au cinéma seul», confie-t-il. «Quelques films de Tarantino, Shyamalan et Soderbergh ont été déterminants, et à partir de là j'ai fait ma culture ciné en remontant les fils. En partant d'interviews de Tarantino je suis remonté à De Palma et j'en ai profité pour redécouvrir Hitchcock. Je me suis aussi intéressé à la Nouvelle Vague et Truffaut en particulier, puis j'ai commencé à beaucoup lire sur le cinéma et à découvrir de plus en plus de films et de cinéastes. Depuis, je n'ai jamais cessé d'explorer...»

Comme un guide de randonnée, le livre propose cinquante itinéraires regroupés par difficulté (public débutant, averti ou confirmé). Il s'agit tout de même de rappeler que s'il n'y a pas de cinéphilie plus estimable qu'une autre, il est plutôt logique de progresser par paliers. On n'entre pas de la même façon dans Stalker d'Andrei Tarkovski et dans Y a-t-il un flic pour sauver la reine? du trio Zucker-Abrahams-Zucker. C'est une question d'humeur, d'envie, de sensibilité et de bagage.

La cinéphilie sans pression

Pas d'injonction dans Movieland: rien ne dit que vous devez avoir vu les 1.880 films présents dans l'ouvrage pour obtenir votre médaille de cinéphile respectable, et rien ne dit non plus que tous les films incontournables y figurent. C'est un livre rassembleur parce qu'il ne stigmatise rien ni personne. En assumant son évidente non-exhaustivité, le livre dirigé par David Honnorat nous invite au(x) voyage(s) sans nous mettre la pression: de toute façon, une vie ne nous suffira pas à voir tous les films du monde.

C'est justement la beauté de la cinéphilie: le fait que les routes soient infinies, qu'il y ait toujours à découvrir, qu'on puisse passer d'un film à l'autre sans jamais s'arrêter parce qu'on veut revoir telle actrice, parce qu'on se prend de passion pour telle époque ou tel thème, ou parce qu'on a choisi un film au hasard sur un site de VOD ou SVOD.

Cinquante routes, et autant de chapitres: Movieland est un délice qui se déguste morceau par morceau, dans l'ordre ou de façon aléatoire, un bloc-notes sous la main afin de composer la liste des films qui nous mettent l'eau à la bouche. Il faut dire que Honnorat a su s'entourer de contributeurs et contributrices qui font office de pointures dans leur domaine (sans pour autant s'y cantonner).

La cinéaste et podcasteuse Anna Marmiesse y parle notamment de «comédies musicales», notre spécialiste pop culture Michael Atlan de «comédies romantiques», Juliette Reitzer (rédactrice en chef du magazine Trois Couleurs) de «films en costumes»... Tout cela avec des guillemets, parce qu'il est justement question d'observer ce gigantesque monde en allant plus loin que de simples étiquettes.

Le livre, lui aussi, navigue au-delà des classifications: il se trouve au croisement du dictionnaire, du livre-jeu et de l'ouvrage qu'on se verrait bien feuilleter aux toilettes. Et ça tombe bien: c'est un peu dans cet esprit que son auteur l'a conçu.

«Rien ne me fait plus plaisir que les utilisations que je n'avais pas anticipées, comme ce que fait le YouTubeur Critique Masquée ou bien ce couple d'Israéliens qui a planté des aiguilles de couleur en fonction de qui a vu les films... Je vois vraiment le livre comme un guide dont le but serait de donner des idées de films à voir sans pour autant passer par la voix hiérarchique des “meilleurs films de tous les temps” ou ce genre de chose. On peut partir d'un film qu'on aime et explorer à partir de là. Tout est pensé de manière ludique, comme la circulation entre les chapitres ou l'index avec les cases à cocher à la fin. J'aimerais aussi que le livre et la carte soient un objet de partage, que les gens se l'approprient en famille ou entre amis...»

Tant à voir, tant à vivre

Faites le test. Ouvrez le livre, choisissez un parcours au hasard, et constatez: il y a de fortes chances pour que vous ayez vu un ou plusieurs films appartenant au chemin sélectionné, mais la probabilité qu'il vous en reste à voir est largement supérieure. À titre personnel, j'ai beau avoir largement mis de côté ma vie sociale dans le but de voir un très grand nombre de films, il y a assez peu d'itinéraires dont je puisse dire que je les ai parcourus dans leur intégralité. Et vous savez quoi? C'est aussi envirant que rassurant.

Un exemple parmi les cinquante parcours proposés: le numéro 47, intitulé «Le croire pour le voir», d'une durée de quatorze heures et quarante-neuf minutes pour un total de huit films. Sous la plume du critique Hendy Bicaise, on passe de M. Night Shyamalan (Incassable puis Split) au Hongrois Béla Tarr (Les Harmonies Werckmeister), le tout via Chronicle de Josh Trank, Furie de Brian De Palma, Scanners de David Cronenberg, La jeune fille de l'eau de Shyamalan (auteur qu'Honnorat et Bicaise affectionnent particulièrement, puisqu'ils lui ont consacré un livre) et Oncle Boonmee d'Apichatpong Weerasethakul. Les transitions sont fluides, la logique évidente, le tout grâce à la force de conviction de l'auteur. Tout le livre est à cette image: érudit, enthousiaste, et en même temps d'une humilité remarquable.

Extrait de «Movieland» de David Honnorat, chez Hachette Heroes

Avec le projet Movieland, David Honnorat s'impose comme le Jean Tulard du XXIe siècle. Tulard a notamment supervisé un Guide des Films qui, bien avant internet, permettait de voyager en terre cinéphile avec des étoiles plein les yeux. Quand j'étais gamin, je l'ai lu de A à Z, y compris les résumés intégraux de tas de films que je n'ai jamais réussi à voir par la suite. Cette lecture m'a ouvert l'appétit pour le restant de ma vie. Honnorat propose une expérience similaire mais beaucoup moins fastidieuse, à offrir dès la pré-adolescence. Vous ne le regretterez pas.

Thomas Messias Prof de maths et journaliste

Newsletters

Les amours contrariées du cinéma latino-américain et des transidentités

Les amours contrariées du cinéma latino-américain et des transidentités

En Amérique latine, le cinéma a récemment vu se multiplier les thématiques et les interprètes trans*. Mais cette avancée cache trop souvent une vision stéréotypée et misérabiliste.

Festival Un état du monde : focus sur Joachim Trier et Fabcaro

Festival Un état du monde : focus sur Joachim Trier et Fabcaro

Avec le réalisateur norvégien et l’auteur de BD montpelliérain, le Forum des images met à l’honneur un chroniqueur du temps présent et un partisan d’une lecture ironique du réel.

La grosse déprime du Goncourt des lycéens 2018

La grosse déprime du Goncourt des lycéens 2018

Il est sympa, le jury lycéen, à repêcher un ouvrage recalé du Goncourt des vieux. Toutes nos félicitations à David Diop, récompensé pour «Frère d'âme».

Newsletters